Accès gratuit
Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 32, Numéro 10, Octobre 2016
Page(s) 867 - 873
Section M/S Revues
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20163210020
Publié en ligne 19 octobre 2016

© 2016 médecine/sciences – Inserm

Vignette (Theileria © Kevin Cheeseman).

Le cancer est une maladie multifactorielle et complexe. Il résulte d’altérations génétique et épigénétique de la cellule perturbant son bon fonctionnement. L’environnement et le patrimoine génétique jouent également un rôle important dans la prédisposition au développement de la maladie. Le cancer représente un gigantesque défi pour la médecine mondiale. Chaque année, 8 millions de personnes meurent de cette maladie, en faisant ainsi la première cause mondiale de décès. Il est estimé que d’ici à 2035, les décès imputables au cancer atteindront près de 15 millions. Près de 70 % de ces cas apparaîtront dans des pays en voie de développement qui sont aussi les moins équipés pour traiter une telle pathologie [1].

L’infection par des agents pathogènes est une importante cause d’apparition de cancer [2]. Aujourd’hui environ 20 % des cancers humains sont imputables à des infections par des agents pathogènes [3]. D’ici à 2050, la majorité des cancers humains pourraient être dus à des infections [4]. Ainsi, au moins 11 agents biologiques sont reconnus par l’International agency for research on cancer (IARC) pour être des contributeurs majeurs au nombre global de cancers (Tableau I). Ces agents incluent des virus, des bactéries et des vers. De nombreux autres agents infectieux, surtout des protozoaires, ont également été associés à des cas de cancers, particulièrement en cas d’immunosuppression. Au cours de leurs interactions parasitaires avec la cellule hôte, les agents pathogènes emploient diverses stratégies pour cibler les processus cellulaires. L’identification de protéines microbiennes manipulant les fonctions de l’hôte pour promouvoir l’infection, la prolifération et échapper aux défenses ont permis de grands progrès dans la compréhension des processus cellulaires de l’hôte. Ces agents infectieux peuvent outrepasser les barrières imposées par les points de contrôle cellulaires et exploiter les voies de signalisation pour protéger la cellule infectée. De plus, les pathogènes capables d’induire un cancer ciblent souvent des mécanismes épigénétiques afin de détourner la machinerie cellulaire hôte. Certaines études prospectives ont prédit qu’un meilleur contrôle des infections pourrait réduire de manière significative le nombre de cas de cancers [4]. Cependant, si, chez les virus, le potentiel oncogénique a été bien caractérisé, et qu’il est en cours d’étude pour de nombreuses bactéries [5] (), l’hypothèse d’une potentielle contribution des parasites eucaryotes intracellulaires au nombre de cas de cancer a jusqu’à aujourd’hui été largement négligée. Pourtant, outre les études épidémiologiques, de récentes études mécanistiques [68] laissent penser que des parasites intracellulaires eucaryotes apicomplexes sont effectivement capables de reproduire certains mécanismes de tumorigenèse et conduire à des cancers, que ce soit par leur seule infection, ou par la combinaison de l’infection parasitaire et d’autres facteurs environnementaux. Un lien entre infection parasitaire et cancer est aussi suggéré par le nombre croissant d’études pharmacologiques concernant l’effet de molécules anti-cancer sur les maladies parasitaires et vice versa [9].

(→) Voir la Synthèse de C. Lemercier, m/s n° 8-9, août-septembre 2014, page 758

Tableau I.

Liste des onze agents infectieux reconnus par l’IARC comme oncogènes. KSHV : Kaposi’s sarcoma-associated herpesvirus.

