Open Access
Issue
Med Sci (Paris)
Volume 36, Number 11, Novembre 2020
Page(s) 1004 - 1011
Section M/S Revues
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2020171
Published online 05 November 2020

© 2020 médecine/sciences – Inserm

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Vignette (William Harvey [Daniel Mytens l’Ancien, vers 1627], National Portrait Gallery, Londres, Royaume-Uni).

Voir la partie I page 997 de ce numéro [20].

Empreintes physiologiques

Comparé aux poissons, chez lesquels le flux sanguin (énergie cinétique, Ek) est totalement prédominant et la pression (énergie potentielle, Ep) très faible, chez le mammifère mature, les grandeurs hémodynamiques (qui sont cependant proches de celles du poisson chez le fœtus) intègrent à la fois les deux types d’énergie (Ek et Ep). La circulation sanguine étant un système clos, la loi de la conservation de l’énergie (Ep + Ek = constante) peut être appliquée approximativement, en homéothermie. Elle implique donc le transfert de l’énergie mécanique d’une forme à l’autre, et leur dissipation commune dans la paroi artérielle. Le sang est un fluide visqueux qui assure le transfert bidirectionnel entre ces deux énergies (Ek et Ep), principalement dans les artères de conductance, et leur dissipation, via les forces de friction dans les artères de résistances, ce qui prévient l’excès d’énergie mécanique dans les capillaires (un secteur capacitif, de basse pression et faibles vitesses).

Transport transpariétal unidirectionnel des médiateurs plasmatiques

La plus importante des interactions entre l’hémodynamique et la paroi artérielle chez les mammifères est le transport hydraulique transpariétal des constituants plasmatiques solubles et en suspension, à partir du sang (Figure 1). Ce phénomène dépend, d’une part, du gradient de pression (percolation) entre le plasma circulant (120-80 mmHg) et la pression interstitielle au niveau de l’adventice (10-15 mmHg) et, d’autre part, de la perméabilité de la paroi. Cette conductance radiale est le principal déterminant du transport de masse pariétal [1]. Il traduit la dissipation de l’énergie potentielle (Ep) dans la paroi. Tous les composants plasmatiques solubles transitent à travers la paroi artérielle mais de façon hétérogène, selon la nature des molécules (masse, charge, hydrophilie/phobie) et des interactions biochimiques que celles-ci établissent avec les constituants cellulaires et matriciels, pouvant conduire à leur rétention et à de possibles modifications biochimiques (activation, complexation, dégradation, clairance). Chez les poissons, les fœtus de mammifères et dans les secteurs capillaires, veineux et pulmonaire après la naissance, c’est le principe de diffusion qui préside au transport de masse. Une fois la paroi artérielle traversée de dedans en dehors, les molécules plasmatiques, modifiées ou non, sont recyclées dans la circulation via les lymphatiques présents dans l’adventice. Le cisaillement endothélial influence la convection des molécules à travers la paroi. Des vitesses de flux élevées ont en effet tendance à l’inhiber, par effet de lavage. En revanche, des flux lents ou non-laminaires favorisent la convection de ces molécules. La relaxation des cellules musculaires lisses, essentiellement due à la sécrétion de monoxyde d’azote par l’endothéliumn, augmente également cette convection.

thumbnail Figure 1.

Transport transpariétal unidirectionnel des médiateurs sanguins solubles. Du fait du gradient de pression transpariétale (100 mmHg), les protéines plasmatiques percolent à travers la paroi artérielle où elle peuvent interagir avec ses constituants matriciels et cellulaires.

La première description de ce processus a été faite par Nikolai N. Anitschkow (1885-1964) en 1913, rapportant l’existence d’une filtration transpariétale des lipides circulants dans la paroi des artères et non dans celles des veines [2], celle-ci dépendant de la pression. Comparée au débit sanguin (5L/min chez l’homme), cette filtration hydrique à travers la paroi est infime, mais elle perdure de la naissance au décès. Elle est hétérogène, très sensible à l’hémodynamique, à la vasomotricité et à la géométrie des artères.

