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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 32, Numéro 5, Mai 2016
Page(s) 509 - 514
Section Repères
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20163205020
Publié en ligne 25 mai 2016

© 2016 médecine/sciences – Inserm

Vignette (Photo © Jean-Marc Giboux).

Dans la soirée du 13 novembre 1801 [1], on se presse au théâtre du Vaudeville à Paris. La revue de l’an IX met en scène les modes curieuses de l’année passée : on y trouve, entre autres, Néologue qui cherche à « avoguer » son Dictionnaire des néologismes, ou encore Potdevin qui rachète des immeubles entiers pour en expulser les locataires et revendre les appartements. Un personnage nous intéresse tout particulièrement : il s’appelle Vaccin. C’est un médecin parisien qui se fait gloire « d’être un des premiers partisans de la vaccine, cette merveille de l’an IX ». Merveille qui ne rencontre selon lui guère de succès à Paris car on y trouve « beaucoup d’incrédules et surtout disette de sujets ! »

  • Potdevin : De sujets ?

  • Oui de gens qui veuillent se prêter à nos expériences. Vous sentez que, dans la naissance d’une découverte, je paierais pour en trouver… J’ai espéré que ce quartier me serait plus favorable…

  • Un moment, monsieur, un moment (il fixe Claude avec attention)

  • Claude : Eh bien qu’est-ce qu’il me regarde ?

  • Potdevin : Écoute donc. Voilà un honnête homme. Il demande un sujet pour son expérience… On t’offre cent écus d’avance. Accepte donc.

  • Claude : Ah, mon dieu ! C’est justement la somme dont ma pauvre maîtresse a besoin !

  • Potdevin : Accepte donc.

  • Claude : Ma foi deux petites incisions… le loyer payé, cinq ou six jours de malaise… ma maîtresse tranquille… ça va !

En 1801, le public parisien découvre que le corps a acquis une nouvelle manière d’être marchandise : il peut servir à démontrer la valeur d’une innovation médicale. L’insistance sur le mot « sujet » est révélatrice : les parisiens, devenus citoyens, risquent de retomber dans une nouvelle sujétion, médicale cette fois-ci.

Cette pièce vise juste : il y eut aux origines de la vaccination une modification profonde du rôle de l’expérimentation humaine en médecine. Définir ce changement est délicat car l’expérimentation humaine n’est pas une catégorie aux bords nets : l’art de la preuve clinique est justement d’inscrire l’expérimentation dans un projet thérapeutique afin de la rapprocher de la simple observation [2, 3]. Mais s’il y a un continuum entre l’observation d’essais à finalité thérapeutique et l’expérimentation humaine à seul but probatoire, les essais réalisés par le « comité de vaccine » entre 1800 et 1803 sont bien atypiques : ils soumettent un grand nombre d’enfants à des expériences qui n’ont aucun but thérapeutique. La médecine acquiert sur cet objet précis une très grande latitude dans l’usage des corps.

Au XVIIIe siècle, l’expérimentation humaine en médecine signifiait surtout expérimentation sur soi, selon l’exemple de John Hunter, le grand chirurgien londonien qui l’avait pratiquée à propos de la syphilis. Le modèle absolu de bravoure médicale dans les années 1800 c’est bien sûr Desgenettes qui, voulant prouver aux troupes d’Égypte démoralisées, le caractère non contagieux de la peste s’inocula un bubon1 à Saint Jean d’Acre. Des condamnés à mort étaient parfois laissés aux médecins comme sujets expérimentaux : l’expérimentation était alors moralement assimilable à la dissection puisque les corps soumis à l’expérience étaient juridiquement déjà morts [4]. La vaccine échappe immédiatement à ces cadres contraignants. Le nombre des sujets expérimentaux change d’ordre de grandeur : il ne s’agit plus seulement de quelques condamnés à mort, ou de quelques médecins téméraires, mais de corps pléthoriques, de corps d’enfants abandonnés par milliers.

