| Issue |
Med Sci (Paris)
Volume 42, Number 1, Janvier 2026
|
|
|---|---|---|
| Page(s) | 92 - 96 | |
| Section | Forum | |
| DOI | https://doi.org/10.1051/medsci/2025256 | |
| Published online | 23 January 2026 | |
L’addiction revue par Anthony Ferreira
Une synthèse nécessaire et brillante
Addiction revisited by Anthony Ferreira: a necessary and brilliant synthesis
Université Bourgogne Europe, Dijon, France
*
This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.

Vignette (© Inserm/Éric Dehausse, Yasmina Saoudi).
L’ouvrage d’Anthony Ferreira publié en janvier 2025 [1] est issu d’une thèse de philosophie soutenue en 2022 à l’Université Paris Nanterre, lauréate du prix de la chancellerie de Paris en sciences toutes disciplines (2023), et précédée d’un doctorat en neurosciences. Cette synthèse, ambitieuse et néanmoins relativement accessible, fait le point sur les principales théories de l’addiction issues de divers champs d’études, pour élaborer une hypothèse qui tient compte des derniers résultats de la science, qui cadre avec les observations cliniques, et qui permet de se situer dans le débat social : au paradigme dominant en addictologie, le « brain disease model of addiction (BDMA, tel que défini par l’auteur p. 10) » 1 qui prétend effacer le stigmate moral attaché au trouble, Anthony Ferreira oppose un étonnant retour aux sources aristotéliciennes de l’acrasie2 sans renoncer à un réductionnisme neurobiologique bien compris.

Quand j’ai commencé mes propres recherches sur l’addiction, dans un contexte académique comparable à celui d’Anthony Ferreira, quoiqu’après un parcours diamétralement opposé (j’ai suivi des études littéraires tandis qu’il est venu à la philosophie par les sciences et le laboratoire), avoir son livre entre les mains m’aurait épargné bien des errances. Renonçant à circonscrire l’abondante littérature consacrée à l’addiction, j’ai cherché à m’instruire par mon enquête, croyant pouvoir substituer un cadre ethnographique à un cadre bibliographique. Or, même sur un terrain très local, les professionnels de santé comme les personnes concernées témoignaient, par leurs discours et leurs pratiques, de l’irréductible syncrétisme qu’est l’addictologie aujourd’hui. Après quelques mois d’enquête, j’ai néanmoins pu identifier et documenter le modèle de la maladie (ce qu’Anthony Ferreira désigne sous l’acronyme BDMA) comme polarisant le corpus scientifique et le milieu des soins dédiés à l’addiction. En 1997, le magazine Science a publié un article célèbre intitulé « Addiction is a brain disease, and it matters3 » [2], officialisant pour un public élargi le modèle de « maladie chronique du cerveau » appliqué aux addictions : jamais une étiologie biogénétique n’avait été affirmée aussi clairement pour des comportements individuels et sociaux. L’addictologie est une spécialité médicale pluridisciplinaire, issue de la refonte des diverses prises en charge en alcoologie et toxicomanie : au tournant des années 2000 en France, on commence à envisager les problèmes de dépendance non plus sous l’angle du produit, mais du comportement. On parle même d’addiction sans substance, concernant le jeu, les écrans, le sexe, les achats, le sport, le travail, etc. La justification de cette clinique commune vient de l’approche neurocognitive, qui révèle, grâce aux progrès de l’imagerie, un point commun à toutes les sources de plaisir dans l’adaptation dysfonctionnelle de divers circuits cérébraux, notamment du circuit dit de la « récompense ». C’est une petite révolution qui pose un diagnostic chez celles et ceux que la dépendance livrait auparavant à la condamnation morale : l’on n’est plus responsable de sa déchéance par vice, manque de volonté ou faiblesse de caractère – l’on est tombé malade. Mais j’ai fini par réaliser que ce qu’on professait comme les dernières données de la science, et qui était transmis comme tel en éducation thérapeutique du patient (ETP)4, coexistait toutefois, et même s’hybridait avec des théories alternatives de l’addiction, impliquant d’autres cultures soignantes, schèmes explicatifs, options thérapeutiques et sensibilités politiques. Une soignante à l’hôpital m’a ainsi soufflé sur le ton de la confidence qu’elle trouvait plus de ressources dans une approche psychosociale qui voit les usagers de produits et de soins comme des sujets en recherche de compromis avec la vie plutôt que comme des malades compulsifs5 [3]. Plus encore, les continuels débats au groupe d’entraide entre bénévoles et malades pour savoir ce qu’est l’addiction au juste, à partir de quand on est dépendant, et si l’on peut s’en sortir, voire consommer, débats nourris de récits bien connus d’un tel qui en est à sa quinzième cure, d’une telle qui a arrêté toute seule, et d’un autre enfin qui tient la gestion de consommation, voilà qui a fini par me convaincre de renoncer à fixer une définition de base.