Ce transport radial explique l’absence de microcirculation dans la media artérielle (sauf dans l’aorte thoracique, dans son tiers externe chez l’homme). En effet, les différents substrats energétiques, oxygène ionisé, glucose, facteurs trophiques et autres constituants plasmatiques sont convectés directement à partir du plasma circulant [3]. La convection, qui dépend de la pression, devient donc une nécessité après la naissance, pour subvenir aux besoins énergétiques structuraux et fonctionnels de la paroi des artères.

L’intensité de convection repose sur la porosité pariétale et, en premier lieu, sur l’intégrité et l’imperméabilité endothéliale qui sont régulées par les jonctions serrées intercellulaires. Les états de contraction et de relaxation des cellules musculaires lisses (CML), qui correspondent, respectivement, à plus ou à moins de compaction du tissu artériel, jouent un rôle important à long terme. L’intégrité des fibres élastiques hydrophobes est également un facteur d’imperméabilité. Inversement, les changements de géométrie (bifurcations), la création de vortex et la stagnation du sang, facilitent la convection à travers la paroi (Figure 2). Plus qu’une simple barrière mécanique, l’endothélium est une barrière biochimique, en particulier pour les peptides, en raison de sa richesse en peptidases, comme, par exemple, l’enzyme de conversion des angiotensines (ACE pour angiotensin-converting enzyme)2, la néprilysine3 ou l’enzyme de conversion de l’endothéline (ECE)4. L’endothélium est également riche en récepteurs capables d’endocyter les peptides, ce qui induit leur métabolisation in situ et empêche, en partie ou en totalité, leur passage vers les CML sous-jacentes. Les peptides natriurétiques5, exprimés par le myocarde et les cellules endothéliales, représentent un bon exemple de la fonction de barrière biochimiques de l’endothélium [4].

thumbnail Figure 2.

Collision des cellules circulantes avec la paroi et conséquences pathologiques. Le flux sanguin est laminaire dans les artères de conductance. Néanmoins, tout changement de géométrie inluant les bifurcations, les sténoses, les dilatations, font disparaître cette laminarité. Apparaîssent alors des flux chaotiques correspondant à des segments artériels de dissipation des énergies mécaniques dans la paroi.

Qu’advient-il des molécules au cours de leur transport transpariétal ? Certaines sont neutres, comme l’albumine ou la transthyrétine. Elles ne semblent pas interagir avec les composants de la matrice extracellulaire (MEC) ; leurs taux sériques sont utilisés pour évaluer la perméabilité pariétale. D’autres, comme les facteurs de croissance, induisent la migration et la prolifération des CML dans l’intima6. D’autres encore, interagissent avec les CML ou la MEC, et sont en partie retenues dans la paroi. Parmi celles-ci, certains précurseurs circulants d’enzymes, ou zymogènes, peuvent s’activer au cours de leur transport transpariétal. C’est le cas, par exemple, du plasminogène qui sera converti en plasmine par les activateurs du plasminogène (t-PA et u-PA) [5]. À noter que les molécules synthétisées par les CML, comme le VEGF (vascular endothelium growth factor), empruntent également ce trajet.

En plus de leur capacité de contraction/relaxation et de leurs fonctions de synthèse des constituants de la MEC, les CML ont un haut degré de plasticité (Figure 3). En réponse à la convection externe de composants plasmatiques, elles développent ou réactivent en effet de nombreuses fonctions, telles que l’endocytose ou la phagocytose. Elles peuvent également acquérir un phénotype ostéoblastique, ou participer à l’organisation de l’adventice7. Le transport de molécules au travers de la paroi des vaisseaux est un paramètre physiologique qui permet de maintenir, de façon permanente, la plasticité des CML, en particulier en participant aux mécanismes épigénétiques qui modulent l’expression génique de ces cellules. Ce processus de modulation est crucial en pathologie [6]. En effet, par leur capacité d’endocytose et de phagocytose (hétérophagie) d’éléments circulants, qui est modulable, les CML de la média acquièrent des fonctions de clairance importante pour le maintien de la paroi artérielle [7].

thumbnail Figure 3.

