Open Access
Issue
Med Sci (Paris)
Volume 42, Number 6-7, Juin-Juillet 2026
Page(s) 638 - 639
Section Forum
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2026112
Published online 17 juillet 2026

Illustration

Photo (© Inserm/Depardieu, Michel).

La disparition de Philippe Lazar me touche profondément. Elle emporte avec elle bien plus qu’un grand nom de la recherche française : elle marque la perte d’une référence intellectuelle et morale.

Scientifique d’abord, à la suite d’une formation d’ingénieur à l’école Polytechnique, Philippe Lazar fut l’un des artisans majeurs de l’introduction de la rigueur statistique dans la médecine française. Travaillant d’abord aux côtés de Daniel Schwartz, il contribua à transformer durablement les pratiques de recherche en imposant les exigences de la preuve, de la mesure et du raisonnement probabiliste. Mais c’est comme directeur général de l’Inserm, de 1982 à 1996, qu’il exerça l’influence la plus structurante.

Son action ne relève pas seulement de la gestion : elle constitue une véritable politique de la science tout en préservant une tension féconde entre liberté académique et responsabilité sociale. Nommé à la suite de son rôle central de rapporteur général des états généraux de la recherche de 1982, il sut tirer toutes les conséquences des débats et de la loi portée par Jean-Pierre Chevènement1, en inscrivant l’Inserm dans une dynamique d’établissement public scientifique et technologique pleinement assumée. Il imposa des réformes décisives : la « règle des douze ans », limitant le mandat d’un directeur d’unité et provoquant le renouvellement de la moitié des directeurs dès sa mise en œuvre, le développement de la recherche clinique avec la création des Centres d’investigation clinique (CIC)2, ou encore l’invention de l’expertise collective3, qui visaient toutes à articuler excellence scientifique et responsabilité sociale. Il fut aussi l’un des promoteurs de la création du Comité consultatif national d’éthique (CCNE)4, hébergé au siège de l’Inserm à ses débuts. Comme il le rappelait, la recherche devait être à la fois d’une qualité irréprochable et en prise avec les besoins de la société.

Ce qui frappait dans sa manière de diriger, c’était la tension assumée entre autorité et collégialité. Philippe Lazar pouvait être d’une fermeté redoutable. Il savait décider, trancher, imposer. Pourtant, il fut aussi un promoteur constant du dialogue. La création du Codis — ce collège de direction scientifique qu’il concevait comme un « élargissement du cerveau » du directeur — illustre parfaitement cette conviction qu’une décision juste naît de la confrontation des arguments. Il croyait profondément à l’intelligence collective, non pas comme un principe abstrait, mais comme une pratique quotidienne du gouvernement scientifique.

Son passage ultérieur à la tête de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) prolongea cette réflexion dans un cadre élargi, où la science se pense à l’échelle du développement et des équilibres globaux. Là encore, il s’agissait de refuser l’autonomie illusoire de la science pour l’inscrire dans ses responsabilités politiques et humaines. Mais Philippe Lazar ne se résume pas à son œuvre institutionnelle. Il fut aussi un intellectuel engagé, attentif aux fractures du monde contemporain et aux conditions du dialogue entre les cultures. Son engagement dans le cercle Gaston-Crémieux5, dont il fut l’un des fondateurs, puis dans la revue Diasporiques/Cultures en mouvement, dont il assuma la fonction de rédacteur en chef tout au long de la vie de la revue, témoigne d’un combat constant contre les assignations identitaires et pour une conception exigeante de la laïcité, ouverte et critique. J’ai eu le privilège de partager cet engagement en siégeant à son comité éditorial et j’y ai retrouvé cette même exigence de rigueur, cette même attention à l’autre, cette même volonté de faire dialoguer des univers trop souvent séparés.

Jusqu’au bout, il aura cherché à penser les conditions d’un débat éclairé, interconvinctionnel, fondé sur la raison, mais ouvert à la pluralité des expériences humaines : « débattre sans se battre », un message si nécessaire au regard de notre quotidien bruyant d’invectives et d’oukases d’exclusion de toutes sortes. Son dernier essai, Démocratie sous tension, prolonge cette réflexion en interrogeant les formes contemporaines de la démocratie et les dérives possibles de la décision publique. Il introduit la notion de « laocratie », qu’il propose comme une alternative aux dérives contemporaines de la démocratie représentative, en insistant sur la nécessité d’une reconnaissance active des acteurs sociaux et d’un rééquilibrage des processus de décision [1].

Cette exigence de relation, on la retrouve au cœur de son Court traité de l’âme [2]. Dans la chronique que j’avais consacrée à cet ouvrage dans médecine/sciences [m/s 3], j’avais été saisi par cette proposition simple et profonde : « Je suis par mon corps, mais je ne vis que par mes relations avec les autres ». L’âme n’est pas une substance, mais une trace, une empreinte laissée dans autrui, façonnée par la relation, puis portée vers une certaine forme d’éternité par ceux qui nous ont connu et qui vivent après nous. Une conception résolument matérialiste, mais profondément éthique, qui fait de la relation à l’autre le moteur même de notre humanité.

Relire aujourd’hui ces lignes, c’est comprendre que Philippe Lazar a vécu conformément à cette idée. Son « âme », pour reprendre ses propres termes, subsiste dans les institutions qu’il a transformées, dans les débats qu’il a éclairés, et dans les esprits qu’il a marqués. Elle persiste dans cette exigence qu’il nous laisse en héritage : penser la science sans la dissocier de ses responsabilités, exercer l’autorité sans renoncer à l’écoute, défendre la rationalité sans fermer le dialogue.

Rendre hommage à Philippe Lazar, ce n’est donc pas seulement saluer une trajectoire exceptionnelle. C’est rappeler une certaine idée de la science et de la vie intellectuelle, faite de rigueur, d’engagement et d’ouverture. À l’heure où ces équilibres sont fragilisés, son exemple demeure, plus que jamais, une ressource.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt.

Références

  1. Lazar P. Démocratie sous tension. Paris : Liana Levi, 2023 : 80 p. [Google Scholar]
  2. Lazar P. Court traité de l’âme. Paris: Fayard, 2008 : 132 p. [Google Scholar]
  3. Chneiweiss H. Trop court traité de l’âme : Court traité de l’âme (Philippe Lazar). Med Sci (Paris) 2008 ; 24 : 1107–1108. [Google Scholar]

1

Loi n° 82-610 du 15 juillet 1982 d’orientation et de programmation pour la recherche et le développement technologique de la France (ndrl). https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000691990


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