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Issue
Med Sci (Paris)
Volume 36, Number 4, Avril 2020
Page(s) 399 - 403
Section Repères
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2020057
Published online 01 May 2020

Vignette (Photo © Niklas Elmehed-Nobel Media).

Cet homme, le Docteur Denis Mukengere Mukwege, a été reçu en grande pompe à la mairie de Paris, le 29 novembre 2019. Le chirurgien congolais s’était vu décerner le Prix Nobel de la paix au début de l’année, conjointement avec Nadia Mourad, jeune femme yézidie rescapée des viols de Mossoul occupée par Daech.

Ce n’est pas la première fois que le Prix Nobel de la paix va à des victimes qui ont pris la tête d’une lutte contre leurs bourreaux. La guatémaltèque Rigoberta Menchù l’a reçu en 1992. Son autobiographie, en 1983 [1], racontait l’histoire de sa mère, violée et torturée par les troupes gouvernementales avant d’être assassinée, et le drame d’une génération de femmes, au terme de trois décennies de guerre dans ce tout petit pays. Mais c’est la première fois que le jury Nobel associe une représentante des femmes violées et un médecin qui les répare.

Le viol dans l’Histoire

L’attribution du Nobel à Denis Mukwege est l’occasion de prendre la mesure globale d’un phénomène qu’on croyait marginal. En 2019, un opéra du xix e siècle, Les Troyens, d’Hector Berlioz, d’après l’Iliade d’Homère, qui aurait pu s’appeler Les Troyennes, a mis en scène les femmes que l’oracle Cassandre exhorte à se tuer à la fin du siège, pour éviter de tomber entre les mains des vainqueurs grecs : la mort plutôt que le déshonneur.

Au cours des conflits, les femmes sont régulièrement touchées par une violence dont le viol est la figure dominante. Associé à des tortures, il peut même concerner de jeunes enfants et des vieilles femmes. Les travaux des historiens au cours des dernières années ont exhumé les viols qui ont jalonné l’histoire de tous les conflits du siècle dernier, de la première guerre mondiale aux guerres coloniales [2]. Mais la figure du Dr Mukwege se détache de toute cette horreur, à la fois par l’ampleur des viols qui ont eu lieu dans la région des Grands Lacs africains et par le projet qu’il incarne de reconstruction de femmes dont la vie pouvait être considérée comme détruite.

Si le viol fait partie de la légende terrifiante des guerres, symbole du mâle en rut entrant en conquérant sur un territoire ou désespéré battant en retraite et exerçant sa vengeance, il a pris un sens explicite d’arme de guerre depuis plus longtemps qu’il n’est couramment admis. Par exemple, au moment de la guerre de sécession du Bengale en 1971 [3], les Pakistanais l’ont pratiquée pour décourager les sécessionnistes. Le futur président du Bangladesh avait demandé à la population de considérer les femmes violées comme des « shahidas », féminin de shahid, le martyr. En suite de quoi, elles ont été réunies dans des camps, et une partie d’entre elles a été tuée par la famille pour sauver l’honneur. Un phénomène analogue s’est déroulé en Europe au moment de la guerre en Bosnie en 1991. En Tchétchénie, des familles font disparaître les preuves de la honte et il n’y a alors qu’une façon de sauver les victimes, c’est de les transférer loin des leurs [3].

Une première guerre s’est déroulée au Congo de 1996 à 1997 : Mobutu est alors chassé par des rebelles conduits par Laurent-Désiré Kabila. La deuxième se déroule de 1998 à 2003. En fait, depuis vingt ans, des bandes de soldats ne cessent de déferler le long des frontières entre Congo, Rwanda et Burundi. Au cœur du désastre, le repli des Hutus auteurs du génocide au Rwanda sur le terrain congolais, leur collusion avec les troupes luttant contre Mobutu, le retour des Tutsis pour exercer vengeance, les incursions des Ougandais, les coups de main de seigneurs de la guerre se combinent dans un pandémonium. Le viol serait une façon facile et peu onéreuse de s’assurer la domination d’un territoire par la terreur.

