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Med Sci (Paris)
Volume 42, Number 1, Janvier 2026
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|---|---|---|
| Page(s) | 78 - 84 | |
| Section | Repères | |
| DOI | https://doi.org/10.1051/medsci/2025254 | |
| Published online | 23 January 2026 | |
Comment tu t’appelles ?
Construire et nommer des modèles d’embryon in vitro
What’s your name? To build and label in vitro embryo models
1
Center for research in transplantation and translational immunology (CR2TI), Nantes Université/Inserm, UMR 1064, Nantes, France
2
Service de biologie de la reproduction, CHU Nantes, Nantes, France
3
UMS BioCore, CNRS, Inserm, CHU Nantes, Nantes Université, Nantes, France
4
Institut supérieur de philosophie, UC Louvain, Louvain-la-Neuve, Belgique
*
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L’émergence de nouvelles entités de laboratoire soulève notamment la question de leur dénomination. C’est le cas des cultures de cellules souches qui reproduisent in vitro les processus majeurs du développement de l’embryon humain. De nombreux termes ont été proposés pour désigner ces construits cellulaires, tels que modèles d’embryon ou modèles embryonnaires, embryons synthétiques ou artificiels, ou encore embryoïdes. Chacune de ces formules s’accompagne de présupposés quant à la nature et au potentiel des entités qu’elles prétendent désigner. Ce sont ces présupposés, et les enjeux éthiques qu’ils charrient, que nous analysons ici en recensant les principaux termes utilisés dans la littérature et en présentant les avantages et inconvénients de chacun.
Abstract
Emerging laboratory entities raise numerous ethical issues, one of which is their correct labelling. This article reviews the debate over naming stem cell cultures that reproduce in vitro the major developmental processes of the human embryo. Numerous labels have been proposed to refer to these entities, including embryo models, synthetic or artificial embryos, and embryoids, among others. We argue that each of these names goes with assumptions about the nature and potential of the entities they intend to designate. By listing the main terms used in the literature and presenting their advantages and disadvantages, we hope to unfold these assumptions and the ethical issues they entail.
© 2026 médecine/sciences – Inserm
Article publié sous les conditions définies par la licence Creative Commons Attribution License CC-BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0), qui autorise sans restrictions l’utilisation, la diffusion, et la reproduction sur quelque support que ce soit, sous réserve de citation correcte de la publication originale.

Vignette (© Laurent David).
Le progrès technique conduit à la prolifération en laboratoire d’entités aux propriétés nouvelles, qui constituent en cela des objets originaux sans équivalent dans la nature. La culture de cellules souches en trois dimensions, une technologie qui permet le développement des organoïdes (→)1 a également rendu possible la création d’entités in vitro, élaborées à partir de cellules souches pluripotentes induites, qui ressemblent à des embryons [1–3] (→).
(→) Voir m/s série Organoïdes
(→) Voir m/s n° 8-9, 2021, page 799 et n° 2, 2023, page 129
Ces entités représentent une avancée majeure pour la recherche et ouvrent un nouveau champ d’investigation. Elles permettent par exemple d’étudier en laboratoire les mécanismes clés du développement embryonnaire pendant les premières semaines, comme l’implantation, stades inaccessibles in vivo chez l’humain, et ouvrent ainsi des perspectives pour l’amélioration des techniques d’assistance médicale à la procréation. Sur le plan éthique et réglementaire, ces nouveaux outils sont intéressants en ce qu’ils permettent d’expérimenter à moindre frais, sans passer nécessairement par les procédures strictes, délivrées au cas par cas, d’autorisation de recherche sur les embryons surnuméraires. Au contraire, l’utilisation de ces entités, générées à volonté en laboratoire, permet d’envisager une palette expérimentale beaucoup plus large et moins contrainte en termes administratifs.
Toutefois, l’émergence de ces nouvelles entités ne résout pas toutes les questions éthiques – il faudrait plutôt dire qu’elle les renouvelle. A la question du statut de l’embryon in vitro et des autorisations pour expérimenter avec le biomatériau humain se substitue celle du statut des entités construites à partir de cellules souches, dont certaines propriétés seront partagées avec les embryons [4,5] (→).