Apicomplexes et cancers : de l’épidémiologie…

Outre les agents pathogènes reconnus comme pouvant causer des cancers par l’IARC, de nombreux autres agents infectieux ont parfois été incriminés dans l’apparition de cancers. Malgré tout, le lien entre pathogènes et cancers reste difficile à démontrer. La plupart des études sont des études épidémiologiques et les mécanismes mis en jeu sont largement méconnus. De surcroît, plusieurs décennies peuvent se passer entre l’infection par un parasite et le développement du cancer qui lui est associé. On observe, par exemple, l’apparition de cancer de la vessie quatre ou cinq décennies après une infection par Schistosoma haematobium durant la petite enfance. Plusieurs parasites eucaryotes sont suspectés de causer des cancers d’origines infectieuses. Des espèces de parasites intracellulaires apicomplexes comme Toxoplasma, Cryptosporidium, Plasmodium, ou Theileria ont toutes été liées à des cancers (Tableau II). Ainsi, sur la base de données épidémiologiques, Toxoplasma a été lié à des tumeurs oculaires, à des leucémies et des lymphomes [10]. Theileria annulata et T. parva sont des parasites bovins qui immortalisent et transforment leurs cellules lymphocytaires hôtes, menant à une lymphoprolifération chez les animaux infectés et une pathologie à l’origine d’importantes pertes économiques dans les élevages [11]. Plasmodium falciparum a depuis longtemps été, jusqu’à il y a peu, associé aux lymphomes de Burkitt, sans que le mécanisme ne soit établi [12], parfois, en lien avec une infection par le virus d’Epstein-Barr (EBV). Depuis quelques années, Cryptosporidium a été lié au cancer du tractus digestif, chez l’homme. Une plus grande fréquence de cas de cancers colorectaux est observée chez les patients infectés par le VIH (virus de l’immunodéficience humaine) qui sont connus pour être fortement susceptibles à l’infection par Cryptosporidium [13]. De même, les patients souffrant du syndrome de l’immunodéficience acquise et infectés par Cryptosporidium présentent un risque accru de développer des carcinomes du côlon [14]. Enfin, d’autres études réalisées en Pologne, ont montré de plus hautes fréquences d’infection à Cryptosporidium chez les patients atteints de cancer colorectaux récemment diagnostiqués [15, 16].

Tableau II.

Lien entre parasites apicomplexes et cancer (voir [2, 21]).

De manière intéressante, que ce soit dans le cas du lymphome de Burkitt ou dans le cas de néoplasies induites par Cryptosporidium, on retrouve aussi un lien entre co-infection virale (EBV ou VIH) et cancer. Cet axe de recherche reste largement négligé. Pourtant, de nombreux agents pathogènes, ou facteurs environnementaux, peuvent présenter des effets synergiques et ainsi être associés à l’apparition de cancers. Une description complète de ces facteurs et co-infections n’entre pas dans le cadre de cette revue. Néanmoins, il est important de garder à l’esprit que cette diversité d’agents pathogènes ou environnementaux complexifie dramatiquement l’identification de nouveaux agents contribuant aux cancers.

L’exemple type de l’association participative, supposée mais non démontrée mécanistiquement, est l’infection par l’EBV (pour une revue exhaustive des associations entre EBV et cancer, voir [17]). Ainsi, on retrouve l’EBV non seulement dans les lymphomes de Burkitt en co-infection avec Plasmodium, et parfois le VIH, mais aussi dans un grand nombre d’autres tumeurs. La présence d’EBV de façon prévalente sous forme asymptomatique à l’échelle planétaire conduit ainsi à la question de savoir quels facteurs infectieux ou environnementaux agissent de concert avec l’EBV pour induire la transformation, et comment s’effectue cette coopération ? L’EBV est lié à des tumeurs d’étiologies diverses, parfois dans des contextes d’immunosuppression (B-lymphoproliferative disease of the immunocompromised), d’inflammation chronique (lymphomes pyothoraciques avec inflammation après chirurgie pneumothoracique), ou en association avec d’autres virus (Kaposi’s sarcoma-associated herpesvirus [KSHV]) dans les lymphomes à effusions pleurales [17].

Un rôle émergent du microbiote a été proposé dans l’apparition de certains cancers [18, 19], soulignant l’importance de facteurs environnementaux. Ainsi, dans un grand nombre de cas, le développement de tumeurs peut être relié à une infection chronique, au régime alimentaire, à l’obésité, au tabac, etc. [44] ().

(→) Voir la Synthèse de J. Raisch et al., m/s n° 2, février 2016, page 175

Le lien entre ces différents facteurs est l’induction d’une inflammation chronique qui peut être vue ici comme une forme aberrante et prolongée de réponse protective à une perte d’homéostasie tissulaire (pour revue voir [20]).

… Aux similitudes entre parasitisme intracellulaire et cancérogenèse

En nous basant sur diverses études récentes concernant Cryptosporidium, Plasmodium et Theileria (Tableau III) qui mettent en évidence la contribution non négligeable des infections eucaryotes dans les cas de cancers, en établissant certains aspects de la mécanistique reliant cancers infectieux et parasites apicomplexes, nous tentons, dans la suite, de réaliser un état des lieux des processus oncologiques induits par ces trois modèles d’apicomplexe.