Un hôpital du viol (« Rape Hospitals ») [4]

Mukwege a fondé en 1999 l’hôpital de Panzi à Bukavu [5], dans l’est du Kivu, une province de l’Est du Congo, tout près de la frontière avec le Rwanda et le Burundi. Cet hôpital possède aujourd’hui des installations hypermodernes. Dans le documentaire « L’homme qui répare les femmes »1, on voit, dans une salle d’opération futuriste, une dizaine de blouses vertes s’affairer ; un écran vers qui les regards convergent montre les images obtenues sous cœlioscopie, guidant les deux équipes intervenant par voie haute et par voie basse, au niveau de l’abdomen et du périnée. Nous sommes bien à l’hôpital de Panzi. Il s’agit de reconstruire les organes d’une femme violée et mutilée qui ne connaît plus qu’un énorme cloaque : un effort gigantesque pour rendre à un être humain une vie physiologique quasi normale.

Dans cet hôpital, la réparation chirurgicale des femmes est associée à une prise en charge globale et multidisciplinaire. Confronté au viol mutilant, Mukwege a reconnu l’ampleur des séquelles des femmes blessées. Certes, il faut d’abord essayer de leur reconstruire une anatomie acceptable, mais il faut aussi qu’elles retrouvent une place dans une société qui les a exclues. Les hôpitaux comme Panzi sont centrés non seulement sur les réparations complexes exigées par les blessures, mais aussi sur les cures par la prise de parole et l’échange, qui s’opposent au silence dans lequel s’est perpétué le traumatisme, sans oublier les aspects économiques : aide à la reprise ou à l’apprentissage de la lecture, d’une profession, d’une activité sur le marché etc. La « Cité de la joie » attenant à l’hôpital est devenue un symbole. Le Prix Nobel de la paix a voulu célébrer la reconstruction métaphorique de la société contemporaine à travers celle des femmes blessées.

Pour les historiens, le viol des femmes congolaises rappelle la sauvagerie dépeinte par Joseph Conrad dans sa célèbre nouvelle publiée en feuilleton en 1898, Au Cœur des Ténèbres [6]. Les violences remontant au Congo belge de Léopold et aux exactions coloniales ont été relayées par les massacres lors des rébellions contre les nouveaux pouvoirs après l’indépendance [7]. En 1998, la guerre mondiale d’Afrique, comme on l’appelle, qui a fait intervenir plus de six pays, a aggravé le chaos dans la région. La confusion règne entre civils et militaires : pour les chômeurs, recruter une bande armée permet d’accéder à un grade dans l’armée régulière. Il est difficile d’identifier les enfants soldats, une priorité pourtant pour les ONG. Le viol sévit de façon épidémique : on voit des femmes revenir à l’hôpital après une série de nouvelles agressions. Le viol comme arme de guerre s’associe en République démocratique du Congo à des viols de proximité commis par le voisin ou au sein de la famille, dans une société qui peine à retrouver ses repères.

À l’évidence, le viol collectif n’est pas une simple réponse à une frustration sexuelle, moins encore une réponse primitive de populations livrées à elles-mêmes. Il peut être compris comme l’effet d’un bouleversement durable de la personnalité, suite à l’impunité récurrente des violences perpétrées en groupe. La violence physique supplémentaire infligée (mutilations sexuelles), qui peut sembler « gratuite », confirme qu’il ne s’agit pas de désir frustré, mais de supplicier l’Autre et de conjurer sa mémoire, elle façonne pour longtemps la psychologie des acteurs. Ceux qui auparavant vivaient une histoire commune sont obsédés tout d’un coup par le désir d’exterminer un double qui leur ressemble (les témoins en justice déclarent différencier des ethnies à des indices impalpables connus d’eux seuls).