Incertitudes et controverses

Lorsqu’au printemps 1800, une nouvelle inoculation au nom étrange de cowpox fait parler d’elle à Paris, les médecins ont quelques raisons de se montrer sceptiques (Figure 1). Quelle est la nature de ce pus étrange, de cette « variole des vaches » (variolae vaccinae) découverte par Edward Jenner et protégeant de la variole humaine ? Comment une simple éruption locale presque sans fièvre peut-elle détruire le trait constitutionnel disposant à la petite vérole ? Comment expliquer l’effet différé de la vaccine ? Comment se fait-il que la petite vérole puisse survenir pendant la pustule vaccinale ? La vaccine préserverait de toutes les petites véroles futures et non de la petite vérole présente dans le corps ? L’inoculation variolique revenait à anticiper un phénomène naturel en provoquant la variole par la variole ; inoculer une matière inconnue paraît beaucoup plus téméraire. En 1800, le vaccin est un être nouveau. Les incertitudes sont considérables et les vaccinations sont fréquemment suivies d’accidents [5].

thumbnail Figure 1.

Sept contre un ou le comité de la vaccine (© BNF-Gallica).

Le problème de la vaccine, n’est pas tant qu’elle est risquée, au sens où l’inoculation variolique comportait un risque individuel de mort, mais bien plutôt qu’on ignore la nature de ses dangers potentiels. Contrairement à la variole, le cowpox est rare et non contagieux. Il fallait donc le transmettre de bras à bras, de vaccinifères à vaccinés suivant une chaîne toujours plus longue. Vacciner revenait ainsi à inoculer un virus qui avait prospéré dans des centaines de corps pouvant être affectés de diverses maladies. Parce qu’elle pourrait transmettre la syphilis ou la scrofule, c’est-à-dire des maladies transmissibles, la vaccine mettait en jeu la santé de « toutes les générations à venir [6] » voire « la constitution de la race humaine [7] » (Figure 2).

thumbnail Figure 2.

Constant Desbordes. « Le bienfait de la vaccine », 1822 (© Collection APHP).

Selon certains médecins, la possibilité d’une catastrophe devait inciter à prolonger les expériences avant de propager un nouveau virus dans la population. Le médecin prussien Marcus Herz soulignait ainsi la nécessité de différer la généralisation de la vaccine : « 50 000 essais ne suffisent pas pour consommer l’expérience, 100 000 ne prouveraient pas davantage ». Le problème est de juger les conséquences lointaines de l’innovation. Il faudrait tout d’abord arrêter d’inoculer le cowpox et observer avec une grande attention le sort des personnes déjà vaccinées. Après dix ans, on communiquerait les résultats au public et aux médecins pour qu’ils en débattent. Si le succès semblait manifeste, on pourrait soumettre à la même opération 50 000 autres individus. Enfin, si après une génération la vaccine se maintient en crédit, on pourra enfin la propager à toute la population. C’est selon lui la seule façon d’agir avec la rigueur qu’impose l’échelle colossale des enjeux : la santé de la population européenne et des générations futures [8].

C’est dans un contexte d’incertitude et de controverses qu’un « comité de vaccine » est monté sous l’égide de La Rochefoucauld-Liancourt et d’autres notables parisiens engagés dans le mouvement philanthropique. Une souscription, lancée par le Journal de Paris, permet de recueillir les fonds destinés à financer un « hospice de la vaccine » où ont lieu les premiers essais. Cet hospice, d’abord situé en dehors de Paris pour parer au risque d’épidémie, est rapidement déplacé près de l’hôtel de Ville pour des raisons de publicité. Selon le comité de vaccine, « il fallait un lieu plus central, où, de tous les quartiers, les personnes que cet objet commençait à intéresser, pussent venir observer la vaccine et s’instruire par leurs propres yeux »2.

Produire le vaccin

À ses débuts, le pus vaccinal est très rare. Son existence dépend de sa transmission : si les médecins n’ont plus de sujets à vacciner, il disparaît. Les tentatives de conserver le pus ex vivo, dans des plaques en verre, des tubes capillaires, des fioles vidées d’air ou remplies d’azote échouent et les vaccines réussissent bien mieux lorsqu’elles se font avec de la matière fraîche, de bras à bras. Aussi, pour conserver et transporter ce virus protecteur, les médecins doivent organiser des chaînes vaccinales. Tout au long du XIXe siècle, les enfants trouvés en constitueront les maillons indispensables.