Plasticité des cellules musculaires lisses artérielles. Du fait de la multiplicité des fonctions de la paroi, les CML s’adaptent en modifiant leur phénotype, souvent par des mécanismes d’ordre épigénétique.

Conductances cellulaires de l’extérieur vers l’intérieur

Le transport transpariétal par convection est unidirectionnel. Il se fait de l’intérieur (du sang) vers l’extérieur. Il est la conséquence de la dissipation des énergies mécaniques circulantes dans la paroi artérielle. Il ne peut en effet y avoir de filtration hydrique qui se fasse de l’extérieur vers l’intérieur dans la paroi. Ainsi, les transports de l’adventice (la couche externe) vers la media (la couche intermédiaire) se font par diffusion intra et intercellulaire via les connexines (les protéines de jonctions communicantes). L’exemple le plus représentatif est la sécrétion de cathécholamines dans les synapses neuromusculaires, à l’interface entre adventice et media, et les diffusions intracellulaire et intercellulaire, via les connexines, des seconds messagers responsables de la contraction des CML.

En réponse aux agressions mécaniques, ou à des facteurs solubles sécrétés par les plaquettes sanguines activées à l’interface entre le sang et la paroi (comme le PDGF, platelet-derived growth factor), les CML de la media vont migrer vers l’intima et y proliférer. Les cellules de l’endothélium des vasa vasorum 8 de l’adventice peuvent également migrer vers la media, de l’extérieur vers l’intérieur. Elles formeront des néo-vaisseaux en réponse à des facteurs de croissances spécifiques, solubles, comme le VEGF, convecté de dedans en dehors [8].

Collision des cellules circulantes avec la paroi

Dans un flux laminaire, les constituants particulaires se concentrent dans l’axe central de l’écoulement, le liquide se répartissant en périphérie. Pour le sang, ceci favorise l’interaction de la phase la plus fluide (le plasma) avec la paroi du vaisseau. Mais tout changement de géométrie (angulations, bifurcations, rétrécissements, dilatations) se traduit par une perte de laminarité du flux, et donc par la dispersion des vecteurs de vitesse. Pour le sang, cela favorise les collisions entre les cellules circulantes et la paroi des vaisseaux. Ces collisions pariétales dépendent également de la rhéologie spécifique des différentes cellules qui circulent : hématies, plaquettes, globules blancs (Figure 2).

Les hématies et les plaquettes sont les cellules circulantes les plus abondantes dans le sang. Elles représentent les principaux éléments figurés entrant en collision avec la paroi des vaisseaux, lorsque les contraintes biomécaniques provoquent des déchirures ou des hématomes intimaux. Dans un flux laminaire de sang, les hématies sont plutôt localisées au centre du flux. Les plaquettes, plus petites, se situent, elles, près de l’endothélium, au pourtour du vaisseau. Les hématies (8 mm de diamètre) sont déformables. Cela leur permet de pénétrer dans de très petits vaisseaux, comme les capillaires spléniques (0,5 mm de diamètre), et d’adapter leur morphologie au cisaillement local. Cette propriété est cependant perdue lorsque le flux sanguin devient non-laminaire. La collision des hématies avec les parois artérielles est alors une cause majeure d’oxydation (par la réaction de Fenton), due à l’hémolyse tissulaire locale, et à la libération d’ions ferreux (Fe++) [9, 10]. La collision des plaquettes sanguines avec la paroi des vaisseaux, dans des zones où l’endothélium a disparu, du fait de l’érosion par le cisaillement sanguin, conduit à des interactions directes avec la MEC. Ces collisions vont causer l’activation des plaquettes et leur agrégation, conduisant à la libération des nombreux médiateurs qu’elles contiennent dans leurs granules, dont des facteurs de croissance, des antiprotéases, des molécules immunomodulatrices, des chémokines. En plus d’être des sources de cholestérol et de phospholipides issus de leur membrane, les hématies et les plaquettes sont également à l’origine de remodelages de la paroi pariétale (oxydation, migration et prolifération des CML). En ce qui concerne les leucocytes, leur roulement sur l’endothélium des artères de gros calibre, après qu’ils aient interagi avec les cellules endothéliales, est limité par le cisaillement. Mais dans les tissus, leur adhérence et leur diapédèse dépendent fortement des endothéliums veinulaires, qui ne sont physiologiquement présents que dans les adventices artérielles, ou formés lors de la néo-angiogénèse pathologique.