Un parallèle évident peut être fait entre parasitisme intracellulaire et cancérogenèse. En effet, de nombreux « hubs » de signalisation et de modulation de l’expression génique sont dérégulés par les parasites intracellulaires et ce sont fréquemment ces mêmes hubs qui sont dérégulés lors des processus d’oncogenèse. Ainsi, il existe de nombreux exemples de parasites intracellulaires qui exploitent les voies de transduction du signal JAK/STAT, qui séquestrent p53, qui jouent sur l’expression de l’oncogène c-Myc, etc. [21]. Les perturbations métaboliques provoquées par l’infection parasitaire sont également très similaires à celles induites dans la cellule cancéreuse. Ainsi, un effet Warburg [22] () est induit par Theileria lors de la transformation des lymphocytes infectés [23]. Des perturbations de l’équilibre métabolique ont aussi été suggérées pour induire la prolifération chez Plasmodium [24]. D’autres études récentes ont également démontré que le parasite induit la surexpression d’enzymes glycolytiques, en perturbant la balance des espèces réactives de l’oxygène et le stress oxydo-réducteur qui y est associé, conduisant à la stabilisation de HIF-1α (hypoxia-inducible factor 1-alpha), un régulateur clef du métabolisme des cellules cancéreuses [25, 26]. Ces machineries cellulaires sont détournées par le parasite afin de contrôler divers processus cellulaires qui lui sont nécessaires pour sa survie et son évasion de la réponse immunitaire. Parmi les parasites intracellulaires apicomplexes, Toxoplasma, Cryptosporidium, Plasmodium et Theileria disposent tous d’un arsenal d’effecteurs leur permettant de contrôler les mécanismes impliqués dans l’apoptose, la prolifération cellulaire, l’expression de cytokines pro-inflammatoires, l’homéostasie, les voies métaboliques, etc.

(→) Voir la Synthèse de Julie Razungles et al., m/s n° 11, novembre 2013, page 1026

Cryptosporidium : les prémices et promesses d’un modèle murin

Cryptosporidium est un parasite apicomplexe ubiquiste à l’origine de la cryptosporidiose, une maladie ayant un impact considérable chez les patients immunodéprimés chez lesquels elle peut être responsable de diarrhée chronique voire létale. L’infection est toutefois possible chez les individus immunocompétents, de façon sporadique ou associée à des épidémies, mais cela se traduit par des diarrhées autorésolutives. L’infection se produit lors de l’ingestion d’oocystes présents dans des aliments ou dans l’eau de consommation contaminée par de la matière fécale ou par contact direct. Une étude clinique et épidémiologique d’une cohorte de 22 500 enfants a révélé récemment que Cryptosporidium est l’un des quatre pathogènes qui sont responsables de diarrhées sévères chez les enfants. Il représente chez ces enfants la seconde cause de mortalité par diarrhée après le rotavirus [27]. Cryptosporidium a été associé au cancer digestif chez l’homme. Le récent développement d’un modèle murin d’infection par Cryptosporidium a permis une avancée majeure dans la démonstration du potentiel cancérigène de l’infection par ce parasite [8, 28]. L’infection par diverses souches de C. parvum, de souris SCID (severe combined immuno deficiency, un modèle de souris immunodéprimées) conduit au développent précoce d’adénocarcinomes du tractus digestif, quelle que soit la quantité de parasites inoculée [29]. Pourtant, l’infection par C. muris, une espèce de Cryptosporidium au tropisme murin, n’a pas d’impact sur le développement néoplasique. C. parvum est connu pour altérer l’expression de gènes de l’hôte impliqués dans le contrôle de l’apoptose, comme BCL-2 (B-cell lymphoma 2) et c-Myc [30]. Dans les néoplasies induites par C. parvum, les profils d’expression histologique de Apc (adenomatous polyposis coli) et de la β-caténine sont altérés, incriminant de facto la voie de signalisation Wnt/β-caténine. Les marquages immuno-histochimiques réalisés dans des sections de polypes, au niveau de la région iléo-caecale des souris infectées par C. parvum, ont montré qu’Apc diminue graduellement dans le cytoplasme après l’infection, que la β-caténine s’accumule près de la membrane cellulaire, que l’expression de la E-cadhérine est réduite, et que p53 s’accumule dans le cytoplasme. Dans ces lésions néoplasiques, la stabilisation de la β-caténine, son accumulation dans la région basolatérale de la cellule épithéliale, de même qu’une dilatation des espaces intercellulaires, accompagnée du développement d’extensions membranaires au niveau des jonctions adhérentes, ont également été observés. Il semble donc que C. parvum induit un remodelage du cytosquelette des cellules de son hôte, à l’origine d’une adhésion cellulaire réduite, et d’une conversion des cellules vers un phénotype migratoire. Si les mécanismes précis de cette captation du cytosquelette par le parasite ne sont pas encore définis, ils sont concordants avec une transition vers un phénotype cellulaire cancérigène. Ces résultats montrent en outre, l’importance du développement de modèle in vivo où la mécanistique des interactions hôtes parasites peut être disséquée au niveau tissulaire.

