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Issue
Med Sci (Paris)
Volume 37, Decembre 2021
À Axel Kahn, pour ce qu’il fut
Page(s) 15 - 16
Section Axel et médecine/sciences
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2021218
Published online 13 December 2021

Il y aura désormais un étrange vide lorsque nous attendrons en vain les mots, les paroles, les interpellations, les alertes d’Axel Kahn. Certes, beaucoup d’entre nous ne le connaissions que par l’image interposée d’un écran de télévision, d’une radio ou d’articles lus en feuilletant les pages d’un journal. Les plus anciens se rappelleront l’animateur scientifique, le directeur d’une unité de l’Inserm et le créateur d’un institut, comme le président d’une grande université française, les plus jeunes d’entre nous l’écrivain prolixe et infatigable arpentant notre pays et le président de la Ligue contre le cancer. Une dernière fonction qui sonne aujourd’hui comme un défi à cette maladie qui finalement a eu gain de mort sur cet homme passionnément vivant. « Quel adversaire, que le cancer ! » comme il l’avait écrit dans le titre de son éditorial du numéro hors-série de la revue publiée avec le soutien de la Ligue [1]. Vivant, il le fut au tout début des années 1980 quand il fit de la naissance de médecine/sciences, avec un petit groupe rassemblé derrière Jean Hamburger, son combat pour réaliser ce projet de « créer, en langue française, une revue biologique et médicale qui pourrait rivaliser avec les meilleures revues anglo-saxonnes ». Vivant, il le fut quand il devint membre du nouveau comité de rédaction, puis rédacteur en chef d’une revue désormais sur les rails, en 1986, succédant à Jean-François Lacronique, nommé directeur de la section médicale de l’Institut Curie, poursuivant ce rêve « de créer le goût d’une réintroduction du meilleur de la création scientifique au cœur d’un fait culturel, en connexion étroite avec ses dimensions historiques, sociales et épistémologiques ». Et lorsque, après douze années d’un investissement qui ne fut pas léger, comme il l’écrivit lui-même, « ni sur le plan de l’engagement affectif et intellectuel, ni sur celui du temps passé », il passa le relai à son successeur, Marc Peschanski – membre du comité éditorial depuis 1987 – la revue put alors remercier les centaines de scientifiques francophones, notamment québécois, qui, chaque année, participaient désormais à sa réalisation, témoignage de ce formidable élan que son énergie et sa passion avaient insufflé [2]. Et chacun de ses successeurs put ainsi continuer à tracer et enrichir ce sillon fécond, chacun avec sa propre vision, permettant à médecine/sciences de continuer à être ce qu’elle fut dès sa naissance, une anomalie dans le monde sauvage des facteurs d’impact et de la folle course aux citations, car, en français, et donc, par essence, hors-jeu de ce jeu du vae victis, mais une anomalie plébiscitée par tous ses collègues, chacun d’eux mû par ce désir d’exprimer « le meilleur de son travail ou de ses analyses, dans sa langue » [2].

Je n’écrirai pas sur l’Axel Kahn chercheur, bio-éthicien ou écrivain, d’autres que moi le font dans ces colonnes comme un dernier hommage au co-fondateur de cette revue, avec plus de légitimité et de connaissances intimes de son être et de ses talents. Je me souviendrai seulement l’avoir rencontré par hasard au salon du Livr’à Vannes il y a quelques années, alors qu’il dédicaçait l’un de ses derniers livres, et s’inquiétait de la bataille perdue, selon lui, en faveur de la « connai-sciences ». Je me souviendrai également d’un billet de son blog, écrit au mois de janvier dernier, où il se livra à son « examen de conscience », rappelant avec élégance ses erreurs de pronostics quant à l’évolution de la situation sanitaire face à l’actuelle pandémie, mais également, en toute modestie, ses pronostics scientifiques confirmés. Je me souviendrai du dernier éditorial qu’il accepta d’écrire pour médecine/sciences, à la demande de Suzy Mouchet, une autre des fondatrices de la revue, « La part de l’humain dans la médecine de demain » [3]. Une réflexion sur la robotisation annoncée de la médecine du fait de l’irruption massive de l’intelligence artificielle dans ce champ, et un plaidoyer pour que, à côté de la technoscience, l’autre pilier de la pratique médicale, le « relationnel », la « capacité de sympathie, de solidarité du soignant…, le rôle d’un sourire, la cordialité d’une poignée de main, la bienveillance d’une parole » perdurent et demeurent essentiels en médecine. Ainsi, cet éditorial faisait écho à ce que son père, avant de se donner la mort, lui avait dit, et à propos duquel, toute sa vie, il ne cessa de questionner le sens, encore et encore, « sois raisonnable et humain ». Préoccupé de l’avenir de la médecine, alors qu’il savait ses jours inéluctablement comptés, Axel Kahn, reprenant sa casquette d’agitateur d’idées, confia également son souci de ce besoin de refonte des études médicales où « les connaissances et compétences liées à la psychologie et aux différents aspects de la relation devront prendre une place très importante, à côté d’une familiarisation suffisante avec les méthodes informatiques d’intelligence artificielle ». Mais bientôt, la maladie progressant, il fit part à nous tous de sa fin prochaine, nous lançant son désarroi poétique et, qui sait, comme un dernier appel à l’écouter, à se souvenir de lui, un appel, sans doute irritant pour certains, tragique et douloureux pour d’autres, au travers de la mise en scène de la mort annoncée du loup « titubant mais à l’œil pétillant ». Alors, maintenant que votre voix s’est éteinte, Axel Kahn, que reste-t-il ? L’image d’un homme raisonnable, même dans ses interpellations et ses outrances, et très certainement humain, en tout cas, « tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui », comme l’écrivit magnifiquement Sartre en concluant Les Mots [4]. Raisonnable et humain… comme vous l’avait demandé votre père.

Jean-Luc

Remise du Prix du meilleur Éditorial du Syndicat de la presse et de l’édition des professions de santé, décerné en 2017 à Arnold Munnich (à gauche), en présence de Suzy Mouchet (au centre) et de Jean-Luc Teillaud (à droite).

Célébration de la sortie du numéro spécial « Anticorps monoclonaux » en 2009. De gauche à droite, François Flori (secrétaire général de la rédaction), Jean-Luc Teillaud (alors membre du CE), Alain Beck (Pierre Fabre), Laure Coulombel (membre du CE, puis rédactrice en chef adjointe), Martine Krief (éditrice de m/s) Armand Bensussan (membre du CE), Suzy Mouchet (représentante de l’Inserm) ; et derrière Laure, Hervé Chneiweiss (rédacteur en chef), Hervé Watier (CHU de Tours), Rémi Urbain (LFB).

Références

  1. Kahn A. Quel adversaire, que le cancer ! Les jeunes à la rescousse. Med Sci (Paris) 2020 ; 36 (hors-série n° 1) : 7–8. [Google Scholar]
  2. Kahn A. Quinze ans après… Med Sci (Paris) 1998 ; 14 : 4–5. [Google Scholar]
  3. Kahn A. La part de l’humain dans la médecine de demain. Med Sci (Paris) 2018 ; 34 : 283–4. [Google Scholar]
  4. Sartre JP. Les Mots. Paris : Gallimard, 1964. [Google Scholar]

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