Réfléchir le vivant
Open Access
Issue
Med Sci (Paris)
Volume 41, Number 10, Octobre 2025
Réfléchir le vivant
Page(s) 784 - 786
Section Forum
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2025163
Published online 19 November 2025

Vignette (© Marc Selosse).

L’homme descend du singe, les mousses1 sont plus primitives que les plantes à fleurs et le cœlacanthe2 est un fossile vivant : si ces formulations ne vous heurtent pas, lisez vite ce qui suit. Dans le cas contraire, vous serez peut-être intéressé(e) de découvrir ce qui a conduit, hier comme parfois aujourd’hui, à de telles formulations inexactes. Toutes impliquent qu’un organisme ou un groupe a peu ou pas évolué : le singe serait identique à notre ancêtre commun avec lui ; les mousses seraient plus proches de l’ancêtre qu’elles partagent avec les plantes ; le cœlacanthe serait inchangé depuis ses ancêtres.

Cette vision se rapporte au fixisme qui prévalait avant la théorie de l’évolution : tout ou partie de la nature serait immuable au cours du temps, depuis sa création. Cela est particulièrement intenable après la théorie de la Reine Rouge [1] qu’on doit au biologiste évolutionniste américain Leigh Van Valen (1935-2010). En 1973, il propose que l’évolution des espèces soit perpétuelle car, au-delà de l’adaptation au milieu physico-chimique, qui change lentement entre générations, il faut constamment s’adapter à l’évolution rapide des organismes alentour, compétiteurs et parasites surtout (pensez au rythme frénétique de l’évolution des virus !). Cela évoque la Reine Rouge décrite par Lewis Carroll dans De l’autre côté du miroir : elle entraine Alice dans une course folle, mais plus elles courent… moins le paysage bouge. Ainsi doit-on perpétuellement évoluer pour s’adapter aux interactions biologiques, en changement permanent même quand le milieu physico-chimique ne bouge pas.

Bref, point de stase possible, une course perpétuelle ! Entre autres illustrations de cette nécessité, notre système immunitaire crée de la diversité parmi les gènes codant pour des anticorps et des récepteurs des lymphocytes T, à une vitesse bien plus rapide que la succession de nos générations ; les gènes de résistance des plantes ou des champignons qui reconnaissent les agresseurs biologiques sont situées dans des zones dynamiques du génome où des recombinaisons intrachromosomiques inégales accélèrent l’apparition de variations géniques. Tout cela adapte à l’évolution des adversaires.

Une conséquence de cette diversification rapide est la rareté des groupes asexués anciens. La reproduction asexuée est certes moins coûteuse et plus rapide que la reproduction sexuée : nul risque de manquer de partenaire, nul besoin d’organes sexués coûteux ou de rapprochement des gamètes parentaux… Le passage à l’asexualité assure un succès démographique à court terme mais il n’engendre jamais de lignée très durable. Par exemple, de très nombreux groupes de plantes produisent des graines identiques génétiquement à la plante-mère, sans fécondation : c’est l’apomixie3, qui explique la faible diversification des ronces, des pissenlits ou des œnothères4. Mais les lignées obtenues ne sont jamais très anciennes (par exemple chez les œnothères : [2]). C’est là l’effet secondaire de la Reine Rouge : des espèces incapables de s’adapter assez vite faute de sexualité peuvent s’éteindre à tout moment. Van Valen, qui s’intéressait à la paléontologie, avait été interpelé par le fait que des espèces disparaissent perpétuellement, même sans changement important de leur milieu physico-chimique… Il avait ainsi découvert la Reine Rouge, en remarquant les espèces qui avaient trébuché (c’est-à-dire, celles qui ont disparu) dans la course [1].

