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Editorial
Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 35, Numéro 1, Janvier 2019
Page(s) 7 - 8
Section Editorial
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2018320
Publié en ligne 23 janvier 2019

À quoi sert donc une revue dont les objets sont de donner la parole à la recherche biomédicale et de s’interroger sur son sens dans la langue de Molière et de Flaubert ? S’il s’agit de facteur d’impact, il est certain que nous sommes loin du compte, sauf à basculer dans la langue de Shakespeare et de James Joyce. Non, là ne réside pas la richesse de notre revue. Celle-ci prend sa source dans ce désir fou de nos collègues et ami(e)s, cliniciens et scientifiques, de s’exprimer dans une langue, très souvent maternelle, dont la parfaite maîtrise leur permet d’exprimer toute la richesse et la subtilité d’une pensée scientifique. Loin du réductionnisme d’un anglais abâtardi et marqué par un jargon technico-scientifique de plus en plus difficile à comprendre (phénomène très bien analysé par W.H. Thompson et ses collègues de l’institut Karolinska à Stockholm [1]), la possibilité d’écrire dans notre langue permet également à de jeunes étudiants – « les jeunes pousses qui ont du talent » – d’apprendre à réfléchir sur les données nouvelles d’un article et à en condenser l’originalité pour la rendre intelligible en français au commun des scientifiques qui les liront. Remercions au passage chaleureusement Laure Coulombel qui a su remarquablement organiser et animer cette rubrique et qui transmet désormais cette tâche essentielle au plus jeune membre de notre comité éditorial, Sophie Sibéril. Un grand merci également à tous les enseignants de Masters et Écoles doctorales qui encadrent nos « jeunes pousses » et leur apprennent cet exercice difficile qu’est la transmission de nouveaux savoirs.

Mais notre revue médecine/sciences, en ces temps troubles des « fake news » et autres rumeurs où se mêlent ignorance, incohérence et contre-vérités, est également un rempart, un lieu de résistance qui se doit de rappeler que débattre de nouvelles données scientifiques et cliniques est un exercice indispensable à la vie scientifique et, plus généralement, à la vie démocratique de la Cité. médecine/sciences donne ainsi la parole à celles et ceux, venus de mondes allant de la biologie à la philosophie des sciences, qui consacrent leur énergie à comprendre le vivant, ainsi qu’à explorer de nouvelles voies thérapeutiques et leurs limites, cliniques, économiques ou bioéthiques. C’est ainsi que nous avons donné la parole à des chercheuses pleines de talents, à l’engagement pour la recherche passionné, au travers d’une série vidéo proposée par Hélène Gilgenkrantz, membre du comité éditorial, intitulée « Les entretiens de médecine/sciences ». C’est ainsi que nos éditorialistes ont parlé de sujets touchant aussi bien à la banalisation de l’infection VIH/sida et au niveau alarmant des nouvelles infections chez les jeunes adultes qu’à l’accueil de chercheurs étrangers, porté par le Collège de France avec la participation de nos institutions de l’enseignement supérieur et de la recherche, dont l’Inserm, dans le cadre du programme PAUSE1. Chercheurs dont la vie même est mise en danger dans des pays où la recherche de nouveaux savoirs est bannie, folle vision d’une lobotomie intellectuelle ayant comme objectif de rendre les frontières de la connaissance infranchissables.

Fidèle à son esprit, médecine/sciences s’est aussi interrogée sur « la part de l’humain dans la médecine de demain » pour reprendre le très beau titre de l’éditorial d’Axel Kahn publié en 2018. Cette réflexion, alimentée notamment par une série d’articles passionnants, intitulée « Numérique et santé », coordonnée par Antoine Bril, Laurent Dollé, tous deux membres de notre comité éditorial, et Nicolas Postel-Vinay, avec l’aide éditoriale de notre rédacteur en chef adjoint, Thierry Jouault, va trouver un écho avec un ensemble de contributions sur la bioéthique, dont les lois devraient - enfin - être l’objet cette année d’un nouvel examen par le Parlement. Nous donnons ainsi la parole dans ce numéro, avec l’aide de Marie Gaille, également membre de notre comité éditorial, à une juriste, Dominique Thouvenin, à une sociologue, Séverine Mathieu, et à un éthicien suisse, Bernard Baertschi pour éclairer nos lectrices et lecteurs à l’aide de regards venus des sciences humaines et sociales. D’autres contributions viendront enrichir notre réflexion, avec l’espoir qu’elles apporteront à nos lecteurs d’utiles éléments pour leur propre réflexion.

2018 a été également le témoin de grandes avancées thérapeutiques dans le domaine de l’oncologie, fruits de recherches menées dans nombre de laboratoires académiques avant d’être transformées en l’outil thérapeutique exceptionnel que représentent les anticorps monoclonaux et leur utilisation en combinaison avec la thérapie cellulaire (sous forme de lymphocytes T exprimant des récepteurs chimériques faits de fragments d’anticorps transducteurs de signaux, appelés autrefois les T-bodies par leur inventeur de l’institut Weizmann [2] et désormais CAR-T par la grâce de l’Amérique communicante), molécules qui feront l’objet d’un numéro thématique de médecine/sciences cette année. Recherches académiques couronnées par les prix Nobel de physiologie ou médecine, de physique et de chimie, qui nous rappellent que, sans de telles recherches fondamentales, il n’y a pas de progrès thérapeutiques possibles, et que ce que dépensent nos sociétés pour que ces recherches existent représente un investissement riche de promesses dans le domaine de la santé et plus largement sociales, ce que d’aucun, versé dans un économisme utilitariste, appellerait retour sur investissement. Alors, merci à nos décideurs de faire en sorte que cette recherche fondamentale soit attirante pour notre jeunesse et ne soit pas dans le rouge, les temps actuels étant à la déclinaison des couleurs pour devenir audible.