(→) Voir m/s n° 2, 2020, page 99
Des garde-fous particuliers doivent-ils être imposés à la culture d’entités qui ressemblent aux embryons ? Le cas échéant lesquels ? Par exemple, la limite de 14 jours post-fécondation fixée dans la plupart des régimes réglementaires pour la culture des embryons humains in vitro doit-elle s’appliquer d’une manière ou d’une autre à ces nouvelles entités ? Quelles manipulations expérimentales peuvent être effectuées sur ces entités ? La formulation la plus directe consisterait à demander à quel moment et selon quels critères une entité qui ressemble à un embryon doit être considérée comme un embryon.
Désigner un nouvel objet
Parmi les enjeux d’éthique de la recherche qui accompagnent le développement de nouvelles entités, la question de leur dénomination occupe une place à part car il s’agit d’un geste simple et souvent peu réfléchi, mais aux implications multiples. Nommer une entité n’est jamais neutre : le nom choisi peut décrire plus ou moins bien l’entité dont il s’agit et il peut suggérer ou masquer certaines propriétés ou potentialités de l’objet. Il peut ainsi s’avérer un outil heureux ou malheureux de communication avec le public. De nombreuses appellations ont été proposées pour les objets dont nous parlons ici : modèles d’embryons ou modèles embryonnaires, embryoïdes, embryons synthétiques, structures semblables à des embryons, etc.
Nous n’aborderons pas les enjeux de la nomenclature scientifique qui portent sur les termes techniques à utiliser pour permettre aux scientifiques d’identifier au mieux les procédures utilisées lors des expérimentations. Certaines propositions ont été formulées pour produire une nomenclature technique unifiée [6] avec des termes tels que 3D-mET-blastoid ou 3D-hE-gastruloid qui renvoient à des caractéristiques précises du modèle cellulaire (telles que la source des cellules, l’étape de l’embryogénèse représentée dans l’expérimentation…). Toutefois, une telle nomenclature ne fait pas l’objet d’un consensus et n’est pas utilisée de manière uniforme parmi les scientifiques. De plus, elle ne répond pas à la demande d’un terme générique permettant de désigner l’ensemble de ces entités, définies par une propriété fondamentale, celle de ressembler à des embryons. On ne peut toutefois pas dissocier complètement l’usage des termes internes à la communauté scientifique et un usage public du langage, puisque les termes sont appelés à circuler d’un espace à l’autre. C’est parfois la circulation de termes scientifiques dépourvus de leur contexte qui peut provoquer des malentendus et tronquer la perception des enjeux scientifiques et sociétaux, comme on a pu le voir avec « l’édition » du génome ou la création de « chimères » en laboratoire.
Que le choix d’un nom soit porteur d’enjeux au-delà de la paillasse n’échappe pas aux scientifiques, car la question est ouvertement débattue dans les colloques, et parfois discutée dans des articles de commentaire sur les enjeux pour la société. Dans le cas de ces structures élaborées à partir de cellules souches pour reproduire des propriétés de l’embryon, des interventions et des remarques en faveur ou à l’encontre de telle ou telle appellation se font régulièrement entendre dans la communauté scientifique.
Nous proposons ici un travail original qui consiste à considérer l’ensemble des termes en vigueur jusqu’à maintenant et à recenser systématiquement les avantages et inconvénients de chacun. Nous avons utilisé pour cela une trentaine d’articles ou documents, dont un grand nombre est référencé en bibliographie, sélectionnés soit pour l’usage d’un terme original, dont le choix était, d’une manière ou d’une autre, justifié, soit pour la critique motivée de l’usage d’un autre terme. Nous ne prétendons pas couvrir l’ensemble des publications sur le sujet, mais nous visons à exposer aussi clairement que possible les principaux arguments relatifs aux propositions terminologiques pour désigner les modèles d’embryons. Nous mentionnons successivement ces termes (repris dans le Tableau I, avec les raisons qui les accompagnent), avant de proposer une interprétation en conclusion.