Prenons un exemple. En octobre 1800, le Dr Husson, secrétaire et cheville ouvrière du Comité se rend à Reims pour y apporter le vaccin. Il inocule sa famille et ses amis. De retour à Paris, il publie un article optimiste : « le feu de la vaccine s’entretient » [9]. La métaphore, prise dans un sens préhistorique, est judicieuse : les premiers vaccinateurs peinent à maintenir des chaînes de transmissions pérennes. Ils sont en permanence à la recherche d’enfants à vacciner afin d’entretenir le virus. Or peu de parents sont disposés à les livrer à la lancette, surtout à l’approche de l’hiver. Les médecins ont impérativement besoin de vacciner les enfants trouvés, ce que refuse l’administration des hospices. Dans sa correspondance privée, Husson fait part de ses doutes : « J’appréhende que la vaccine ne vienne à tomber d’ici à quelque temps3. »

La nomination du médecin et chimiste Jean-Antoine Chaptal au ministère de l’intérieur le 7 novembre 1800 change la situation politique du vaccin. Pinel, qu’il a rencontré dans les années 1770 sur les bancs de la faculté de médecine de Montpellier [10], l’a convaincu que l’innovation permettra d’extirper la petite vérole. À partir de 1801, sur son ordre, les hospices sont ouverts aux vaccinateurs. Le rapport de force à changé : lorsqu’un préfet leur refuse l’accès aux enfants trouvés, les vaccinateurs menacent : « Il serait douloureux pour nous d’être obligés d’écrire pour cet objet au ministre de l’Intérieur qui est notre associé4. »

C’est à ce moment précis que se joue la pérennité du vaccin : jusqu’à la fin du XIXe siècle, les enfants trouvés furent employés à le produire et à le transporter. Comme le soulignait déjà Yves-Marie Bercé, « sans eux rien n’aurait été possible » [11]. En 1809, un décret formalise ce système : 25 hospices d’enfants trouvés sont désignés qui, sous l’euphémisme administratif de « dépôts de vaccin », sont chargés de l’entretenir. Entretenir le vaccin est un travail délicat : il faut espacer les vaccinations pour être capable de fournir du fluide frais à la demande et inoculer l’enfant « dépôt de vaccin » en de nombreux points afin de produire davantage de pus (huit à Paris dans l’hospice de vaccine, parfois jusqu’à une cinquantaine lorsque les enfants trouvés ne sont pas assez nombreux5). Pour extraire le précieux fluide, les pustules sont ouvertes puis pressées à plusieurs reprises. Cette opération est réalisée en public : dans les villages, le maire est averti de l’arrivée du vaccinateur et doit se trouver avec les enfants non vaccinés dans la mairie. Cela évite de déplacer inutilement le vaccinateur et permet de légaliser les vaccines : les certificats (nécessaires pour l’inscription à l’école et l’obtention des secours publics) sont souvent signés par le maire6. L’instrumentalisation biologique de la misère n’effarouchait pas les parents. Ils suspectent la santé des enfants abandonnés ; fruits des turpitudes, ils craignent qu’ils ne transmettent la syphilis, ils demandent à inspecter leurs corps et préfèrent le pus des enfants légitimes. Ils reprochent au système d’être dangereux, jamais d’être inhumain.

Définir le vaccin

Réservoirs de vaccin, les enfants des hospices servirent également de terrain d’essai : les vaccinateurs acquirent sur eux les savoirs faire et l’expérience nécessaire pour juger des bonnes et des mauvaises vaccines. Comme sur ces enfants les accidents pouvaient être passés sous silence, les vaccinateurs ne risquaient pas de subir les récriminations des parents et d’alimenter les traités antivaccinateurs.