Dès l’introduction, Anthony Ferreira affronte le « chaos conceptuel » [4] qui caractérise son champ de recherche : l’addiction est un phénomène qui touche toutes les dimensions de la vie humaine, et donc qui concerne des réalités si hétérogènes (objets, publics, situations, trajectoires, conséquences, etc.) qu’il est difficile d’identifier une discipline qui n’ait pas pris position en la matière, même s’il a fallu attendre longtemps avant qu’une spécialité médicale prenne en charge le phénomène pour lui-même. La médecine, la biologie, la psychologie, le droit, les lettres, ou encore les sciences humaines et sociales se sont intéressés au problème de l’addiction dans leur propre contexte savant et à travers des concepts, des orientations, des méthodes qui leur sont spécifiques, éventuellement de manière instrumentale, comme cas limite ou exemple heuristique. À ce niveau d’équivocité, les différents spécialistes ne s’entendent pas même sur la portée des mots qui font le registre usuel de l’addictologie. À cet égard, la retenue du néologisme « désaddiction » pour remplacer la « guérison », le « rétablissement », la « réhabilitation » ou la « rémission » (évoquée rapidement par Anthony Ferreira en conclusion p. 633-634, on aimerait qu’il développe la question dans un prochain ouvrage !) me semble significative. L’idée même d’addiction demeure largement confuse à travers l’histoire, la culture, les lois, les services de santé et les politiques publiques qui s’y rapportent. Voici la définition minimale sur laquelle on puisse s’accorder, selon l’auteur : « une forme d’attachement à un objet d’une force extrême » (p. 11) – peu éclairant. Pour saisir le problème que pose l’addiction, mieux vaut s’attacher à la réaction ambivalente qu’elle suscite en général dans l’entourage.
Face à un alcoolique, un joueur ou un drogué, on éprouve soit du ressentiment à l’encontre de l’agent qui choisit de suivre ses tendances délétères, quel que soit le prix à payer ; soit de la compassion pour la victime malheureuse qui ne saurait être tenue responsable de ce qui lui arrive. Ces deux attitudes caractéristiques représentent les coordonnées extrêmes par rapport auxquelles toutes les conceptions ont à se situer, et elles polarisent la tension majeure qui départage l’ensemble du milieu concerné. Historiquement, la médicalisation des conduites initiée par la psychiatrie s’oppose, dès le xixe siècle, à la condamnation morale des personnes atteintes, et la révolution des neurosciences à la fin du xxe siècle achève d’imposer dans les mentalités l’idée d’une maladie compulsive et récidivante. Mais le modèle scientifique se heurte au retour de terrain : d’une part, les addicts exercent manifestement un certain contrôle sur leur parcours de consommation, jusqu’à connaître des rétablissements spontanés même à des stades avancés ; d’autre part, le diagnostic peut avoir un effet contre-productif en renforçant un sentiment d’impuissance chez les patients et échoue à prévenir la stigmatisation dont ils souffrent encore. En résumé : « Le champ de l’addiction se présente alors comme sous la domination d’un modèle hégémonique entouré d’un chaos conceptuel duquel n’émerge aucune définition du concept. Le BDMA souffre de deux handicaps majeurs. Son addict ne correspond pas à l’addict tel que nous le présentent l’expérience quotidienne, la clinique et l’épidémiologie, et deuxièmement, la synthèse qu’il effectue des connaissances apportées par les neurosciences n’a, comme nous le montrerons, guère d’intérêt sur les plans du diagnostic et de la thérapeutique. » ([1] ; p. 10-11).
Le projet du Spectre de l’addiction est donc de sortir de l’impasse du BDMA et de clarifier, de critiquer et d’organiser les différents savoirs de l’addiction pour en fournir « un panorama descriptif et explicatif cohérent et possédant des applications pratiques » ([1] ; p. 630).