Principaux termes utilisés pour qualifier les modèles d’embryon dérivés de cellules souches et arguments associés. Les arguments pour chaque terme sont listés dans la colonne de gauche et les arguments contre dans celle de droite.
Principaux termes
Embryoïdes
Le terme embryoïde [6,7] est construit sur le même principe que le terme organoïde : le suffixe -ide désigne une entité qui est similaire à une entité de référence, ou qui en possède la forme, sans toutefois se confondre avec elle (un androïde désigne un robot qui a la forme d’un être humain, un astéroïde ressemble à une planète mais n’en est pas une, etc.). Il pourrait donc s’agir d’un terme chapeau facile d’usage, qui désignerait toutes les entités qui ressemblent aux embryons sans en partager tous les aspects, ou sans correspondre à la définition de l’embryon. Remarquons que la définition de l’embryon est déjà porteuse d’enjeux réglementaires et varie en fonction des législations [8]. Dans certains pays l’embryon est défini par l’acte de fécondation, et dans d’autres par le devenir potentiel des cellules. La loi française ne fournit pas de définition précise de l’embryon, mais encadre les pratiques en fonction des contextes d’usage et permet donc de distinguer nettement le statut des embryons en gestation de celui des embryons in vitro et de leur usage pour la recherche ou l’assistance médicale à la procréation.
Les embryoïdes pourraient-ils alors correspondre à une classe unique et aisément identifiable de cultures cellulaires qui partagent certains aspects du développement embryonnaire ? Les embryoïdes se distingueraient ainsi non seulement des embryons, mais aussi des organoïdes, qui ne représentent qu’un organe, ou des assembloïdes, qui regroupent plusieurs organoïdes. Les enjeux éthiques et réglementaires associés à la fabrication et la manipulation des entités qui ressemblent à des organes [9] (→) ne seraient pas les mêmes que ceux associés à des entités qui ressemblent à des embryons.
(→) Voir m/s n° 11, 2023, page 876
Le terme d’embryoïde est concis et semble d’utilisation aisée. Il a toutefois été assez peu adopté par la communauté, probablement par risque de confusion avec les corps embryoïdes (embryoid bodies) qui désignent depuis des décennies des modèles issus de tumeurs de souris qui prennent la forme d’agrégats organisés comportant différents types cellulaires [10]. D’autres termes constitués sur ce principe tels blastoïde et gastruloïde sont beaucoup plus populaires dans la communauté scientifique (les références se comptent en centaines pour chacun de ces termes). Ces termes présentent l’avantage d’être plus précis, renvoyant à des aspects ou moments particuliers du développement embryonnaire (respectivement le développement du blastocyte et la gastrulation). Il y a un avantage pour la communication au sein de la communauté scientifique – les scientifiques qui travaillent sur les blastoïdes partagent les mêmes problématiques. Cet avantage peut se retourner en inconvénient quand il faut parler au public avec des termes qui peuvent être assimilés à du jargon. De plus, utiliser différents termes ne permet pas de recouvrir ce que ces différents objets ont en commun, en particulier l’interrogation principale qui est celle du rapport de ces entités, blastoïdes ou gastruloïdes, avec l’embryon humain.
Embryons synthétiques
Le terme embryon synthétique est plus souvent mentionné pour être décrié et critiqué [5,6,11,12] que pour être adopté [13,14]. Le terme a pourtant l’avantage de mettre en avant le fait que les entités en question possèdent de nombreuses propriétés des embryons, ou en tout cas qu’il s’agit d’un certain idéal que la technologie pourrait atteindre (ce qui est discutable) et qu’il s’agit de construits de laboratoire, c’est-à-dire de produits de la bioingénierie à travers tout un processus contrôlé de manipulation des signaux de différenciation et de l’environnement des cellules. Dans cet esprit, on pourrait envisager également le terme embryon artificiel [15], qui ne se rencontre pourtant quasiment pas dans la littérature.