Plasticité épigénétique des cellules musculaires lisses artérielles

En réponse à la convection des protéines plasmatiques, au travers de la paroi des artères, à la collision des cellules circulantes, et à diverses autres agressions, les CML sont capables de s’adapter en modifiant leur profil d’expression génique, passant d’un phénotype contractile à d’autres phénotypes, leur donnant la capacité de synthétiser des molécules (sécrétion accrue de MEC), de proliférer, ou augmentant leurs fonctions d’endocytose et de phagocytose, ou encore leur transformation ostéoblastique. Ces changements peuvent avoir pour origine une réutilisation d’organisations chromatiniennes plus anciennes, grâce à la mémoire épigénétique. Cette plasticité des CML rend difficile leur identification par des marqueurs de fonctionnalité (marqueur de la contractilité versus de l’endocytose). Par exemple, l’acquisition du marqueur phagolysosomial CD68 par les CML peut être à l’origine d’une confusion d’identification entre ces cellules et des macrophages dérivés de monocytes qui expriment aussi cette molécule (Figure 3). La conséquence de cette confusion est une interprétation erronée, identifiant ces cellules comme des macrophages intrusifs dans le tissu artériel, alors qu’il ne s’agit que d’une adaptation des CML à l’endocytose de lipides et de leur transformation en cellules spumeuses. Lors de leur spécification, les CML acquièrent des empreintes épigénétiques moléculaires (méthylation, acétylation) qui peuvent être identifiées, indépendemment de leur phénotype. Ces empreintes permettent de définir leur origine stromale, non-myéloïde, et ainsi de les différencier [11].

La maturation de la paroi artérielle débute pendant la vie fœtale. Elle continue après la naissance, avec l’acquisition de la pression artérielle. Ce n’est donc pas la pression artérielle qui modèle la paroi des artères durant la vie fœtale. Ce modelage en trois couches (intima, media, adventice), associé à l’angiogenèse endothéliale qui dépend du flux sanguin et au recrutement de cellules murales, est contrôlé par des facteurs de croissances, PDGF et bFGF (basic fibroblast growth factor) qui sont produits par l’endothélium, en l’absence de pression. Cette maturation fœtale représente ainsi, potentiellement, une anticipation du rôle que les CML et la MEC auront dans la genèse des forces de friction, et de l’apparition après la naissance d’une importante Ep dans le système artériel (Figure 4). Cette apparition de la pression à la naissance va en effet induire une nouvelle dynamique épigénétique. Celle-ci, résultant de la mécanotransduction, contrôlera les phénotypes des CML pendant la croissance, un processus qui continuera toute la vie, en particulier dans les artères de conductance. Ces mécanismes épigénétiques restent néanmoins à explorer.

thumbnail Figure 4.

Mécanotransduction aux cellules musculaires lisses artérielles. Les intermédiaires moléculaires entre les contraintes mécaniques (essentiellement la tension pariétale) et l’architecture chromatinienne des CML, sont nombreux et jouent un rôle primordial en pathologie artérielle.

De l’évolution de la circulation aux pathologies cardiovasculaires

Les nécessités physiologiques de la phylogenèse circulatoire, incluant l’acquisition d’un secteur à haute pression, sont des dénominateurs communs de la pathologie artérielle.

L’athérome en est un exemple. Il débute par la convection transpariétale des lipoprotéines chargées de cholestérol et de phospholipides qui sont présentes dans le plasma [12] ().