Mais alors, pourquoi cette impression de fossiles vivants ? Certains organismes actuels ressemblent fort à des espèces fossiles : les cœlacanthes actuels évoquent des fossiles ayant vécu depuis 350 millions d’années ; les feuilles des ginkos (ou arbres aux quarante écus) sont semblables à celles de fossiles ayant existé sur les 200 derniers millions d’années. La permanence observée est celle de la forme et de l’écologie, respectivement révélées par la préservation géologique de formes fossiles et la reconstruction du paléoenvironnement. Mais cette ressemblance ne résiste souvent pas à une analyse détaillée. Par exemple, le psilote (Psilotum nudum) est une plante épiphyte5, sans feuille ni vraie racine, faite de tiges vertes portant des masses de spores : il ressemble aux premières plantes terrestres, comme les Aglaophyton âgés de 400 millions d’années, et on a longtemps pris les psilotes pour des fossiles vivants. Mais la ressemblance ne résiste pas à l’analyse des cellules conductrices de sève brute, dont la structure n’est apparue que bien après les premières plantes terrestres. De fait, les phylogénies moléculaires placent maintenant les psilotes parmi les fougères : leurs feuilles et leurs racines ont régressé, sans doute en adaptation à la vie épiphyte (forte lumière, pas de sol). Quant aux cœlacanthes actuels, leur parenté avec les ancêtres des vertébrés terrestres a été utilisée pour discuter la transition des os des nageoires vers ceux des membres des premiers vertébrés terrestres. Figurez-vous que, les fossiles livrant mal ces détails, on a inféré leurs os fossiles… à partir des nageoires actuelles ! Si l’on fait l’erreur de reconstituer les parties manquantes des « fossiles vivants » avec celles des formes actuelles, la ressemblance devient encore plus criante… mais n’en est que plus fallacieuse. En effet, des fossiles bien conservés ont montré, en 2007, que les cœlacanthes avaient autrefois des nageoires peu semblables aux formes actuelles ! Terminons par le ginko : il y a eu de nombreuses espèces par le passé, parfois au même instant ; laquelle était alors le ginko de maintenant ? Aucune : l’observation détaillée des feuilles fossiles révèle des différences de découpures ou de nervures…

Bref, ce que nous appelons les « fossiles vivants » ont une forme grossièrement semblable à celle des « vrais fossiles » qui s’explique souvent par un milieu physico-chimique lui aussi semblable. Quant au reste de leurs caractères, la théorie de la Reine Rouge implique que certains auront changé, notamment les gènes impliqués dans l’interaction avec les autres espèces (comme ceux de l’immunité), dans le métabolisme ou dans le comportement chez les animaux… Si jamais un « fossile vivant » rencontrait l’un de ces ancêtres semblables morphologiquement, il serait probablement incapable de le féconder ! C’est notamment vrai quand il existe une sélection sexuelle : dans cette variante de la théorie de la Reine Rouge, l’un des deux sexes exerce des pressions de sélection sur l’autre, et ses choix sexuels contraignent des évolutions du comportement, des couleurs tégumentaires ou des phéromones de l’autre sexe… Avec le temps, la compatibilité sexuelle change, même à court terme comme dans l’exemple suivant. Les pouillots verdâtres (Phylloscopus trochiloides) forment un ensemble d’espèces d’oiseaux issu du sud de l’Himalaya : ils ont contourné ces montagnes par l’Ouest et l’Est. Mais les chants nuptiaux ont évolué entre-temps par sélection sexuelle si bien que, au nord de l’Himalaya, dans la zone montagneuse où coexistent les formes occidentales et orientales, elles ne se reconnaissent ni ne se fécondent plus [3] ! L’inter-stérilité signe des espèces différentes, en cours d’émergence dans ce complexe… tout comme dans l’histoire des « fossiles vivants ».