Le label embryon synthétique est critiqué pour plusieurs raisons. En premier lieu, il incite à la confusion car il laisse croire que les embryons synthétiques sont bel et bien des embryons, dont ils constitueraient une espèce. Or les construits cellulaires obtenus en laboratoire ne possèdent probablement pas toutes les caractéristiques des embryons. Cela est vrai en considérant l’état actuel de la technologie. De plus, pour construire de véritables embryons, au sens large d’agrégats cellulaires qui auraient la capacité à se développer en un fœtus, il faudrait que la technique donne lieu à des expérimentations beaucoup plus poussées dont certaines sont inenvisageables pour des raisons éthiques. Le degré de ressemblance entre l’entité nouvelle issue de cellules souches et un embryon de référence peut être estimé à l’aide de la morphologie ou de l’expression des gènes. Des « tests de Turing »2 pour mesurer l’équivalence entre construits cellulaires et embryons ont été proposés à partir de modèles animaux ou de tests de fonctionnalité [5, 11]. De tels tests pourraient contribuer à déterminer un point de bascule à partir duquel les cultures cellulaires doivent être considérées comme des embryons. Cependant, la question de savoir s’il peut y avoir équivalence fonctionnelle au sens de développement en fœtus correspond à un imbroglio éthico-expérimental : les expérimentations ultimes permettant directement de tester cette hypothèse dépendraient de l’implantation d’un embryon synthétique dans un utérus ou une gestation ex vivo – ce qui n’est pas envisageable du point de vue éthique et réglementaire. Tenter de construire un véritable embryon à partir de cellules souches pluripotentes induites et le conduire au stade d’un fœtus, voire d’un organisme viable, supposerait d’abord de résoudre les incertitudes portant sur le statut juridique et moral de ces entités. Cela pourrait notamment s’apparenter à du clonage, interdit en France (article 16-4 du Code civil) et globalement au niveau international (voir par exemple le protocole additionnel de la convention d’Oviedo sur le clonage [16]).
Nommer n’est pas simplement choisir une étiquette qui sera plus ou moins fidèle à l’objet dont il est question. Les termes étant porteurs de significations, choisir une expression ou une autre correspond à une manière, intentionnelle ou non, implicite ou explicite, de délimiter la vision de la technologie et ce que l’on attend d’elle. Parler d’embryons synthétiques, c’est déjà quitter le terrain de l’embryologie et de l’étude du développement embryonnaire pour placer ces agrégats cellulaires dans le champ de la médecine reproductive et envisager, à terme, que des embryons puissent être produits à partir de cellules souches. C’est, en ce sens, envisager des applications médicales de la technologie qui ne sont peut-être ni réalisables techniquement ni souhaitable éthiquement. Il y a donc le risque, non seulement de trop promettre ou mal décrire, car les embryons synthétiques ne sont pas des embryons, mais également d’orienter le débat public dans une mauvaise direction.
D’autres termes reprennent l’adjectif synthétique, comme SHEEFs (pour synthetic human entities with embryo-like features) [17] qui gagne en précision (l’entité en question n’est pas assimilée à tort à un embryon, mais possède certaines propriétés similaires à l’embryon humain), mais ils n’ont guère connu plus de succès. Les réticences sont aussi vraisemblablement dues à l’emploi du terme synthétique, adjectif qui pourrait suggérer un processus de création à partir du non-organique ou de l’inexistant, ce qui n’est pas le cas puisque les cellules souches sont bien humaines et que la différenciation est bien le résultat d’un processus biologique. Les contours de cet adjectif sont difficiles à cerner, comme l’ont montré les débats sur la biologie synthétique [18] (→).