Tous ces succès thérapeutiques ne doivent pas nous faire oublier que bien des obstacles et défis subsistent dans le monde de la recherche. Les nombreux décès dus à la rougeole survenus en Europe en 2018 (au 20 août, l’Organisation mondiale de la santé indiquait pour l’Europe plus de 41 000 adultes et enfants l’ayant contractée, avec 37 décès)2 liés très largement à la non-vaccination contre le virus, dramatique fruit de campagnes anti-vaccinales réitérées et de rumeurs « complotistes » (même dans le pays de Louis Pasteur !), la surmédiatisation de travaux mettant en cause la consommation d’aliments génétiquement modifiés et, image en miroir, le quasi-silence pesant sur les résultats des travaux financés par l’Europe menés par des équipes mondialement reconnues, aboutissant à des conclusions totalement opposées [3], en sont de tristes exemples.

La remise en cause – parfois au plus haut niveau de l’État dans certains pays – de la validité des résultats de la recherche, établis avec les outils scientifiques les plus performants, voire les agressions verbales subies par certains de nos collègues, doivent nous alerter. Il fut des temps où le mot culture faisait sortir un revolver3. Il ne faut pas que ces temps funestes inondent de nouveau nos pays. À nous tous de montrer que les sciences biomédicales et, plus largement, la science et la recherche scientifique sont des éléments structurants et bénéfiques pour nos sociétés ; à nous tous de respecter les règles de déontologie et d’éthique qui doivent caractériser notre milieu, sous peine de perdre toute crédibilité. médecine/sciences, par son exigence de rigueur factuelle et intellectuelle, continuera à être au premier rang de ce défi.

Mais finissons cet éditorial par un rituel plus qu’agréable : vous donner de nos nouvelles ! Grâce à son comité éditorial, auquel se sont joints l’année dernière des collègues québécois, ô combien précieux pour leur regard d’outre-Atlantique, grâce à son équipe rédactionnelle, certes restreinte, mais qui se dépense sans compter, au premier rang de laquelle je voudrais citer Thierry Jouault, implacable praticien de l’editing, qui nous rend intelligibles même les textes les plus complexes, coordonnateur d’une remarquable série sur les modèles alternatifs de l’expérimentation animale et organisateur de sommaires dont l’intérêt ne se dément jamais numéro après numéro, médecine/sciences paraît mois après mois, librement accessible pour une part importante de ses articles grâce à l’accord d’Open Access signé entre notre éditeur EDP Sciences et le consortium national pour le monde académique.

À ces remerciements, je n’oublierai pas de joindre Annie Molla, sans laquelle le remarquable succès de nos tweets au cours des derniers mois n’aurait pu voir le jour (avec presque mille abonnés à la mi-décembre) et François Flori, pour lequel la saga de notre revue et sa réalisation n’ont absolument aucun secret. Sans oublier Suzy Mouchet, représentante indispensable et infatigable de l’Inserm, dont l’œil aigu nous permet d’éviter moult écueils, et enfin, Martine Krief, très fidèle soutien à la revue, ainsi qu’à toute l’équipe de notre éditeur, EDP Sciences. Bonne année 2019 donc, à ces équipes, à nos auteurs, nos relecteurs et à nos lecteurs de plus en plus nombreux grâce à une édition électronique sans cesse améliorée.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


3

La phrase « quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver » a été prononcée par Baldur von Schirach, un dirigeant des Jeunesses hitlériennes. Elle provient en fait d’une obscure pièce de théâtre, « Schlageter », écrite par un nazi (Hanns Johst), jouée devant Hitler en 1933, où le personnage principal réplique à son partenaire « Quand j’entends le mot culture, j’ôte le cran de sûreté de mon Browning ! » Cette réplique fut reprise et modifiée par von Schirach et trouva son application dans les autodafés et les nombreux exils, emprisonnements et assassinats d’intellectuels – principalement juifs – allemands.

Références

  1. Plavén-Sigray P, Matheson GJ, Schiffler BC, Thompson WH. Research: the readability of scientific texts is decreasing over time. eLife 2017; 6 :e27725. [CrossRef] [PubMed] [Google Scholar]
  2. Gross G, Waks T, Eshhar Z. Expression of immunoglobulin/T cell receptor chimeric molecules as functional receptors with antibody-type specificity. Proc Natl Acad Sci USA 1989 ; 86 :10024–10028. [CrossRef] [Google Scholar]
  3. Coumoul X, Servien R, Juricek L, et al. The GMO90+ project: absence of evidence for biologically meaningful effects of genetically modified maize based-diets on Wistar rats after 6-months feeding comparative trial. Toxicol Sci 2018 dec 10. 10.1093/toxsci/kfy298 [Google Scholar]

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