Plasmodium falciparum et le lymphome de Burkitt : sur la voie de l’élucidation d’un mystère épidémiologique

Le lymphome de Burkitt est un lymphome agressif qui a été initialement décrit en 1958 par Denis Burkitt, en Ouganda. C’est un cancer affectant les lymphocytes B touchant principalement les enfants vivant dans les aires géographiques où le paludisme est endémique, c’est-à-dire principalement l’Afrique équatoriale et la Nouvelle Guinée. Le lymphome de Burkitt est également présent dans d’autres parties du monde, mais à des fréquences bien moindres [31]. Le lien existant avec le parasite apicomplexe Plasmodium falciparum est frappant. Ainsi, lorsque le paludisme a été éradiqué de Zanzibar, Pemba et Leopoldsville (l’actuelle Kinshasa), au large de la Tanzanie, le lymphome de Burkitt a complètement disparu. À l’inverse, quand le programme d’éradication a été stoppé, de nouveaux cas de paludismes ont été observés, mais aussi de nouveaux cas de lymphomes de Burkitt [12, 31]. Le lymphome de Burkitt se caractérise par une translocation réciproque du proto-oncogène c-Myc sur le chromosome 8 et l’un des gènes des chaînes lourdes ou légères de l’immunoglobuline G, sur les chromosomes 14, 2 ou 22 [32].

Un modèle d’infection par Plasmodium menant à l’apparition de lymphomes de cellules B a été reproduit chez la souris [7]. En effet, l’infection de souris par Plasmodium chabaudii, une espèce de Plasmodium au tropisme murin, induit une activation prolongée des centres germinatifs produisant une expansion clonale des lymphocytes B et une exposition prolongée à l’action de l’enzyme AID (activation induced deaminase). Cette protéine joue un rôle clef dans la maturation des lymphocytes. Elle permet l’hypermutation somatique et la commutation isotypique, nécessaires à la production des immunoglobulines, en créant des cassures doubles brins. Cependant, l’action prolongée de cette enzyme peut en parallèle induire des cassures dans d’autres gènes que ceux codant les immunoglobulines, et à des translocations touchant des oncogènes et des suppresseurs de tumeurs. Elle mène ainsi à l’apparition de cancers. Dans ce modèle de paludisme, l’infection chronique induit une augmentation du niveau et du temps d’expression d’AID dans les lymphocytes B des centres germinatifs, ce qui conduit à de nombreuses translocations chromosomiques. Ces translocations chromosomiques touchent plus fréquemment le locus c-Myc dans le cas d’infection de souris p53-/AID+ que de souris p53-/AID-, regroupant ainsi le pattern de translocation observé dans les lymphomes endémiques de Burkitt. Cela semble corréler avec les co-infections par EBV (ou d’autres facteurs) fréquemment observées dans ces types de lymphomes. EBV pourrait donc promouvoir la mutation de gènes suppresseurs de tumeurs et Plasmodium induire une instabilité chromosomique, créant ainsi une synergie nécessaire à l’apparition du lymphome endémique de Burkitt [7, 12]. Si le modèle murin proposé ici ne représente pas tous les aspects de la pathologie humaine, il permet néanmoins d’étudier la mécanistique et la physiopathologie de l’oncogenèse. Il devrait ainsi permettre de nouvelles avancées dans les années à venir.