(→) Voir m/s n° 6-7, 2016, page 651
Stembryos
Stembryo [19], en anglais, est un mot-valise construit en ajoutant à embryon le préfixe st- pour stem cell (cellule souche). Il y a un avantage à proposer un substantif nouveau pour désigner une entité nouvelle : le terme suggère que le stembryo est quelque chose d’autre qu’un embryon, bien qu’il lui soit apparenté, à la manière dont on désigne certains hybrides (comme ligre ou tigron). La question du potentiel et de la nature de ces entités reste ouverte : le stembryo peut-il se développer à l’instar d’un embryon ? Mais le simple fait que l’on entende le terme embryon suffit-il à maintenir la distance nécessaire ? On peut aussi se poser la question de la traduction du terme en français. Le terme de pseudoembryon [20, 21] susciterait des réflexions similaires. L’usage de ces termes est très marginal.
Modèles d’embryon
Un terme fréquemment utilisé est celui de modèles d’embryon [6,11,21–23], encore que l’expression puisse prendre différentes colorations en fonction des variantes. Avec le terme de modèle, c’est l’usage pour la recherche que l’on met en avant. Les modèles sont d’abord des outils pour la connaissance, des objets d’étude qui représentent un phénomène d’intérêt à modéliser. Nous n’avons donc pas affaire à des techniques d’assistance à la procréation mais à des outils pour comprendre le développement de l’embryon. Le comité d’éthique de l’Inserm est encore plus explicite, en avançant le terme de « modèle embryonnaire à usage scientifique » [5] – mais l’usage de l’acronyme MEUS ne s’est pas diffusé à l’instar des expressions plus génériques tel modèle d’embryon – embryo model en anglais. D’autres spécifications peuvent être apportées, par exemple avec l’expression modèle d’embryon issu/dérivé de cellules souches ou stem cell based/derived embryo model (parfois résumé en SCBEM, SCEM, ou SEM). Cette dernière expression a le mérite de donner non seulement l’origine du construit cellulaire en question, mais de souligner que l’on reste dans le domaine de la manipulation de matériel biologique et qu’il ne s’agit pas de modèles informatiques ou numériques [24]. L’inflation d’acronymes et de petites variations n’ont pas contribué à la convergence vers un terme unique. On peut également s’interroger sur la force des acronymes à véhiculer une définition intelligible pour tout public. L’acronyme est d’usage aisé dans une publication scientifique, mais il est probable que les reprises du terme dans d’autres contextes doivent passer par une expression plus élégante.
En termes éthiques et réglementaires, le modèle ne se situe manifestement pas sur le même registre que l’entité qu’il représente. Ainsi, on n’est pas tenté d’appliquer d’emblée le cadre qui régit la recherche sur les embryons in vitro aux modèles d’embryons. Il faudrait alors se demander plus précisément ce que recouvre cette notion de modèle et si tous les modèles appartiennent à une même catégorie. L’ISSCR3 a distingué par exemple depuis 2021, les « modèles intégrés », comportant tous les feuillets embryonnaires et même des éléments de support extra-embryonnaire, des « modèles non-intégrés » qui même dans le meilleur cas de figure n’ont aucun potentiel de développement [22]. Cette distinction a toutefois perdu de sa pertinence avec l’évolution des techniques de culture et n’a pas vocation à s’inscrire durablement dans le paysage réglementaire [25, 26]. Si les modèles ne sont pas des embryons, la question du statut à conférer aux modèles peut être posée de manière relativement indépendante. C’est ainsi que l’on peut envisager certaines limites ou restrictions pour la recherche sur les modèles (en termes d’autorisation, de développement de la culture in vitro, etc.) qui ne soient pas les restrictions qui s’appliquent à la recherche sur les embryons.
On peut toutefois y voir une limite du terme de modèle d’embryon [27] : s’accrocher à la qualification de modèle peut servir à masquer certains enjeux éthiques qui mériteraient d’être discutés, notamment autour du futur de la reproduction humaine. Si les modèles venaient à ressembler à ce qu’ils représentent au point de prétendre en remplir la fonction principale, à savoir la potentialité à se développer en un fœtus, alors ce ne seraient plus des modèles. Dans ce cas, pour appeler un chat, un chat, il faudrait bien les qualifier d’embryons – quitte à préciser ensuite embryons synthétiques ou artificiels, embryons issus de cellules souches, etc. Affirmer qu’il s’agit de modèles aujourd’hui et dans un futur proche revient à fermer un certain nombre d’interrogations qui peuvent être légitimes [27]. Cela étant dit, en l’absence de projet d’implantation ou d’expérimentation pour étendre les limites du construit cellulaire à un usage reproductif, le terme de modèle capture bien l’intention de la recherche et donc ses limites.