Certaines sociétés humaines ont aussi été vues comme « primitives », avec la même naïve croyance que parfois rien ne change, face à l’évolution culturelle cette fois. Pourtant, il serait difficile devant la diversité actuelle de ces sociétés de retrouver l’état ancestral, quant à lui unique, de nos civilisations [4] ! Comme primitif est mal connoté, dans une société où le progrès passe pour vertu, on a plus récemment appelé ces peuples de « premiers » (témoin le nom de « musée des arts premiers » initialement envisagé pour le musée du Quai Branly) puis, actuellement, « racines » : mais tous ces qualificatifs portent encore la connotation illusoire d’un statut figé dans un état ancestral. Il faut alors renoncer à trouver des groupes humains actuels témoins de notre propre passé… Revenons à la biologie : l’impression erronée qu’un groupe voisin porte des traits primitifs teinte aussi des visions répandues, qui font descendre l’homme du singe, les vertébrés terrestres des poissons, ou les plantes à fleur des mousses. La juste formulation est que chacun des couples précédent (par exemple, l’homme et le singe) ont un ancêtre commun, dont ils ont gardé plus ou moins de traits. Mais qu’un groupe actuel soit l’ancêtre d’un autre est temporellement absurde : ce serait croire qu’on descend de son grand frère - alors qu’avec lui, on descend des mêmes parents ! De plus, on l’a dit, un groupe actuel ne peut être un « fossile vivant ». En fait, chaque lignée mélange des caractères primitifs (c’est-à-dire restés dans leur état ancestral) et des caractères dérivés (c’est-à-dire secondairement acquis)6. Nous sommes tous à des degrés divers des mélanges d’archaïsmes et de nouveautés, même les singes ou les mousses ! Chez le chimpanzé, le knuckle-walking, une marche quadrupède qui utilise les doigts fléchis sur les phalanges des membres antérieurs, est une acquisition secondaire depuis l’ancêtre commun avec l’humain : nous la considérons à tort comme un trait primitif parce que nous postulons que les chimpanzés sont « primitifs » en tous points [4]. Les mousses montrent plusieurs innovations depuis leur ancêtre commun avec les plantes à fleurs, comme leurs microphylles, ces petites feuilles tolérantes à la dessication dont la structure diffère de celle des plantes, ou encore la structure complexe de leurs sporophores, ces capsules érigées portant leurs spores.

Enfin, cette vision de primitivité plane diffusément sur les noms de groupes qui émergent dès la base d’un ensemble évolutif, mais qui sont moins nombreux en espèces et/ou moins connus de la science et/ou plus simple morphologiquement que le reste de cet ensemble. Ils sont souvent considérés comme moins évolués, voire inférieurs, par opposition au reste des espèces, quant à elles plus évoluées et supérieures. On oppose par exemple végétaux inférieurs (mousses et végétaux proches) et supérieurs (dotés de vraies racine et de vraies feuilles) ou encore champignons supérieurs (Ascoet Basidiomycètes) et inférieurs (tous les autres, souvent microscopiques). On parle de procaryotes (les Eubactéries et les Archées) ou de protozoaires (les différents eucaryotes unicellulaires), avec des préfixes grecs7 renvoyant à un passé qui précéderait d’autres formes actuelles, respectivement avant les eucaryotes ou avant les « eucaryotes supérieurs », plantes et animaux.

Bien sûr, « plus ou moins évolué » est un non-sens : nous évoluons tous depuis notre ancêtre commun, chacun inventant des caractères dérivés. Certes, certains ont mis à profit ce temps pour devenir morphologiquement plus complexes que d’autres, mais il existe d’autres façons de s’adapter à une niche écologique - par exemple, par une complexité biochimique comme chez les procaryotes. Darwin disait d’ailleurs des microbes que leur simplicité morphologique était adaptative ! Mais creusons plus loin l’histoire des sciences.