La première partie (chapitres 1 à 3) concerne la « Genèse du concept ». Il ne s’agit pas de retracer les grandes étapes de l’étude du phénomène (en médecine, en psychologie, puis en neurosciences), et encore moins de distinguer qui s’intéressait « vraiment » à l’addiction par le passé. Si Anthony Ferreira examine la portée et les nuances que prend le terme chez tel auteur, dans tel contexte ou à telle époque, c’est pour déployer tout un « spectre » de cas à partir desquels il devient possible d’apprécier le décalage fondamental entre les conceptions scientifiques et nos représentations communes de l’addiction. Ou, de manière encore plus frappante, entre le mot et la chose : entre le lexique de l’addiction qui qualifiait un attachement non nécessairement vicieux, et même louable – par exemple, chez des auteurs protestants du xvie siècle, la prière est le signe qu’on est addict à Dieu –, et l’attention de plus en plus étroite portée aux maux qu’entraîne la dépendance aux toxiques, sans que le mot d’addiction ne soit posé. Ce parcours historique vise ainsi à mettre en évidence les critères d’un cadre de travail suffisamment large pour contenir toute la variabilité de son expression, tout en restant opératoire pour définir spécifiquement le phénomène addictif : « la manifestation variable de l’envahissement préjudiciable, par une activité d’abord vécue comme gratifiante, de la vie d’un individu qui ne réussit pas à réfréner sa tendance à s’adonner à cette activité malgré ce préjudice » ([1] ; p. 238).
La deuxième partie (chapitres 4 à 7), intitulée « Addiction, choix et vie morale », recherche le fondement explicatif de cette approche spectrale que défend Anthony Ferreira. Pour ce faire, l’auteur soumet d’emblée la ligne matérialiste et réductionniste qu’il se donne aux critiques modernes du BDMA, en insistant sur la dimension relationnelle de l’addiction : les usagers ont des raisons d’agir et subissent des préjudices qui prennent sens dans un contexte social que les neurosciences peinent encore à restituer. Au lieu de renvoyer dos à dos les camps du choix et de la maladie, Anthony Ferreira montre ensuite comment le fameux modèle économique du choix rationnel, qui présuppose un agent parfaitement informé se déterminant d’après un calcul bénéfice / risque, fonde aussi le BDMA. Ce modèle apparaît en définitive comme la version compassionnelle, adoptée dans les institutions médico-sociales, du même appareil théorique qui a produit la politique répressive de la « War on Drugs6 », née aux États-Unis dans les années 1970, et instituée dans une bonne partie de nos démocraties occidentales. La reconfiguration de ce que pourrait être l’addictologie, au sens propre, conduit enfin à envisager le choix dans le cadre utilitariste et hédoniste de la psychologie béhavioriste, avant de renouer avec la tradition de l’acrasie, soit une action qu’on répète en dépit de son meilleur jugement.
La troisième partie (chapitres 8 à 12) tire « Les implications du spectre de l’addiction » et aboutit au dépassement que formule le sous-titre : « Une maladie sans abolition du contrôle volitionnel ». Anthony Ferreira justifie ce « retour dans le giron de l’acrasie » (p. 17) par un parcours de 2 500 ans qui enrichit son hypothèse de toutes ces trouvailles, controverses et nuances. Voici le résultat : l’addiction est un désordre s’inscrivant dans un spectre, allant des formes exclusivement comportementales jusqu’à la compulsion, et ayant comme mécanisme un type spécifique de choix entre « a versus non-a » plutôt qu’entre « a versus b ». C’est-à-dire que la décision de consommer se trouve mise en balance avec d’autres qui n’apparaissent pas à l’addict comme de véritables options : de quelque ordre qu’elles soient (sortir de la situation, compenser par une distraction, voir un aidant ou un soignant, prendre un médicament, etc.), ces alternatives sont jugées abstraites ou incertaines par comparaison, seulement des modalités par défaut d’une prise de produit. L’addiction ne se réduisant pas à ce choix comme fait ponctuel, il faut encore resituer la formule dans une structure de renforcement qui enferme davantage le sujet à chaque acte de consommation posé. Néanmoins, Anthony Ferreira plaide pour conserver le statut de malade aux addicts dans la mesure où il leur facilite l’accès aux soins et leur fournit des armes pour lutter contre la discrimination. La remarquable refonte intellectuelle réalisée dans le Spectre de l’addiction aboutit finalement à la préconisation d’une orientation pour les institutions médicales, les politiques de santé publique et la législation en matière de stupéfiants : empruntant au concept de « responsabilité sans blâme » d’Hanna Pickard [5], l’idéal serait de tenir une attitude hybride qui reconnaisse la part de responsabilité et respecte les choix des usagers, sans ajouter à leurs préjudices médico-sociaux la punition d’un outrage imaginaire. Dans sa préface (p. 6-8), Denis Forest ressaisit les bienfaits qu’on peut attendre de cette proposition philosophique aussi pertinente qu’originale, aussi me contenterai-je de résumer sa conclusion : Anthony Ferreira livre une interprétation de l’addiction qui permet de réduire le fossé entre les personnes qui en souffrent et les gens prétendument normaux.