La formule modèles embryonnaires à usage scientifique [5] mentionnée plus haut a été mise en avant pour véhiculer l’idée d’inachevé en jouant sur un double sens puisque le modèle est également embryonnaire au sens d’ébauche, ce à quoi renverrait l’usage de l’adjectif au lieu du nom. L’argument est à double tranchant puisqu’il est en général souhaitable d’éviter de jouer sur l’ambiguïté des termes, en particulier dans la communication scientifique ou la communication envers le grand public. Il est à noter également que l’adjectif embryonic n’est jamais utilisé en anglais dans le contexte des modèles auquel on préfère le plus simple embryo model.
Embryo-like structures
Le terme anglais embryo-like structure a le mérite d’éviter un certain nombre de confusions mentionnées plus haut, et cela sans mettre en avant la notion discutable de modèle [28]. On comprend intuitivement qu’une structure est un agrégat cellulaire, qui sera par certains aspects comme un embryon puisqu’on cherche à l’imiter ou le copier. On aboutit à un acronyme assez simple (ELS) qui pourrait plaider en faveur de son adoption. Le terme semble toutefois assez vague : un tératome est-il une ELS ? Dans un geste encore prématuré, l’expression embryo-like ne suggérerait-elle pas déjà que ces entités sont suffisamment similaires à l’embryon issu de la fécondation ? De plus, le terme parait difficilement transposable en français où l’on perdrait l’élégance de la formule avec quelque chose comme « structure semblable à un embryon ».
Nommer et juger
La première conclusion que nous pouvons tirer de cette revue des arguments pour ou contre les différents termes utilisés est que chaque expression est à la fois justifiable et contestable, et qu’en ce sens, nous échouons à identifier une expression qui ne serait pas susceptible d’être critiquée et représenterait donc une option évidente pour un consensus rationnel. Pour les raisons discutées plus haut, on peut préférer une formule ou une autre, comme celle de modèle d’embryon, en particulier les variantes qui précisent modèle d’embryon à partir de cellules souches, avec des acronymes comme SCBEM ou SCEM qui tendent à être de plus en plus utilisés dans les publications scientifiques ces dernières années voire derniers mois. Toutefois, on ne peut exiger des membres de la communauté scientifique qu’ils se conforment à une formule unique. À l’inverse d’un article qui aurait présenté des données falsifiées ou truqué des images truquées, on n’envisage pas la rétractation d’un article qui aurait utilisé à mauvais escient la formule embryon synthétique. Il s’agirait certes d’une faute, car la justesse dans la communication fait bien partie de l’intégrité scientifique. Mais si l’on ne peut exiger la convergence vers une norme unique en termes de dénomination, c’est aussi parce que chaque formule est porteuse de jugements quant à ce que sont et ce que peuvent devenir ces cultures cellulaires qui se rapprochent des embryons.