(→) Voir la Nouvelle de A. Tedgui, m/s n° 8-9,août-septembre 2019, page 632

Les lipoprotéines de basse densité (LDL) et la lipoprotéine(a) (Lp(a)), se lient, via leur composantes protéïques, ou apolipoprotéines (apo B, apo(a)), aux glycosaminoglycanes, secrétés par les CML intimales des artères de conductance présents dans la MEC. Cette interaction provoque la rétention de leur contenu lipidique (cholestérol et phospholipides, stries lipidiques). Les veines et l’artère pulmonaire, à basse pression, ne présentent pas de telles stries lipidiques. En dehors de l’homme, la majorité des mammifères ne présentent pas spontanément ces stries lipidiques. Cette exception résulte de la biochimie propre des apolipoprotéines de l’homme qui est différente chez les autres animaux. En laboratoire, un régime très enrichi en lipides peut induire chez certains animaux (souris, lapins) des stries lipidiques, mais en règle générale ces régimes induisent, chez ces animaux, préférentiellement des stéatoses hépatiques (foie gras). Chez l’homme, les ostiums des collatérales artérielles, sont des sites privilégiés pour le développement des stries lipidiques (Figure 2), en rapport avec la dissipation des énergies mécaniques dans la paroi de l’artère. Les apolipoprotéines et leur chargements lipidiques peuvent, à ce niveau, être endocytés par les CML présentes dans la paroi. Il en résulte une transformation de ces CML en cellules spumeuses, caractérisées par des inclusions lipidiques dans leur cytosol pouvant former des cristaux liquides de cholestérol, évoluant potentiellement vers des cristaux solides [13]. En réponse à cette agression lipidique, les CML migrent et encapsulent la lésion initiale, formant une chape luminale, fibromusculaire, endo-cicatrice de la lésion (fibro-athérome, plaque initiale). En raison de l’inacessibilité relative de la paroi aux monocytes circulants, le core lipidique ne peut être éliminé (par phagocytose). Les CML devenues alors spumeuses meurent, à cause de leur surcharge lipidique et oxydative, ce qui provoque la libération de leur contenu lipidique dans l’espace extracellulaire et la formation de cristaux solides de cholestérol. La collision des plaquettes et des hématies circulantes avec ces plaques lipidiques accélère l’insertion dans la paroi artérielle du cholesterol et des phospholipides membranaires, exposant des phosphates sur lesquels les ions calcium précipitent, formant alors des cristaux d’hydroxyapatite, du Fe++ héminique, catalyseur des oxidations, etc. Des caillots et leur intégration pariétale forment aussi des lésions de fibro-athérome que l’on observe dans les pathologies post-emboliques de l’artère pulmonaire [14]. La néo-angiogenèse, qui accompagne ces dépots lipidiques, est une des étapes de l’expression clinique de la maladie. Elle est induite par une cascade de signaux, produits de l’intérieur vers l’extérieur de la paroi, qui ont pour origine des métabolites de l’acide arachidonique générés par les lipides, avec en particulier, l’induction de l’expression et de la secrétion du VEGF, par activation de PPAR-g (peroxisome proliferator-activated receptor) dans les CML sous-jacentes, un signal alertant les cellules endothéliales adventicielles, et la croissance de néo-vaisseaux de l’adventice vers la lésion intimale, à travers la media [8]. Cette néo-angiogenèse est à l’origine d’hémorragies dans la plaque d’athérome. Elles seront la source de l’instabilité et de la rupture la plaque. Son érosion est également une cause d’infarctus du myocarde, exposant le sous endothélium pro-aggrégant plaquettaire, conséquence de l’importance du cisaillement endothélial s’exerçant sur des plaques coronaires stables, en protodiastole.

Comme pour l’athérome, les pathologies valvulaires dégénératives se développent en rapport direct avec la convection transvalvulaire des lipoprotéines plasmatiques pathogènes (LDL et Lp(a)). Leur convection est en effet induite par le gradient de pression de part et d’autre des valves fermées : gradient diastolique entre l’aorte et le ventricule gauche pour les cuspides aortiques ; gradient systoliques entre le ventricule gauche et l’oreillette gauche pour la valve mitrale. Les lésions dégénératives se développent donc toujours sur la fibrosa, la face aortique des valves, en respectant la face ventriculaire (le ventricularis). Inversement, les lésions mitrales s’initient sur la ventricularis et respectent la face atriale (auricularis). Cette anatomo-pathologie ne s’explique que par les transports unidirectionnels transvalvulaires (lipoproteines, phosphates et calcium plasmatiques), générés par des gradients de pression dépendant des phases hémodynamiques du cycle cardiaque.