Le principal mérite du livre est de produire un colossal état de l’art, largement inédit et tout à fait nécessaire : bien plus que de satisfaire un prérequis méthodologique, Anthony Ferreira s’est attelé à la tâche la plus urgente, au problème majeur de son domaine de recherche. Il navigue entre des disciplines peu habituées à dialoguer entre elles, dépasse des controverses scientifiques sédimentées dans des institutions, des équipes et des pratiques de soins, et surtout appréhende des enjeux humains aussi complexes que délicats. Malgré des cadres théoriques, des méthodologies et des lexiques différents, le corpus est établi à partir d’une lecture constructive et charitable très justement soulignée en postface par Serge Ahmed, livrant un exposé approfondi et une critique fine d’auteurs encore méconnus en France, à l’instar de Benjamin Rush ou Richard Herrnstein. « Orgasme pharmacogénique selon Sandor Rando, stratégie de coping selon Stanton Peele, duperie de soi selon Herbert Fingarette, maladie du cerveau selon Alan Leshner, maladie du choix selon Gene Heyman, addiction rationnelle selon Gary S. Becker et Kevin M. Murphy, escompte hyperbolique selon George Ainslie » ([1] ; p. 5), etc. sans naïveté ni préjugé, Anthony Ferreira développe l’intérêt de chaque théorie, ses tenants et aboutissants, avant d’en noter les écueils, et finalement d’en extraire des outils conceptuels et expérimentaux qu’il intègre à sa propre proposition.
Le Spectre de l’addiction constitue ainsi une somme impressionnante tant par son projet que par sa taille (683 pages), mais son argumentation, claire et efficace, ménage des points d’étape très pédagogiques. On peut regretter que la bibliographie, extrêmement fournie, se contente d’un ordre alphabétique au lieu d’un classement par catégories, dans la mesure où l’un des objectifs principaux de l’ouvrage est de réarticuler les références de l’addictologie en l’état actuel des connaissances pour gagner en intelligibilité. Il s’adresse d’abord aux chercheurs et aux praticiens travaillant sur l’addiction, mais je crois qu’il intéressera aussi les bénévoles, les patients, les usagers et l’entourage. Une telle cartographie du phénomène et des savoirs qui s’y rapportent peut grandement aider les personnes concernées à mieux se repérer dans l’offre de soins disponible, à hiérarchiser les informations (parfois incomplètes, voire contradictoires) qu’elles reçoivent, à se défendre contre la stigmatisation et à prendre du recul par rapport aux clichés, à tout simplement comprendre ce qui leur arrive. La finalité de son travail, assez classique, semble aller de soi pour Anthony Ferreira, peut-être par méconnaissance de l’épistémologie des sciences sociales – aussi manque-t-il quelques médiations facilitatrices qui permettraient d’embrasser plus largement l’ensemble du milieu de l’addiction, et d’abord celles et ceux pour qui l’enjeu est vital. Certes l’intégration des publics est à la mode, mais c’est une nécessité intrinsèque à l’étude de l’addiction si l’on tient compte, comme le note bien à plusieurs reprises l’auteur, de la grande variabilité des expériences de dépendance et de la lourdeur du passif qui perturbent l’accès aux soins pour les addicts.