L’enjeu de la dénomination est une porte d’entrée dans le débat éthique et réglementaire. D’abord, elle n’est que cela, au sens où les enjeux les plus importants pour la bioéthique se situent au niveau du statut moral et légal de ces entités. Au niveau moral, il faudra évaluer la balance entre leur intérêt pour la recherche et l’éventuelle protection qu’il faut leur accorder. Du point de vue du cadre réglementaire, il faut se demander comment l’encadrement de cette nouvelle branche de la recherche s’articule avec celle, plus balisée, mais objet de débats depuis des années, de la recherche sur l’embryon in vitro. S’il y a un danger éthique, ce n’est pas de mal nommer ces entités, c’est bien de laisser se développer des entités qui ne devraient moralement pas voir le jour ou inversement de bloquer pour de mauvaises raisons une recherche fructueuse pour la santé humaine. De plus, ce n’est pas en se débarrassant d’un « mauvais nom » que l’on va résoudre un débat qui mérite d’avoir lieu. Ensuite, la porte d’entrée est importante dans la mesure où elle va façonner le débat dans ses détails. Chaque formule, comme nous l’avons montré, suggère certaines hypothèses ou incline à concevoir ces entités d’une certaine manière. Choisir un terme, c’est déjà prendre position, orienter la réflexion mais c’est aussi influencer la perception sociale et les cadres réglementaires. Le langage ne décrit pas la réalité de manière neutre, il constitue notre seul outil pour s’en saisir et pour discuter la nature des objets qui nous intéressent. Il y a dans chaque formule, en fonction de son histoire et des significations implicites que l’on peut y déceler, un parti-pris quant à ce que sont ces entités.
Par conséquent, le débat sur les termes ne doit pas remplacer le débat éthique, mais le débat éthique ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la juste dénomination. Chaque acteur avance avec ses propres termes en fonction de la manière dont il perçoit l’objet, mais les objets eux-mêmes évoluent. Le débat sur la terminologie occupe aujourd’hui la communauté scientifique parce qu’il y a bien une classe d’entités développées en laboratoire ces dernières années qui correspond à quelque chose de nouveau. Mais à mesure que les objets de recherche et les technologies évoluent, certains termes peuvent devenir plus ou moins appropriés : les modèles d’embryons pourraient devenir l’équivalent fonctionnel des embryons, mais à quel horizon ? C’est aussi pour cela que le consensus est impossible, chacun n’ayant pas la même perception de la dynamique de la recherche à venir.
Enfin, il faut remarquer que cette question de la dénomination, avec ses conséquences pour les questions de la définition et de la catégorisation, importe pour les biologistes d’abord en ce qu’elle dépasse la biologie. Pour la recherche en biologie, peu importe le nom, on apprendra toujours quelque chose de l’expérimentation avec des modèles en termes de processus du développement ou de l’embryogénèse in vitro ou in vivo. En revanche la qualification est essentielle lorsqu’on aborde le terrain de l’éthique et du réglementaire : on ne régule pas la recherche sur les cultures cellulaires comme on régule celle sur l’embryon. Il y a donc intérêt à trouver une définition qui convienne à la fois aux biologistes mais aussi aux juristes ou aux spécialistes de l’éthique. Qualifier les entités qui nous intéressent soit de modèle soit d’embryon peut faire basculer le débat d’un côté ou de l’autre d’une ligne de crête qu’il va falloir apprendre à arpenter.4
Remerciements
Ce travail a été effectué dans le cadre du Master « éthique » de l’Université de Nantes. Nous remercions Bernard Baertschi, Mylène Botbol-Baum, et Hervé Chneiweiss pour leurs commentaires sur une précédente version du manuscrit.
Liens d’intérêt
Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article
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Les articles de la série « Organoïdes » sont accessibles sur le site de m/s https://www.medecinesciences.org/fr/component/toc?task=topic&id=1096
En 1950, Alan Turing propose de soumettre les intelligences artificielles naissantes à un test sous forme d’une conversation à l’aveugle entre un humain et une machine : la machine est d’autant plus performante que le testeur met de temps à reconnaitre qu’il s’agit d’une machine et non d’un interlocuteur humain. Par extension, l’expression test de Turing renvoie ici à des procédures pour distinguer un modèle « artificiel » d’un objet « naturel ».
Pour des documents portant sur l’éthique des organoïdes dans ses divers aspects, on peut consulter le site du projet européen HYBRIDA : https://hybrida-project.eu/
Liste des tableaux
Principaux termes utilisés pour qualifier les modèles d’embryon dérivés de cellules souches et arguments associés. Les arguments pour chaque terme sont listés dans la colonne de gauche et les arguments contre dans celle de droite.
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