La biographie d’un docteur

Les ouvrages sur Mukwege [8-10] instruisent les facettes multiples du géant débonnaire projeté sur les écrans : le soignant, le chirurgien, le saint, la vedette, le diplomate…

Né en 1955 à Bukavu, Denis Mukwege a grandi au Kivu ; il a fait ses études à l’ancien Athénée royal, première école laïque du Congo belge ouverte aux « Évolués », puis à l’institut Bwindi fondé par des missionnaires scandinaves, où il reçoit un diplôme en biochimie. Après deux ans à la faculté polytechnique de Kinshasa, fondée en 1954, il étudie la médecine à Bujumbura, capitale du Burundi, et rentre travailler en 1998 à l’hôpital de Lemera près de Bukavu, qui est détruit par la guerre. Avec l’aide d’une bourse de la Swedish Pentecostal Mission, il part se spécialiser en obstétrique à Angers où ses amis forment le premier noyau d’une association de soutien, France-Kivu. Il s’initie là à la réparation des « fistules » périnéales, un fléau longtemps méconnu, en raison du silence honteux des femmes qui le subissent : ce sera le sujet de sa thèse soutenue en 2015 à l’université libre de Bruxelles. Les fistules ou communications anormales entre la vessie et le vagin, ou entre le rectum et le vagin, entrainant incontinence et infections, sont dues à un accouchement qui s’est mal passé : femmes au bassin trop étroit dû au rachitisme de l’enfance, travail inefficace prolongé au domicile, manœuvres obstétricales maladroites. Les femmes ainsi mutilées sont stigmatisées et rejetées par la société et par les maris. Depuis quelques années, plusieurs programmes s’attaquent en Afrique à une chirurgie réparatrice délicate [11].

La vie de Mukwege, telle qu’il la raconte lui-même [12-14], a connu plusieurs tournants dramatiques : on peut parler de conversions. Le premier est la prise de conscience, aux côtés de son père pasteur, de l’impuissance de ce dernier, en dépit de sa piété, à guérir ses fidèles, d’où nait sa vocation médicale, le deuxième est la confrontation avec la mort des jeunes parturientes, le troisième est lié au choc du constat des mutilations associées aux viols récurrents, à son retour dans la région.

Un autre médecin avant lui voulut sauver l’Afrique, mais par la voie des armes. En 1965, Che Guevara a passé un an au Congo dans un village du Kivu, attendant de faire sa jonction avec Kabila pour renverser Mobutu2. Le Che raconte que les combattants s’enduisaient le corps d’herbes collectées par un guérisseur appelé dectura (docteur), censées détourner les balles à une condition : respecter l’interdit des relations sexuelles.

Mukwege, lui est un homme pacifique, il n’a pas été saisi de l’hybris du médecin qui voulut être roi [15]. Ses amis angevins qui suivent ses faits et gestes ne tarissent pas sur sa modestie, et l’équilibre gardé au milieu des honneurs et de ses rencontres avec tous les grands de ce monde. Il pose avec simplicité auprès de sa mère, une simple paysanne, qu’il tient au courant de son action. Sa modestie est celle d’un pieux fils de pasteur, pasteur lui même d’une petite communauté pentecôtiste. Cette communauté, fondée aux États-Unis vers 1900, met l’accent sur l’acquisition par le baptême dans l’Esprit Saint du don des langues (glossolalie), permettant de s’adresser au monde entier comme les disciples du Christ à la Pentecôte. Pour parler des guérisons qu’il opère, Mukwege réinvente le mot d’Ambroise Paré, son confrère français à la Renaissance: « Je le pansai, Dieu le guérit. »

Mais ce médecin est devenu aussi un tribun international qui réclame haut et fort la justice.

Pour que justice soit faite

À ses interventions chirurgicales, Mukwege associe une action en direction de la justice locale et internationale. Pour lui, les patientes sont aussi des victimes, et la réparation n’est pas complète sans une intervention visant à identifier les agresseurs et obtenir une compensation. L’équipe de Panzi compte des avocats et des juristes.

À l’international, la justice a été saisie au travers de la Cour pénale internationale de La Haye, fondée en 1998. Mais jusqu’à présent, ce qui transpire des huis clos est plutôt décevant : les déclarations de petits chefs se perdent dans le dédale de souvenirs de coups de main entre chien et loup, où les femmes sont des ombres anonymes oubliées de leurs agresseurs. Les dépositions bredouillantes des inculpés en réponse aux questions de la Cour apportent peu de lumière sur des comportements collectifs à répétition dont on ne sait plus s’ils sont spontanés, prémédités ou opérés sous l’influence de drogues distribuées aux bandes3.