Theileria : un parasite transformant comme modèle d’étude de la tumorigenèse

Les Theileria sont des parasites apicomplexes des bovins, ovins et équidés transmis par les tiques. Theileria annulata, T. parva, T. leostoquardi et T. taurotragii transforment leurs cellules hôtes leucocytaires et leur confèrent un phénotype de cellule tumorale [11, 33]. Des cellules en culture infectées par Theileria sont transformées et prolifèrent indéfiniment, ce qui fournit un modèle d’étude de transformation parasitaire qui reflète la réalité biologique de la pathologie. Le modèle Theileria représente donc un cas extrême pour étudier la façon dont un parasite eucaryote intracellulaire exploite et détourne les machineries cellulaires et épigénétiques de son hôte pour mener à des phénotypes transformants. T. parva infecte les lymphocytes ; il cause la fièvre de la côte Est (theilériose bovine à T. parva). T. annulata infecte les monocytes et les macrophages ; il cause la theileriose tropicale. Les theilerioses affectent les pays d’Afrique et d’Asie mineure et centrale, ainsi que les pays méditerranéens. Elles sont responsables de grandes pertes économiques en raison du coût des traitements, des pertes de productivité et de la mortalité causée dans les élevages. La transformation induite par Theileria est caractérisée par une forte reprogrammation des voies de signalisation des cellules de l’hôte, ainsi que par des mécanismes épigénétiques (pour revue, voir [11, 21]) et présente des similitudes avec d’autres apicomplexes potentiellement oncogènes. Le phénotype transformant est réversible par un traitement des cellules avec la buparvaquone, un agent theilericide.

Une étude réalisée dans notre laboratoire a récemment permis de comprendre comment le parasite a, au cours de son évolution, modifié une protéine oncogène afin de maintenir la transformation du leucocyte infecté. Par une approche de génomique comparative entre Theileria et Toxoplasma gondii, un parasite apicomplexe ne transformant pas directement sa cellule hôte, et sur la base de l’hypothèse que la sécrétion de protéines effectrices soit un facteur clé de la transformation, nous avons identifié un gène homologue d’un oncogène humain (pin-1), bien caractérisé et connu pour être une cible anticancéreuse prometteuse, le gène TaPin-1 (pour revue, voir [34]) (). PIN-1 est une peptidyl-prolyl isomérase qui stabilise indirectement c-JUN, ce qui contribue à la transformation [6]. L’homologue parasitaire de PIN-1, dénommé TaPIN-1, pour Theileria annulata PIN-1, possède un peptide signal permettant sa sécrétion par le parasite dans la cellule hôte, où il conduit à la dégradation de l’ubiquitine ligase FBW7 (F-box/WD repeat-containing protein 7) qui a pour cible c-JUN. La dégradation de FBW7 stabilise ainsi c-JUN qui est un facteur critique de la transformation induite par Theileria [35]. c-JUN active une boucle de régulation négative sous contrôle d’un micro ARN oncogène, mir-155, ce qui permet un maintien épigénétique de la transformation par le parasite, de manière, ici encore, très similaire aux processus d’oncogenèse non-infectieux [36]. Cette étude a, en parallèle, permis de mieux comprendre le mode d’action de la buparvaquone, un agent theiléricide employé en agriculture. En effet, par des expériences de modélisation de protéine in vitro et de liaison de composés pharmaceutiques, ainsi que par des tests de prolifération tumorale réalisés in vivo dans un modèle de poisson-zèbre, il a pu être montré que la cible de la buparvaquone était en fait la protéine parasitaire TaPIN-1 et que la présence de mutations dans le gène TaPin-1, dans certaines souches résistantes, empêchait la liaison de la buparvaquone à TaPIN-1. En sélectionnant des composés de la même famille ou des inhibiteurs connus de PIN-1 humain, il est ainsi possible de contourner cette résistance et de contrer la tumorigenèse. Cette ambitieuse étude a permis de démontrer que la prolyl-isomérisation est un mécanisme conservé, important pour la tumorigenèse, qui est détourné par le parasite pour induire la transformation de la cellule de son hôte et in fine, permettre la prolifération du parasite. Ainsi, à la différence des modèles murins de Cryptosporidium et Plasmodium, le modèle de Theileria permet donc de disséquer la mécanistique cellulaire de l’oncogenèse induite par les parasites.