Je voudrais pour finir ouvrir deux points de discussion qui m’importent en tant que lectrice formée aux sciences humaines, et en particulier à la philosophie. D’abord, j’ai été très intéressée par la justification, fine et nuancée, du réductionnisme neurobiologique auquel Anthony Ferreira prétend rester fidèle quand bien même le BDMA ne tiendrait pas ses promesses. Il ne s’agit pas d’une pétition du principe posée à l’encontre de toute procédure scientifique, mais d’un horizon d’attente qui relève presque d’une espérance, par un étonnant renversement des postures. Aussi soutient-il d’emblée : « Nous partons de l’hypothèse que l’addiction existe, qu’elle repose sur un substrat biologique et que si sa dimension sociale est irréductible de fait, elle ne l’est pas en droit. Nous proposons un réductionnisme patient, circonspect mais programmatique. Envisagé comme un horizon vers lequel tendre, il a une valeur heuristique non négligeable et comme il implique de connaître ce que l’on veut réduire, les visées réductionnistes participent donc de la synthèse dont nous souhaitons qu’elle advienne. » ([1] ; p. 14).
La conclusion confirme qu’à l’issue de la réflexion, le processus de réduction demeure inachevé, que le projet de proposer un modèle neurobiologique susceptible de prendre complètement en charge l’addiction est aussi lointain que dans le cas des autres maladies mentales. Je ne comprends toutefois pas pourquoi il faudrait nourrir pareil « espoir » (p. 636), sinon à croire qu’un jour, il suffira d’un médicament bien administré ou d’une chirurgie de précision pour guérir d’une addiction – ce qui semble peu réaliste. Certes la neurobiologie ne décèle chez les addicts aucune malveillance qui justifierait le blâme affectif auquel on cède trop souvent, mais cette concession finale me paraît peu convaincante. Je crois surtout que l’érudition et l’ouverture d’esprit dont fait preuve Anthony Ferreira dans ses développements le dispensent de ce type de présupposés scientistes et artificiels. De plus, la ligne individualiste que revendique fermement l’auteur l’empêche de prendre en compte les conditions de possibilité d’une addiction collective, sinon en piste finale et à travers l’exemple trop restreint de la crise climatique (p. 634-635). La lecture du Capitalisme addictif de Patrick Pharo7 permet d’envisager ce changement d’échelle, qui donnerait selon moi une autre envergure aux recherches sur l’addiction, même sur le plan strictement biomédical.
Plus fondamentalement, il me semble que le rôle, certes valorisant, mais instrumental, qu’Anthony Ferreira donne à la philosophie, entretient cette illusion réductionniste. Il faut admettre que les grands représentants de la discipline qui ont pris l’addiction pour thème n’ont pas brillé par leur subtilité de traitement : « Le concept renvoie à des interprétations problématiques, trop restrictives ou trop lâches. Pour la philosophie, l’addiction et l’addict sont avant tout des images utiles pour mettre sous tension des propositions plus générales. Des exemples de comportements qui tombent sous la coupe de l’addiction, comme l’ivrogne, sont utilisés pour mettre à l’épreuve des théories concernant le libre arbitre, l’action volontaire, la responsabilité… mais toujours comme exemples parmi d’autres, comme le colérique ou le gourmand qui résistent, eux, quand on les réunit sous l’appellation d’addiction. L’addiction apparaît sous ce prisme comme une sous-catégorie mal délimitée de comportements problématiques définis par leur décalage par rapport à la norme, en négatif. » ([1] ; p. 12-13).
Toutefois, comme le montre d’ailleurs la partie I, le lexique et le phénomène ne coïncident pas nécessairement, et l’histoire de la philosophie recèle d’autres traditions (y compris en dehors du domaine moral) à explorer pour renouveler l’interprétation de l’addiction. C’est surtout « son rôle à jouer dans la mise à plat des significations avant de proposer un panorama compréhensible » ([1] ; p. 629), explicitement formulé comme un pis-aller à une réduction impeccablement neurobiologique, qui me semble problématique. La philosophie, comprise comme réflexion par problèmes et par concepts, est mobilisée avec profit par Anthony Ferreira pour produire une synthèse des connaissances sur l’addiction. Dans Socrates Tenured [6], Robert Frodeman et Adam Briggle nous encouragent à renouer avec une pratique de la philosophie qui serait interstitielle, au sens où elle interviendrait entre les interlocuteurs d’un projet interdisciplinaire, ou simplement d’un contexte pluriel. Les compétences philosophiques sont investies dans une posture facilitatrice plutôt que rivale, servant à formuler les problèmes à partir des difficultés, à identifier les flottements conceptuels, à examiner la portée des arguments dans les débats. Toutefois, vanter la vertu réconciliatrice de la philosophie pour lui faire renoncer à toute ambition normative, alors que cela fait partie de son ADN disciplinaire, cela reviendrait, pour moi, à la faire marquer contre son camp tout en ne lui attribuant officiellement qu’un rôle d’arbitre dans le match.