Comme nous l’avons vu, l’adventice est un tissu conjonctif lâche, riche d’une microcirculation complète de petits vaisseaux, incluant des capillaires. Une réaction immuno-inflammatoire aux agressions subies par les parois des vaisseaux peut se développer dans l’adventice, résultant de la convection de différents médiateurs de l’oxydation (Fe++ provenant de l’hémolyse) et de la protéolyse de zymogènes (plasminogène activé en plasmine dans la paroi). Cette réponse peut, en particulier, se traduire par la production de néo-antigènes, dont des lipides oxydés.

Les vénules post-capillaires sont, par ailleurs, le lieu privilégié de la diapédèse des lymphocytes. À ce niveau, ces leukocytes vont ainsi former de novo des organes lymphoïdes tertiaires (ou TLS, pour tertiary lymphoid structures) constitués d’un centre germinatif de lymphocytes B qui se différencieront en plasmocytes producteur d’anticorps plus ou moins spécifiques d’un ou de plusieurs néo-antigènes. Ce processus s’observe dans le rejet chronique vasculaire, les anévrismes de l’aorte abdominale, l’athérome évolué, et les aortopathies auto-immunes [15].

L’insuffisance cardiaque (IF) est un exemple pathologique de transfert d’énergie cinétique (Ek) en énergie potentielle (Ep), et de dissipation de l’Ek dans le cœur. L’augmentation de pression télédiastolique du ventricule gauche9 traduit ce phénomène, quelle que soit l’étiologie de l’insuffisance, et quelque soit la fraction d’éjection10, qu’elle soit conservée ou non. Ce transfert est directement en rapport avec la géométrie fonctionnelle du ventricule gauche. Physiologiquement, sa cavité s’aligne sur l’orifice aortique en début de systole (protosystole), augmentant l’efficacité éjectionnelle. Inversement, sa relaxation diastolique promeut un remplissage diastolique plus efficace. Ces deux phénomènes favorisent la conservation de l’énergie cinétique cardiaque, et limite sa dissipation. Cette efficacité est perturbée lors de processus pathologiques du fait de zones dyskinésiques (ou akinésie)11, de la dilatation ventriculaire, de la désynchronisation possible, et de la dimution de compliance diastolique du ventricule gauche hypertrophique ou fibreux. Ces changements définissent l’augmentation d’impédance propre du ventricule gauche en systole et en diastole, créant un transfert et une dissipation de l’Ek, ce qui déséquilibre la balance entre Ek et Ep. Pour paraphraser Albert Einstein, la pompe cardiaque est comme une bicyclette, où, pour conserver son équilibre, il faut d’abord conserver l’énergie cinétique [16].

L’expression des peptides natriurétiques cardiaques, peptide atrial natriurétique (ANP) et cérébral (BNP), sont des exemples de mécanotransduction et de mémoire épigénétiques dans les myocytes cardiaques. Les deux gènes codant ces peptides sont paralogues, dérivés d’un ancêtre commun chez le poisson. Ils sont fortement exprimés dans le myocarde fœtal, et réprimés à la naissance dans le ventricule gauche. Dans l’insuffisance cardiaque, ils y sont réexprimés en réponse à la modification de la mécanotransduction diastolique. Leur régulation conjointe et leur réexpression sont la conséquence de leur rapprochement spatial dans un même domaine d’association topologique formant une boucle chromatinienne, qui permet un rapprochement suffisant de leurs promoteurs les rendant sensibles aux mêmes amplificateurs et facteurs de transcription [17]. Le dosage sanguin du précurseur de synthèse du BNP (le NTerminal-Pro BNP) témoigne directement des mécanismes épigénétiques dont il est l’objet et reste le meilleur biomarqueur de l’insuffisance cardiaque.