(→) Voir la Synthèse de J. Marsolier et J.B. Weitzman, m/s n° 8-9, août-septembre 2014, page 772

Discussion

Les données épidémiologiques actuelles montrent une association entre parasites et cancers. Elles suggérent fortement que les parasites eucaryotes intracellulaires, et particulièrement les parasites apicomplexes, peuvent être responsables de cas de cancers. Ces dernières années, des recherches pionnières ont montré la pertinence de cette hypothèse en établissant des modèles murins et cellulaires permettant de comprendre la mécanistique des interactions hôtes parasites qui conduisent à la cancérogenèse (Figure 1). Ces modèles présentent des faiblesses : le tropisme des espèces induisant des cancers chez l’humain et celui des espèces utilisées dans les modèles murins, de même que l’immunosuppression qui est souvent utilisée pour observer l’apparition des tumeurs, ne regroupent pas obligatoirement tous les aspects de la pathologie ; il n’en demeure pas moins que ces modèles illustrent clairement la manière dont les parasites intracellulaires détournent la machinerie cellulaire de l’hôte pour leur propre bénéfice, menant parfois à l’activation d’oncogènes et à l’inactivation de suppresseurs de tumeurs. La disponibilité d’un modèle cellulaire qui soit fidèle à la pathologie dans l’infection par Theileria a, quant à elle, permis de mettre en évidence la capacité de ce parasite à activer des mécanismes d’oncogenèse directement pour son propre bénéfice, comme cela semble être le cas pour Cryptosporidium et Plasmodium.

thumbnail Figure 1.

Apport des études de parasitologie moléculaire et cellulaire à la compréhension de la cancérogenèse infectieuse. Trois récentes études ont exploré les contributions à la cancérogenèse de Plasmodium, Cryptosporidium et Theileria. Plasmodium contribue à une transformation des cellules B non infectées en augmentant l’hypermutation somatique et la translocation. Cryptosporidium induit une transition épithéliale vers mésenchyme (TEM) par la perturbation de la voie Wnt/β-caténine, et Theileria détourne les voies de signalisation de son hôte pour induire une prolifération incontrôlée. AID : activation-induced cytosine deaminase ; Ig : immunoglobuline ; β-cat : β-caténine ; SCID : severe combined immunodeficiency ; GSK3 : glycogen synthase kinase-3 ; APC : adenomatous polyposis coli ; PIN1 : peptidyl-prolyl cis-trans isomerase NIMA-interacting 1 ; FBW7 : F-box/WD repeat-containing protein 7.

La capacité à induire des cancers des apicomplexes commence seulement à être envisagée. Il semble probable que de futures études permettront de définir si l’infection parasitaire seule est suffisante pour la cancérogenèse ou si, plus vraisemblablement, une multitude de facteurs environnementaux comme les co-infections, le patrimoine génétique ou les habitudes alimentaires se combinent pour déclencher l’apparition de lésions malignes. L’étude comparative de pathogènes eucaryotes du même phylum a permis, quoi qu’il en soit, des avancées significatives dans la compréhension de l’oncologie infectieuse, et la mise en commun de ces différents modèles permettra dans les années à venir de relier épidémiologie et oncogenèse infectieuse.

Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet articles.

Remerciements

Nous nous excusons auprès des collègues que nous n’avons pu citer par manque de place. Ce travail a été réalisé dans le cadre du LABEX « Who Am I » portant la référence ANR-11-LABX-0071 et a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la recherche au titre du programme Investissements d’avenir portant la référence n° ANR-11-IDEX-0005-01. La collaboration entre les laboratoires de J. Weitzman et G. Certad a lieu dans le contexte du projet PARA-15-RCA financé par le plan épigénétique et cancer 2015. K. Cheeseman est financé par la Fondation pour la recherche médicale (FRM-SPF20140129419).

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Liste des tableaux

Tableau I.

Liste des onze agents infectieux reconnus par l’IARC comme oncogènes. KSHV : Kaposi’s sarcoma-associated herpesvirus.

Tableau II.

Lien entre parasites apicomplexes et cancer (voir [2, 21]).

Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Apport des études de parasitologie moléculaire et cellulaire à la compréhension de la cancérogenèse infectieuse. Trois récentes études ont exploré les contributions à la cancérogenèse de Plasmodium, Cryptosporidium et Theileria. Plasmodium contribue à une transformation des cellules B non infectées en augmentant l’hypermutation somatique et la translocation. Cryptosporidium induit une transition épithéliale vers mésenchyme (TEM) par la perturbation de la voie Wnt/β-caténine, et Theileria détourne les voies de signalisation de son hôte pour induire une prolifération incontrôlée. AID : activation-induced cytosine deaminase ; Ig : immunoglobuline ; β-cat : β-caténine ; SCID : severe combined immunodeficiency ; GSK3 : glycogen synthase kinase-3 ; APC : adenomatous polyposis coli ; PIN1 : peptidyl-prolyl cis-trans isomerase NIMA-interacting 1 ; FBW7 : F-box/WD repeat-containing protein 7.

Dans le texte

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