Au départ, il faut le rappeler, les médecins ignorent tout de la vaccine. Ils ont besoin d’identifier ses phénomènes et d’apprendre à les reproduire avec régularité. Le comité établit par exemple le laps de temps nécessaire à la vaccination pour donner une protection efficace en organisant des contre-épreuves varioliques sur 40 enfants : on commence par insérer vaccin et variole en même temps avant de retarder jour après jour la seconde inoculation7. Autre problème : à quel âge peut-on vacciner ? Le comité opère sur des enfants de plus en plus jeunes, jusqu’à vacciner des prématurés. Aucun âge ne lui paraît défavorable. Il se pourrait aussi que la préservation de la vaccine ne soit que locale. On inocule donc la petite vérole aux extrémités opposées aux points de vaccination8. Les vaccinateurs essaient aussi de reproduire des accidents : ils déposent du pus dans la gorge ou sur les muqueuses nasales afin d’étudier les complications respiratoires liées à la vaccine9. De même, pour comprendre les éruptions vaccinales, ils mettent la peau à vif et déposent quelques gouttes de vaccin. Le sujet écope d’une plaie gangréneuse. À l’intérieur des hospices, l’expérimentation humaine se banalise. Les enfants trouvés servent ainsi de corps-tests : si après une vaccine une maladie éruptive se déclare, on leur inocule le pus incriminé pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une petite vérole10. Pour accélérer les tests, on inocule sur certains enfants plusieurs pus en même temps : « Adèle Alex-Nera n°10 vaccinée au bras gauche par quatre piqûres du bras du n°6, vacciné au bras droit par quatre piqûres et le vaccin du bouton surnuméraire de l’épaule du n°5 lui-même vacciné par six piqûres aux deux bras du vacciné n°6 »11. Sous les lancettes des médecins officiant à l’hospice de la vaccine, les pus s’inoculent, circulent, s’échangent et se croisent. Husson et Mongenot vaccinent aussi des chiens avant de reporter le pus sur des enfants. Il s’agit bien d’un processus d’exploration et d’apprentissage par variation contrôlée des phénomènes.

Les expériences les plus problématiques, celles qui auront la plus grande portée sur la définition des risques du vaccin concernent la transmission de maladies par la vaccination. Durant tout le siècle, à partir des années 1860 surtout, après des cas hypothétiques de contamination syphilitique, les médecins invoquent, pour dédouaner la vaccine, les innombrables expériences qui auraient été réalisées à l’époque glorieuse du Comité central et qui auraient prouvé définitivement la non transmissibilité des maladies par la vaccine [12]. En fait, ces expériences sont assez fantomatiques. Quelques essais furent bien menés dans le but de réfuter ce risque. Alibert vaccine des dartreux, des scrofuleux et des teigneux en faisant passer le pus des uns aux autres sans constater de contaminations croisées. Cullerier et Richerand reportent du vaccin pris d’enfants syphilitiques sur des enfants sains sans les infecter. Ces expériences dangereuses et d’ailleurs très critiquées furent réalisées sur quelques enfants seulement [13, 14]12. En somme, grâce à l’expérimentation sur les enfants trouvés, le comité explore et définit les compétences du vaccin.

La difficulté d’acclimater en médecine la preuve expérimentale était surtout d’ordre statistique. Par exemple, l’article « Expérience » de l’Encyclopédie méthodique de médecine (1793) traite de longues pages durant de l’experientia grande question : comment reconnaître un médecin expérimenté ? alors que l’expérimentation, l’experimentum proprement dit, est étudiée dans un court sous-article qui explique qu’à l’inverse des phénomènes physiques, les causalités médicales étant fluctuantes, il est peu rigoureux de prouver l’efficacité d’une thérapeutique avec les rares sujets expérimentaux accordés par le souverain [15]. La mise à disposition des enfants des hospices permit aux vaccinateurs de dépasser cet obstacle et d’importer en médecine l’épistémologie et le discours de l’expérience cruciale. En novembre 1801, le comité de vaccine organise à Paris une expérience publique de grande ampleur : cent deux enfants trouvés, précédemment vaccinés, sont inoculés. Des notables sont invités à témoigner du succès de l’expérience, c’est-à-dire de l’absence de petite vérole. Selon l’Académie des sciences, « il en résulte la preuve expérimentale la plus décisive qu’on puisse jamais désirer »13. Le Parlement anglais est également très impressionné : Jenner avait bien réalisé des contre-épreuves, mais sur quatre sujets seulement [16]. La dimension probabiliste des phénomènes corporels disparaît avec le discours de l’expérience cruciale : « Il ne s’agit pas de déterminer le degré de probabilité, mais bien l’infaillibilité du nouveau mode : ou il préserve de la petite vérole ou il n’en préserve pas [17]. » À travers toute la France, le même cérémonial administratif d’une preuve médicale expérimentale se répète. En 1803, le comité de vaccine a réussi son pari : le ministre de l’Intérieur, les préfets, les notables, tous sont convaincus par les contre-épreuves.

