Open Access
Issue
Med Sci (Paris)
Volume 35, Number 10, Octobre 2019
Page(s) 804 - 805
Section Forum
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2019150
Published online 18 October 2019

En 2010, six mois après le tremblement de terre, une nouvelle catastrophe s’abat sur Haïti, une épidémie de choléra, qui, avec une violence inouïe et une rapidité sans précédent, fait en quelques jours des centaines de morts et galope dans l’île. Le point de départ se situe au bord du fleuve Artibonite. Quand Renaud Piarroux [1], épidémiologiste connaissant bien le choléra, débarque, invité par le gouvernement local, il est tout de suite au fait de la rumeur désignant le point de départ, la proximité des latrines du camp des soldats de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et de la rivière incriminée.

Un contingent de recrues népalaises est arrivé quelques jours avant le début de l’épidémie, mais, chose étrange, il n’y a eu officiellement aucun cas de choléra ni même de diarrhée parmi les troupes de la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti). La théorie retenue est celle qui a expliqué l’apparition du choléra dans le continent américain, jusque-là exempté, lors de l’épidémie au Pérou en 1991 : le plancton contiendrait des vibrions1 qui se multiplieraient sur les rivages à la faveur du réchauffement de l’eau de mer, et auraient infecté entre autres le poisson, et par suite les ceviches2 de poisson consommés crus par les habitants. Le climat est évidemment plus facile et sans risque à incriminer que les soldats de la Paix. Aussi les milieux politiques et scientifiques ont-ils résisté à l’hypothèse de la contagion venue du Népal. Piarroux a eu le plus grand mal à publier les résultats de son enquête qui pointe entre autres l’absence de dépistage des porteurs de vibrions parmi les militaires appelés, et l’adhésion sans réserve des CDC (Centers for Disease Control) d’Atlanta, piliers de la science épidémiologique, à l’hypothèse climatique.

Il a fallu des années et le constat final de la similarité des souches haïtiennes avec celles des cholériques de Katmandou pour que la responsabilité des Népalais soit admise. Après les médecins, c’est le tour des avocats. Après les excuses de Ban Ki-moon, le secrétaire de l’ONU, l’indemnisation promise aux victimes se heurte à la procrastination des fonctionnaires. Pendant ce temps, l’épidémie continue et le choléra s’implante sur le terrain. Il s’enracine surtout dans une société qui, globalement, ne possède pas d’accès à l’eau potable. La plus grande partie de la population s’abreuve à des sources suspectes, les mafias trafiquent des sachets d’eau d’origine douteuse. La société haïtienne se caractérise par une lutte quotidienne, familiale et individuelle, pour la subsistance et ne fait pas, comme sa voisine cubaine, de l’hygiène de base un mot d’ordre partagé.

La théorie du plancton a donc fait long feu. On peut avec l’ironie de l’historien la relire comme une résurgence de la théorie du foyer, ou « nidus », de l’épidémie, opposée à celle de la contagion, au XIXe siècle [2] : le nidus rassemblait des facteurs locaux et climatiques, des miasmes atmosphériques et telluriques. Or le choléra est moins le fruit d’un milieu naturel, même en voie de réchauffement, que le produit direct de l’activité humaine. Un porteur du vibrion cholérique pathogène qui est exceptionnel dans le milieu marin, le multiplie et le sélectionne dans ses boyaux, et c’est le milieu social qui fait le reste. Une communauté comme la société haïtienne, où le militantisme politique a fait long feu, où les stratégies de survie personnelle et familiale l’emportent sur la solidarité globale, échouant à assurer l’accès de tous à l’eau potable, forme le milieu idéal pour la pérennisation de l’épidémie. Piarroux n’a pas été jusqu’au bout de sa démonstration des responsabilités des uns et des autres, mais on est forcé de conclure après l’avoir lu que c’est une malédiction pour l’île que d’être si étroitement sous le contrôle du « Grand pays » voisin, qui voit d’ailleurs d’un œil soupçonneux la présence des médecins cubains venus prêter assistance. Son livre permet de tirer toutes sortes de leçons politiques et éthiques des évènements haïtiens et de formuler un pronostic réservé sur les suites de l’épidémie de choléra. Celle-ci a aussi touché Saint Domingue, l’autre moitié de l’île, mais là, les dirigeants qui ne tiennent pas à compromettre le tourisme, sont restés très discrets.

C’est l’occasion de rendre hommage à François Delaporte qui vient de nous quitter3, en rappelant son livre Le savoir de la maladie : essai sur le choléra de 1832 à Paris [2].

Liens d’intérêt

L’auteure déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Les vibrions sont une famille de bactéries présentes dans l’eau, et en particulier dans les estuaires des fleuves. Le Vibrio cholerae est responsable du choléra ; il sécrète une toxine qui altère la paroi intestinale et entraine la fuite hydrique. Les vibrions se transmettent lors de la consommation d’aliments ou de boissons contaminés par les selles de l’homme qui représente le principal réservoir de la maladie.

2

Marinade de fruits de mer ou de poissons crus servie froide, commune en Amérique latine.

3

François Delaporte, né en 1941 à Rabat au Maroc, philosophe et épistémologue français, est décédé le 28 mai 2019.

Références

  1. Piarroux R. Choléra, Haïti 2000–2018, Histoire d’un désastre. Paris : Éditions du CNRS, 2019. [Google Scholar]
  2. Delaporte F. Le savoir de la maladie : essai sur le choléra de 1832 à Paris. Paris : Presses Universitaires de France, 1990. [Google Scholar]

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