La justice dite transitionnelle, justice extraordinaire destinée à remédier à des désastres hors du commun et à sortir de la violence, dont les principes ont été conceptualisés en 1997 par le juriste français Louis Joinet, déçoit par sa lenteur et la faible portée de ses jugements, en dépit des moyens (limités) déployés. Les difficultés d’identification, loin du terrain, des auteurs des violences qu’ils ont ordonnées ou laissé faire, aboutissent le plus souvent à un non lieu. Que servirait d’ailleurs d’emprisonner les violeurs ? Ne faut-il pas trouver d’autres moyens de les empêcher de nuire ? Et comment instruire la procédure ? Devant la fréquence des viols sur leur sol, les États-Unis ont mis en place à l’hôpital des dispositifs de prise en charge, avec tout un arsenal de recherche de preuves biologiques et de confrontations des témoins [16]. Mais, même dans ce cas, le passage au tribunal débouche rarement sur des mesures concrètes pour guérir un mal dont les racines échappent à l’action légale.

Et que dire de l’avenir des enfants nés de ces étreintes forcées ? Certaines mères se rattachent à la vie à travers l’enfant du destin, d’autres refusent de le reconnaître. En République démocratique du Congo, l’avortement est officiellement interdit et la plupart des Églises le condamne. La Curie romaine n’entérine que la pilule post viol, efficace si elle est administrée dans les jours suivant le viol !

Pour activer la justice, Mukwege s’est mué en diplomate.

La diplomatie par la médecine

Le médecin diplomate n’est pas une invention contemporaine. Au cours de l’Histoire, les médecins présents auprès des rois ont été souvent chargés de missions diplomatiques auprès d’autres souverains qu’ils pouvaient éventuellement soigner, tâches facilitées par leur maitrise des langues étrangères [16]. Les consuls, présents avant la création des ambassadeurs, étaient souvent des médecins. Mais au xix e siècle, un renversement s’est opéré. Le médecin n’est plus seulement un intermédiaire, il apparait porteur d’une mission « humanitaire » [17], bref un homme public.

Mukwege est devenu une vedette internationale, sa rencontre avec l’auteure américaine du « Monologue du vagin », Eve Ensler, a encore accru sa notoriété. Il accumule depuis des années de multiples prix et signes de reconnaissance : le prix des Droits de l’homme de France en 2007 et des Nations Unies en 2008, de la fondation Clinton en 2008, le prix Primo Levi et le prix Sakharov en 2014, la prix Héros pour l’Afrique en 2016, etc. Sa consécration comme un héros des temps modernes est chose faite depuis le prix Nobel. L’hôpital de Panzi, siège d’une fondation qui porte son nom, est le passage obligé d’illustres visiteurs et le point de mire d’ONG internationales, et les financements s’accroissent avec la popularité grandissante du médecin congolais.

À la conférence de Paris de 2019, invité par la Fédération protestante de France, Mukwege a mis ses pas dans ceux du Docteur Schweitzer au Gabon : Panzi rappelle Lambaréné. Précédent un peu surprenant à première vue. Après des années où il a été porté aux nues, Albert Schweitzer a été très critiqué pour son autoritarisme et son lien avec le paternalisme colonial des blancs. Mais selon l’historien Augustin Emane, ce sont les Africains eux-mêmes qui ont consacré [18] une « icône africaine » aux initiatives originales, avec son hôpital ouvert de plain-pied aux familles et un travail direct avec les communautés, qui apparaît aujourd’hui pionnier.

Pendant des années, le témoignage de Mukwege avait retenti dans des instances internationales où il constatait avec amertume que les représentants de son pays brillaient par leur absence. Il s’était même plusieurs fois vu interdire de témoigner, ses déclarations ayant fortement déplu au gouvernent du président Joseph Kabila. Une tentative d’assassinat dans sa maison en 2012 l’a amené à prendre un temps le chemin de l’exil. En fait, le gouvernement ne redoutait pas tant le médecin que le leader politique potentiel qui, par son prestige, pourrait être un jour plébiscité par une foule sans nombre comme celle qui vint à sa rencontre en débordant les barrages à sa descente d’avion, quand il décida de revenir au pays quelques mois plus tard. Mukwege aurait refusé le poste de ministre de la santé, mais beaucoup de membres de la diaspora le verraient bien comme président.

