Open Access
Issue
Med Sci (Paris)
Volume 36, Number 3, Mars 2020
Page(s) 216 - 218
Section Le Magazine
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2020035
Published online 31 March 2020

Les benzodiazépines sont les psychotropes les plus prescrits au monde, principalement en raison de leurs propriétés anxiolytiques [1]. Malgré des indications limitées, elles sont fréquemment prescrites en dehors des recommandations de bonnes pratiques qui stipulent de ne pas dépasser 12 semaines de traitement [2]. Leur usage chronique au-delà de cette durée est en effet associé à des risques augmentés d’effets indésirables comprenant, à court terme, les risques de chutes et d’accidents, et à plus long terme, les risques de dépendance et de troubles cognitifs. L’usage chronique de benzodiazépines a également été associé à un risque augmenté de maladie d’Alzheimer et de certains cancers [1].

Dans la population française, l’usage chronique de benzodiazépines concernerait 2,8 % des hommes et 3,8 % des femmes [2]. Les sujets les plus vulnérables aux effets indésirables de ces molécules sont paradoxalement ceux qui sont le plus à risque d’en faire un usage chronique, par exemple les sujets de plus de 50 ans ou ceux qui présentent un état dépressif [2]. Le risque d’usage chronique de benzodiazépines est également accru lorsque les conditions sociodémographiques sont défavorables. Par ailleurs, l’exposition aux risques psychosociaux, qui concerne environ un travailleur sur quatre [3], pourrait être associée à un risque augmenté d’usage chronique de benzodiazépines, au moins en cas d’exposition professionnelle stressante à un public [4]. Alors que des associations longitudinales ont déjà été décrites entre le stress au travail et les usages d’alcool, de tabac et de cannabis, le lien entre le stress au travail et l’usage chronique de benzodiazépines a été peu étudié. L’objectif de cette étude était donc de rechercher des associations prospectives entre le stress au travail et l’usage chronique de benzodiazépines, en tenant compte des facteurs sociodémographiques et des comorbidités (trouble de l’usage de l’alcool, tabagisme, dépression, et altération de l’état de santé général) [5]. Les résultats pourraient déboucher sur des actions d’information et de prévention sur les risques liés à l’existence d’un stress au travail dans le cadre de la santé publique et de la santé au travail.

La population de l’étude était composée de 31 077 sujets inclus dans la cohorte CONSTANCES entre 2012 et 2014 (www.constances.fr). Ces sujets étaient tous en activité au moment de leur recrutement dans cette cohorte, et n’avaient pas présenté d’usage chronique de benzodiazépines durant les deux années précédant l’inclusion. L’usage chronique de benzodiazépines était défini comme un usage continu pendant au moins 12 semaines, en se fondant sur les données objectives de consommation de soins issues du système national d’information inter-régimes de l’assurance maladie (SNIIRAM). Le stress au travail était mesuré à l’aide d’une échelle d’évaluation standardisée du déséquilibre effort-récompense, utilisée en quartiles [6]. Les odds ratios d’usage chronique de benzodiazépines au cours d’un suivi de deux ans et en fonction du stress au travail étaient calculés par régression logistique1. Les analyses ont d’abord été ajustées pour l’âge, le genre, le niveau d’éducation, la catégorie professionnelle, les revenus du foyer, le statut marital, le statut tabagique, et la présence éventuelle du « trouble de l’usage de l’alcool » en utilisant l’alcohol use disorder identification test. Des ajustements supplémentaires ont ensuite été effectués pour l’état de santé perçu et la présence éventuelle de signes de dépression en utilisant l’échelle CES-D (center for epidemiologic studies-depression).