Conclusion

Devant l’instrumentalisation biologique des enfants trouvés, la question n’est pas de savoir si les vaccinateurs se sont comportés de manière inhumaine, mais plutôt : quels furent les dispositifs juridiques et idéologiques qui les autorisèrent à agir de la sorte ?

Les enfants des hospices ne sont pas de simples « corps vils » sur lesquels tout serait permis. Lorsqu’en avril 1800 le comité de vaccine demande à Lucien Bonaparte, alors ministre de l’intérieur, l’autorisation d’expérimenter sur les enfants trouvés, les administrateurs des hospices de Paris qui ont la tutelle des enfants trouvés conseillent au ministre de refuser : « Je ne pense pas que le ministre doive livrer les enfants, il me semble qu’il n’en a pas le droit. L’inoculation par la vaccine est encore une expérience à faire, le ministre ne doit décider que sur des expériences faites.14 » Lucien Bonaparte ajoute dans la marge : « approuvé ». Il refuse donc d’endosser la responsabilité de l’expérience et de ses dégâts potentiels sur les cinquante enfants que sollicite le comité, il ne veut pas mêler son nom aux doutes et aux erreurs de la science vaccinale en train de se faire… De nombreux médecins s’indignent des essais des premiers vaccinateurs15. À Nantes, les dames de la charité qui assistent à leurs travaux s’en offusquent : « Ce sont des expériences qu’on veut faire sur les pauvres. » En 1801, le médecin et philosophe Marcus Herz, correspondant de Kant, essaie de dégager les règles de l’expérimentation humaine légitime : premièrement, il faut pouvoir augmenter peu à peu les doses si le médecin constate l’absence de danger ; deuxièmement, il faut pouvoir justifier l’espoir thérapeutique par des raisonnements d’analogie : l’innovation doit ressembler à un remède approuvé ; enfin, l’expérimentation peut déroger à ces règles quand le patient n’a plus rien à perdre. La vaccine contredisant ces trois principes, elle n’est pas une expérience légitime.

Le premier facteur de banalisation de l’expérimentation humaine fut l’émergence de la médecine hospitalière à Paris dans les années 1800. Le Dr Duchanoy, membre de l’administration des hospices, propose ainsi au ministre de l’Intérieur de placer dans les hospices des enfants trouvés des médecins convaincus du bienfait de la vaccine. Les médecins « sont en effet les juges naturels à consulter dans cette matière » et les expériences sur la vaccine seront licites « si l’on peut non seulement sans inconvénient, mais avec avantage soumettre quelques enfants »16. En mélangeant les registres de la recherche et du soin, l’expérimentation humaine perd la netteté de ses contours moraux ; jusqu’alors adossée au droit de vie et de mort du souverain elle devient l’apanage du médecin, « juge naturel » de la santé du patient.

Les arguments des vaccinateurs, aussi convaincants fussent-ils tombèrent dans l’oreille bienveillante des administrateurs : l’utilitarisme et le mouvement philanthropique avaient préparé le terrain à la vaccine. À propos de l’enfance abandonnée, les historiens ont décrit le passage d’une logique charitable à une logique utilitariste à la fin du XVIIIe siècle [18, 19]. Cette population immense (60 000 enfants en 1800), son sort misérable et son utilité potentielle pour la société faisaient d’elle l’objet par excellence d’une pratique philanthropique cherchant à la fois à soulager la misère et à lui trouver une fonction sociale. La transformation des hospices en « dépôts de vaccin » et l’utilisation des enfants trouvés comme instruments de biologie furent l’une des conséquences de la volonté de rentabiliser les secours publics. Au même moment, une loi autorisait la Marine à enrôler les enfants sous tutelle car « étant élevés à la charge de l’État, ils lui appartiennent17 ». Comparé à Trafalgar, l’hospice de la vaccine devait paraître un moindre mal.