L’hypertension et le vieillissement ont fait l’objet de revues récentes très documentées portant sur la rigidité artérielle [18]. La progéria est un modèle de maladie impliquant directement la perte des interactions entre le cytosquelette cytosolique et l’enveloppe nucléaire (mécanotransduction) dans les CML artérielles, en raison de l’accumulation autour du noyau de prélamine mutée (ou progérine) dans cette maladie. L’enfant naît sans sémiologie particulière. Celle-ci apparaît quelques mois après la naissance (au moment de l’acquisition de la pression artérielle), s’aggrave progressivement durant toute la croissance, et continue à évoluer jusqu’au décès. L’espérance de vie associée à cette maladie génétique est de 20 ans. Le stade terminal est caractérisé par la perte des CML de la media artérielle, associée à des calcifications vasculaires extensives, à des dépôts de lipofuscine, à la fibrose de la media et de l’adventice, et au développement de plaques. Les adolescents ou jeunes adultes meurent d’accidents cardio- ou neuro-vasculaires. Cette maladie rare souligne l’adaptation permanente de la CML artérielle à la mécanotransduction, indispensable à la survie [19] (Figure 4).

Conclusion et futures directions

Beaucoup de choses restent à découvrir dans l’histoire de la circulation, de sa physiologie et ses pathologies. Par exemple, comment la phylogenèse impacte-t-elle la vie fœtale et comment la vie fœtale anticipe-t-elle la circulation post-natale ? Pour répondre à ces questions, il nous faut développer tout un champ d’analyses afin d’identifier les conformations chromatiniennes qui modulent l’expression différentielle des gènes participant aux fonctions de la paroi des vaisseaux. Dans cette perspective, il sera nécessaire de s’intéresser aux cellules et tissus humains, physiologiques et pathologiques, jeunes et vieux, qu’ils soient soumis ou non à la mécanotransduction, à la convection des composants plasmatiques, ou à la collision des cellules circulantes.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


2

Qui catalyse l’hydrolyse de l’angiotensine I en angiotensine II.

3

Une endopeptidase neutre qui hydrolyse et inactive divers peptides.

4

Qui convertit le précurseur inactif de l’endothéline en endothéline.

5

Les peptides natriurétiques constituent une famille incluant le peptide natriurétique auriculaire (ANP), le peptide natriurétique cérébral (BNP), le type C (CNP), l’urodilatine et la guanilyne. Ils s’opposent à la rétention hydrosodée par des actions rénales, vasodilatatrices et inhibitrices agissant sur l’aldostérone, la vasopressine et le cortisol.

6

La tunique interne du vaisseau.

7

La couche externe des artères.

8

Réseau de petits vaisseaux présents dans l’adventice, qui peuvent pénétrer la média et l’intima en pathologie.

9

Volume de sang dans le ventricule gauche en fin de diastole, c’est-à-dire juste avant éjection.

10

Force de contraction du ventricule gauche.

11

Douées de mouvements anormaux ou sans mouvement.

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Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Transport transpariétal unidirectionnel des médiateurs sanguins solubles. Du fait du gradient de pression transpariétale (100 mmHg), les protéines plasmatiques percolent à travers la paroi artérielle où elle peuvent interagir avec ses constituants matriciels et cellulaires.

Dans le texte
thumbnail Figure 2.

Collision des cellules circulantes avec la paroi et conséquences pathologiques. Le flux sanguin est laminaire dans les artères de conductance. Néanmoins, tout changement de géométrie inluant les bifurcations, les sténoses, les dilatations, font disparaître cette laminarité. Apparaîssent alors des flux chaotiques correspondant à des segments artériels de dissipation des énergies mécaniques dans la paroi.

Dans le texte
thumbnail Figure 3.

Plasticité des cellules musculaires lisses artérielles. Du fait de la multiplicité des fonctions de la paroi, les CML s’adaptent en modifiant leur phénotype, souvent par des mécanismes d’ordre épigénétique.

Dans le texte
thumbnail Figure 4.

Mécanotransduction aux cellules musculaires lisses artérielles. Les intermédiaires moléculaires entre les contraintes mécaniques (essentiellement la tension pariétale) et l’architecture chromatinienne des CML, sont nombreux et jouent un rôle primordial en pathologie artérielle.

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