À l’issue des deux années de suivi, 294 participants (0,9 %) ont présenté un usage chronique de benzodiazépines. Le stress au travail mesuré à l’inclusion dans la cohorte CONSTANCES était associé au risque de survenue d’un usage chronique de benzodiazépines avec des odds ratios de 1,95 (intervalle de confiance à 95 % : 1,32-2,87) et de 2,80 (IC 95 % : 1,96-4,01) respectivement pour les troisième et quatrième quartiles comparés au premier. Aucune interaction n’était observée entre le stress au travail et les autres variables analysées, à l’exception du statut tabagique (odds ratio = 1,89 ; IC 95 % : 1,05-3,41 ; p = 0,03). Les odds ratios étaient, chez les fumeurs, respectivement de 2,68 (IC 95 % : 1,17-6,13) et de 4,74 (IC 95 % : 2,31-9,72) pour les troisième et quatrième quartiles comparés au premier, tandis qu’ils étaient respectivement de 1,70 (IC 95 % : 1,07-2,69) et de 2,16 (IC 95 % : 1,41-3,30) chez les non-fumeurs et les anciens fumeurs. Ces odds ratios étaient significativement plus élevés chez les fumeurs comparés aux non-fumeurs et anciens fumeurs (Z-score = 2,16 ; p = 0,03). Après ajustements supplémentaires, les odds ratios étaient respectivement de 1,74 (IC 95 % : 1,17-2,57) et 2,18 (IC 95 % : 1,50-3,16) pour les troisième et quatrième quartiles comparés au premier (Figure 1). Toutes les associations étaient dose-dépendantes (p de tendance < 0,001 ; Figure 1 ).

thumbnail Figure 1.

Associations entre le stress au travail et l’incidence d’usage chronique de benzodiazépines ajustées pour l’âge, le genre, le niveau d’éducation, la catégorie professionnelle, les revenus du foyer, le statut marital, le statut tabagique, le trouble de l’usage de l’alcool, l’état dépressif et l’état de santé général.

À notre connaissance, il s’agit de la première étude ayant examiné prospectivement les associations entre le stress au travail et l’usage chronique de benzodiazépines dans une cohorte nationale issue de la population générale. L’usage chronique de benzodiazépines a été identifié à partir des bases de données médico-administratives de remboursement, c’est-à-dire avec une mesure objective et exhaustive des traitements délivrés. De plus, nous avions la possibilité de nous focaliser sur les « nouveaux » utilisateurs de benzodiazépines (cas incidents), en excluant ceux qui avaient présenté un usage chronique de benzodiazépines au cours des deux années précédant l’inclusion dans la cohorte. Les mesures du stress au travail, des symptômes dépressifs, et du trouble de l’usage de l’alcool reposaient sur des outils d’évaluation standardisés. Enfin, nos analyses ont tenu compte de plusieurs facteurs de confusion2 potentiels.

Toutefois, cette étude comporte plusieurs limites. Tout d’abord, le caractère prospectif de l’étude ne permet pas pour autant d’exclure la possibilité d’une causalité inverse (ou circulaire), de même que l’existence de facteurs confondants résiduels. Par exemple, parmi les facteurs potentiellement confondants qui n’ont pas été mesurés dans cette étude, la personnalité et les antécédents d’addiction pourraient expliquer à la fois la tendance au stress au travail et à l’usage chronique de benzodiazépines. Par ailleurs, il n’était pas possible de s’assurer que les médicaments délivrés étaient effectivement consommés (même s’il est peu probable qu’un individu se rende à au moins quatre reprises à la pharmacie pour se faire délivrer un traitement sur ordonnance sans que ce soit pour le consommer) et la méthode d’identification de l’usage de benzodiazépines ne tenait pas compte des consommations sans prescription (e.g., consommation de benzodiazépines prescrites pour quelqu’un d’autre, achat de benzodiazépines au marché noir).