Ces deux critiques de détail ne dissipent pas la grande qualité de cette recherche de fond, et surtout son utilité majeure : une synthèse magistrale des conceptions de l’addiction qui dépasse enfin le faux débat entre les tenants du choix et les tenants de la maladie, par conséquent, qui délivre les usagers de produits et de soins d’une dissonance cognitive majeure. Donc un traité théorique aussi indispensable que brillant, doublé d’un potentiel outil de motivation, et même d’émancipation.
Liens d’intérêt
L’auteure déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.
Références
- Ferreira A. Le spectre de l’addiction - Neurosciences, philosophie, psychiatrie, sciences humaines… Paris : Éditions Matériologiques, 2025 : 684 p. [Google Scholar]
- Leshner AI. Addiction is a brain disease, and it matters. Science 1997 ; 278 : 45–7. [Google Scholar]
- Morel A, Couteron JP. Les conduites addictives. Comprendre, prévenir, soigner. Paris : Dunod, 2008 : 336 p. [Google Scholar]
- Shaffer HJ. The most important unresolved issue in the addictions: conceptual chaos. Subst Use Misuse 1997 ; 32 : 1573–80. [Google Scholar]
- Pickard H. Responsibility without blame for addiction. Neuroethics 2017 ; 10 : 169–80. [Google Scholar]
- Frodeman R, Briggle A. Socrates tenured: the institutions of 21st-century philosophy. Lanham : Rowman & Littlefield, 2016 : 182 p. [Google Scholar]
L’acrasie (du grec akrasia) renvoie au thème de la faiblesse de la volonté. Des théoriciens du choix rationnel, tels Donald Davidson et Gary Becker, ont repris, dans la seconde moitié du xxe siècle, la conception du vice de délibération selon le philosophe antique Aristote : le buveur voudrait s’abstenir considérant les conséquences de sa mauvaise habitude, mais son désir le pousse à agir contre ce qui est bon pour lui, c’est-à-dire contre la conclusion pratique appelée par son raisonnement. Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 2, Paris, Vrin, Bibliothèque des textes philosophiques, 1990, p. 132-133.
L’éducation thérapeutique du patient (ETP) forme les patients à mieux appréhender la vie avec une maladie chronique. https://www.has-sante.fr/jcms/c_1241714/fr/education-therapeutique-du-patient-etp (lien consultable à l’automne 2025).
« La guerre aux drogues ». Plusieurs investigations et travaux montrent, à la suite d’un témoignage publié dans le magazine Harper’s, que la guerre déclarée en 1971 par le président Nixon contre la drogue était en fait un moyen de stigmatiser la population noire et, dans une moindre mesure, la gauche pacifiste, en criminalisant lourdement la consommation (cf. Baum D., « Legalize it all. How to win the war on drugs », Harper’s Magazine, New York, avril 2016). La comparaison avec l’abus ou le détournement de prescriptions d’opiacés depuis les années 2000 est frappante dans la mesure où, pour gérer la crise des opioïdes, ce sont les autorités sanitaires qui ont pris le relais des forces de police.
© 2026 médecine/sciences – Inserm
Article publié sous les conditions définies par la licence Creative Commons Attribution License CC-BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0), qui autorise sans restrictions l’utilisation, la diffusion, et la reproduction sur quelque support que ce soit, sous réserve de citation correcte de la publication originale.
Current usage metrics show cumulative count of Article Views (full-text article views including HTML views, PDF and ePub downloads, according to the available data) and Abstracts Views on Vision4Press platform.
Data correspond to usage on the plateform after 2015. The current usage metrics is available 48-96 hours after online publication and is updated daily on week days.
Initial download of the metrics may take a while.