« I had a dream »4

Un an après la cérémonie, le Prix Nobel de la paix a présenté son bilan5. Cette fois ci, ce n’est plus un témoin qui vient plaider une cause oubliée, c’est un homme des temps nouveaux qui est intervenu en tant qu’invité au sommet du G7 à Biarritz en août 2019. Il y a martelé quatre objectifs :

  • mettre fin à la « violence basée sur le genre » ;

  • assurer le droit à l’éducation et à la santé pour tous ;

  • promouvoir « l’autonomisation économique » ;

  • et assurer l’égalité complète entre les femmes et les hommes dans les politiques publiques.

Depuis la déclaration de 1789, les Droits de l’Homme ont inclus des acceptions plus concrètes. L’opposition entre droits-liberté et droits-créance est devenue un lieu commun de la science politique et juridique. Les libertés abstraites ne peuvent être exercées que si sont remplies des conditions fondamentales comme l’accès à un niveau de vie décent : droit au travail, droit au logement, droit à l’instruction, droit aux soins etc. C’est maintenant au tour de l’égalité dans le genre de s’énoncer comme un droit.

Nous ne sommes plus dans la salle d’opération de Panzi, où Mukwege aurait appris la nouvelle de son Nobel. Nous sommes sur la scène globale, où la parole des femmes blessées du Congo se mêle aux cris des femmes d’Afrique du Sud, d’Amérique latine, de Chine et d’ailleurs. Le discours de Mukwege prend des accents prophétiques pour évoquer un monde où règneraient la justice et l’équité, y compris entre les sexes. Mukwege énonce les engagements des états membres du G7, relatifs aux droits des femmes, assurant leur « pleine inclusion et leur plus-value ». Engagement également d’une prise en charge des enfants nés du viol, et du soutien à un réseau de « Survivantes ». Le « Fonds Mondial pour les Survivantes » a été lancé en 2019 à New York. Il s’agit entre autres d’un fonds pour la compensation des victimes de violences sexuelles. La question de l’indemnisation suite au dépôt de plaintes rompant le silence vient au premier plan. Mais la création d’un tel fonds global, venant après d’autres comme celui destiné à la lutte contre paludisme, tuberculose et VIH, sur une scène de la générosité en perte de vitesse, peut-elle tenir lieu de changement radical des politiques ?

Revenant sur terre à la fin de son bilan, Mukwege a rappelé que la violence continue à sévir dans son pays, en particulier dans les Kivus. Les responsables ne sont pas seulement les gouvernements qui laissent faire ou sous-traitent avec une partie des bandes, mais ceux qui tirent leur épingle du jeu à l’arrière-plan en monopolisant les richesses de l’eldorado congolais : les minerais précieux, en particulier le coltran indispensable à l’industrie de l’électronique, que Mukwege appelle des « minerais de sang ». Les populations dominées servent dans les mines où elles extraient des richesses qui s’évaporent dans l’économie mondiale sans rapporter autre chose aux citoyens locaux qu’un surcroit d’esclavage. Denis Mukwege insiste sur la spoliation opérée par les firmes internationales et la nécessité d’instaurer une « traçabilité complète » des produits d’extraction des mines, qui se déversent dans les magasins de la planète. Il voit ces mesures comme une condition incontournable de la réalisation sur terre des Droits universels de l’homme.