En conclusion, cette étude a mis en évidence l’association entre le stress au travail et le risque d’usage chronique de benzodiazépines au cours d’un suivi de deux ans, en tenant compte des facteurs sociodémographiques, du statut tabagique, de la présence éventuelle du trouble de l’usage de l’alcool ou d’une dépression, et de l’état de santé perçu. En situation de stress au travail, l’usage de benzodiazépines pourrait être favorisé par la volonté de réduire ce stress ou ses conséquences, et d’améliorer ses performances au travail [7]. L’exposition chronique au stress ainsi que les effets addictogènes des benzodiazépines pourraient alors en favoriser l’usage chronique. Les risques plus élevés chez les fumeurs sont en accord avec une plus grande sensibilité des fumeurs aux situations stressantes [8]. De plus, les fumeurs sont plus enclins à utiliser des substances pour faire face au stress, et il existe vraisemblablement un profil de vulnérabilité commun à l’usage des benzodiazépines et à celui du tabac en situation de stress. Quoi qu’il en soit, le repérage et la prévention du risque d’usage chronique de benzodiazépines devraient être systématisés chez les personnes qui sont en situation de stress au travail, y compris chez celles qui n’ont pas d’autres indicateurs de vulnérabilité. Il existe des échelles standardisées d’évaluation de la dépendance aux benzodiazépines, telles que BenDep-SRQ [9], et la prise en charge thérapeutique peut s’appuyer sur des recommandations internationales [10].

Liens d’intérêt

L’auteur déclare avoir reçu des honoraires comme orateur et/ou consultant de Lundbeck, Pfizer et Pierre Fabre.


1

La régression logistique, l’un des modèles d’analyse multivariée les plus couramment utilisés en épidémiologie, est un modèle de régression binomiale. Elle permet de mesurer l’association entre la survenue d’un évènement (variable expliquée qualitative) et les facteurs susceptibles de l’influencer (variables explicatives). Le choix des variables explicatives intégrées au modèle de régression logistique est fondé sur une connaissance préalable de la physiopathologie de la maladie et sur l’association statistique entre la variable et l’évènement, mesurée par l’odds ratio (également appelé risque relatif rapproché).

2

En statistique, une variable confondante, appelée aussi facteur confondant ou facteur de confusion, est une variable aléatoire qui influence à la fois la variable dépendante et les variables explicatives. Ces facteurs sont notamment à l’origine de la différence entre corrélation et causalité.

Références

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  2. Airagnes G, Lemogne C, Renuy A, et al. Prevalence of prescribed benzodiazepine long-term use in the French general population according to sociodemographic and clinical factors: findings from the CONSTANCES cohort. BMC Public Health 2019 ; 19 : 566. [CrossRef] [PubMed] [Google Scholar]
  3. Bègue C, Fouquet N, Bodin J, et al. Evolution of psychosocial factors at work in a French region. Occup Med 2015 ; 66 : 128–134. [Google Scholar]
  4. Airagnes G, Lemogne C, Olekhnovitch R, et al. Work-related stressors and increased risk of benzodiazepine long-term use: findings from the CONSTANCES population-based cohort. AmJPublic Health 2019 ; 109 : 119–125. [Google Scholar]
  5. Airagnes G, Lemogne C, Kab S, et al. Effort-reward imbalance and long-term benzodiazepine use: longitudinal findings from the CONSTANCES cohort. J Epidemiol Community Health 2019 ; 73 : 993–1001. [CrossRef] [PubMed] [Google Scholar]
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  9. Kan CC, van der Ven AH, Breteler MH, Zitman FG. Latent trait standardization of the benzodiazepine dependence self-report questionnaire using the Rasch scaling model. Compr Psychiatry 2001 ; 42 : 424–432. [CrossRef] [PubMed] [Google Scholar]
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Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Associations entre le stress au travail et l’incidence d’usage chronique de benzodiazépines ajustées pour l’âge, le genre, le niveau d’éducation, la catégorie professionnelle, les revenus du foyer, le statut marital, le statut tabagique, le trouble de l’usage de l’alcool, l’état dépressif et l’état de santé général.

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