La perception de groupes inférieurs et supérieurs est en fait un héritage de l’Échelle des êtres (ou Scala naturae ; Figure 1). Cette vision du monde vivant remonte au système… aristotélicien8, qui classait les organismes sur une échelle allant de l’imparfait et peu complexe à la perfection complexe, avec au sommet… les humains (voire, dans la vision chrétienne, les anges, puis Dieu). Avec la théorie de l’évolution, cette échelle fut oubliée mais transposée un peu hâtivement en une autre vision, tout aussi extérieure à la science contemporaine : le bas de l’échelle est devenu le primitif, moins évolué et inchangé depuis l’ancêtre, tandis que les échelons du haut accumulent innovations et complexité. Cette vision nie l’évolution régressive, qui simplifie secondairement certaines lignées… Par exemple, les levures dérivent de champignons formant des mycéliums multicellulaires complexes, par une adaptation aux milieux liquides ou perturbés mécaniquement ; les Myxozoas, des parasites unicellulaires de poissons formant des spores, sont en fait des Cnidaires (groupe des méduses et des coraux) simplifiés par leur adaptation au parasitisme.

thumbnail Figure 1.

Une représentation classique datant de 1745 de l’Échelle des êtres (Scala naturae) selon le naturaliste et philosophe genevois Charles Bonnet (1720-1793).

En conclusion, chaque fois que deux groupes évolutifs apparaissent d’un ancêtre commun, aucun n’est plus primitif, plus « basal » ou moins évolué que l’autre. Ce sont deux groupe-frères, plus ou moins symétriquement évolués, dont aucun ne contient que des caractères ancestraux. L’évolution, pas plus que l’histoire, ne repasse les plats : les ancêtres sont devenus fossiles, cherchons-les en paléontologie. En revanche, une fine analyse comparative des espèces de deux groupe-frères peut révéler des points communs venus de leur ancêtre partagé : c’est dans de telles similitudes que perce, en filigrane, l’ancêtre commun ! Les lois de l’évolution, pourtant très logiques, peinent parfois à percer parmi des idées reçues il y a fort, fort longtemps…

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

  1. Van Valen L.. A new evolutionary law. Evol Theory 1973 ; 1: 1–30. [Google Scholar]
  2. Johnson MTJ, Smith SD, Rausher MD. Plant sex and the evolution of plant defenses against herbivores. Proc Natl Acad Sci USA 2009; 106 : 18079–84. [Google Scholar]
  3. Irwin DE. Song variation in an avian ring species. Evolution 2000 ; 54 : 998–1010. [Google Scholar]
  4. Selosse MA, Augustin G. Primitif toi-même ! Espèces 2013 ; 9 : 52–7. [Google Scholar]

1

Les mousses (ou bryophytes au sens strict) sont des végétaux terrestres proches de fougères et des plantes à fleurs, de petite taille et souvent résistantes à la dessication (elles reprennent vie à la réhydratation).

2

Les cœlacanthes sont un ordre de poissons sarcoptérygiens dont il existe de nombreux fossiles et deux espèces vivantes connues.

3

Du grec apo, loin de et mixis, mélange : pas de fécondation mélangeant les gènes des deux parents en un descendant nouveau génétiquement.

4

Les plantes du genre Oenothera sont de grandes herbes à fleurs de la famille des Onagracées.

5

C’est-à-dire poussant sur d’autres plantes, en l’occurrence des arbres tropicaux.

6

On dit parfois respectivement, avec des qualificatifs moins connotés mais aussi moins compréhensibles : plésiomorphe (du grec plesio, ancien) et apomorphe (apo, loin de, secondaire).

7

pro, avant ; protos, premier.

8

La scala naturæ est une conception classique de l’ordre de l’univers, qui distingue le monde minéral du monde vivant dont il classe les organismes du plus simple au plus complexe, selon une échelle linéaire et croissante. Elle remonte à Démocrite et à Platon, mais c’est Aristote qui la formalise.


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Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Une représentation classique datant de 1745 de l’Échelle des êtres (Scala naturae) selon le naturaliste et philosophe genevois Charles Bonnet (1720-1793).

Dans le texte

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