Il y a du prophète inspiré dans ce discours, avec cette différence que Mukwege ne menace pas de châtiments infernaux ceux qui tarderont à mettre en œuvre la réfection grandiose du monde d’ici-bas. Quels sont donc les moyens dont il dispose pour faire basculer la routine du monde d’aujourd’hui ? Le Nobel qui lui a été décerné revenait à proclamer que la pacification n’est pas possible sans la réparation des corps et a encouragé le médecin à contribuer à la sortie de la violence. Son engagement premier découlait de sa connaissance intime du désastre en s’articulant avec sa déontologie médicale (d’ailleurs, il trouve encore du temps pour la salle d’opération et participe activement aux formations de la jeune génération ; on l’attend en France pour une école d’été). Son positionnement politique global actuel sur la scène médiatique est éminemment respectable, mais peut-il renverser le cycle de la corruption et de la violence au Congo et dans le monde ? S’agit-il d’un programme ou d’une prédication? Mukwege lance un appel à une réforme générale, en s’élevant contre ce qui peut apparaître comme la malédiction immémoriale, biblique ? de la femme. L’entreprise force l’admiration, mais suscite aussi la perplexité : le discours nous emmène loin des réalités locales d’une souffrance qui est aussi celle des hommes [19]. Enfin, quand Mukwege revendique à Stockholm « des élections libres, transparentes et apaisées », il réveille les mânes du militant Patrice Lumumba, et on peut trembler pour sa vie.

Liens d’intérêt

L’auteure déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Film de Thierry Michel et Colette Braeckman, 2015.

2

Ernesto Che Guevara, Journal du Congo, Éditions des Mille et une nuits, 2007.

3

Bogoro, Textes édités par Franck Leibovici et Julien Seroussi, Questions théoriques, DL, 2016.

4

Pasteur Martin Luther King, 1963.

Remerciements

Anne-Marie Moulin remercie les nombreux collègues du Docteur Mukwege pour leurs témoignages.

Références

  1. Une vie et une voix. La Révolution au Guatémala 1983 ; Transcription d’Elisabeth Burgos. Paris: Gallimard [Google Scholar]
  2. Rouzeau S.. L’enfant de l’ennemi (1914–1918) 1995 ; Paris: Aubier [Google Scholar]
  3. Anam T.. A golden age 2007 ; Londres: John Murray [Google Scholar]
  4. Le Politkovskaia A.. déshonneur russe 2003 ; Paris: Buchet-Chastel [Google Scholar]
  5. Mukwege D, Cadière GB. Panzi. Paris: Éditions du Moment, 2014. [Google Scholar]
  6. Conrad J.. In the heart of darkness, édition franco-anglaise, 1899, Paris: Gallimard, 2017. [Google Scholar]
  7. Verhaegen B. Les rébellions du Congo. Bruxelles : CRISP, 1966 et 1969. [Google Scholar]
  8. Braeckman C.. L’homme qui répare les femmes, Violences sexuelles au Congo. Le combat du Docteur Mukwege, André Versailles Éditeur, 2012. [Google Scholar]
  9. Collectif. Le viol, une arme de terreur. Dans le sillage du Dr Mukwege. Éditions Mardaga, 2015. [Google Scholar]
  10. Van Hamme J, Simon C. Kivu. Le Lombard, 2018. [Google Scholar]
  11. Falandry L.. Sawago, une vie volée, Paris: L’Harmattan, 2007. [Google Scholar]
  12. Mukwege D, Cadière GB. Panzi, Paris : Éditeurs du Moment, 2014. [Google Scholar]
  13. Mukwege D.. Plaidoyer pour la vie, Paris : Éditions L’Archipel, 2016. [Google Scholar]
  14. Mukwege D, Cadière B. Réparer les Femmes, un combat contre la barbarie, Paris: Aedis, 2019. [Google Scholar]
  15. Le Lachenal G., médecin qui voulut être roi. Sur les traces d’une utopie coloniale, Paris: Seuil, 2017. [Google Scholar]
  16. Moulin AM. Le médecin du Prince, Paris: Odile Jacob, 2010. [Google Scholar]
  17. La Brauman R.. médecine humanitaire, Paris: PUF, 2008. [Google Scholar]
  18. Emane A.. Docteur Schweitzer, Une icône africaine. Paris: Fayard, 2013. [Google Scholar]
  19. Brankamp H.. Hegemonic masculinity, victimhood and male bodies as a battlefield in Eastern DR Congo. Student J International Relations 2015 ; 2 : 5–28. [Google Scholar]

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