Le programme philanthropique d’un vaccin absolument bénin qui peut être inoculé à tous et qui préserve à jamais de la petite vérole s’est donc imposé grâce à l’expérimentation humaine sur les enfants trouvés. La suite de l’histoire de la vaccine au XIXe siècle est celle d’un long démenti de ces résultats expérimentaux des années 1800 : faute de rappel vaccinal (dont la nécessité ne sera acceptée par l’Académie de médecine qu’en 1840) et de production animale du vaccin (qui en France se généralise vers 1880 seulement), les petites véroles après vaccine et les cas de contaminations vaccinales se multiplièrent jusque dans le dernier quart du XIXe siècle, suscitant ainsi la défiance des parents et les critiques des antivaccinateurs [20] ().

(→) Voir l’Éditorial d’A.M. Moulin, page 431 de ce numéro

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Tuméfaction inflammatoire d’un ganglion inguinal sous-cutané, d'origine infectieuse (chancre mou, peste).

2

Archives de l’Académie de médecine, fonds du Comité de vaccine, carton V74d1.

3

Archives de l’Académie de médecine V 57, lettre du 6 janvier 1801.

4

Archives de l’Académie de médecine V1, lettre de Augalnier, médecin à l’hôpital de Marseille, à Thouret, 8 avril 1801.

5

Archives Nationales F8 125, « État des individus vaccinés par le soussigné Bernardin Piana », 1812.

6

Archives Nationales F8 100, « Circulaire du préfet aux maires, 15 juillet 1811 ».

7

Rapport du comité central de vaccine. Paris : Vve Richard, 1803 : 255-9.

8

Rapport du comité central de vaccine. Paris : Vve Richard, 1803 : 117.

9

Rapport du comité central de vaccine. Paris : Vve Richard, 1803 : 97.

10

Rapport du comité central de vaccine. Paris : Vve Richard, 1803 : 203, 330.

11

Archives de l’Académie de médecine, V74, « cahier provisoire ».

12

Richerand qui est souvent cité pour prouver la non transmissibilité des maladies semble n’avoir réalisé qu’une seule expérience de la sorte.

13

Rapport fait au nom de la commission nommée par la classe des sciences mathématiques et physique, pour l’examen de la méthode de préserver de la petite vérole par l’inoculation de la vaccine. Paris : Baudoin, 1803.

14

Archives Nationales F8 97, « Rapport présenté au ministre de l’intérieur », Germinal an VIII.

15

Lorsque le comité relate une expérience sur la non transmission de dartres par la vaccine (on vaccine au milieu d’une plaque dartreuse et on prend le pus pour inoculer un enfant sain), le Dr Chappon est outré. Il s’agit là d’une « expérience cruelle ». Il perd « son sang froid tant [sa] sensibilité en est affectée ».

16

Archives Nationales F8 97, Duchanoy à Lucien Bonaparte, 29 Germinal an VIII (19 avril 1800).

17

Loi du 15 Pluviôse an XIII, in Répertoire méthodique et alphabétique de législation de doctrine et jurisprudence. Dalloz 1806 ; 32 : 241.

Références

  1. Dieulafoy M, Chazet M. L’hôtel garni ou la revue de l’an IX. Paris : Barbat, 1801 : 29. (Dans le texte)
  2. Marks H. La médecine des preuves. Histoire et anthropologie des essais cliniques (1900–1990). Paris : Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1999. (Dans le texte)
  3. Bonah C. L’expérimentation humaine. Discours et pratiques en France, 1900–1940. Paris : Les Belles Lettres, 2007. (Dans le texte)
  4. Chamayou G. Les corps vils, expérimenter sur les corps humains aux XVIIIe et XIXe siècles. Paris : La Découverte, 2008 : 21–94. (Dans le texte)
  5. Chappon P. Traité historique des dangers de la vaccine. Paris : Demonville, 1803. (Dans le texte)
  6. Goetz FI. De l’inutilité et des dangers de la vaccine prouvé par les faits. Paris : Petit, 1802 : 87. (Dans le texte)
  7. Vaume JS. Les dangers de la vaccine. Paris : Giguet, 1801 : 48. (Dans le texte)
  8. Herz M. Über die Brutalimpfung und deren Vergleichung mit der Humanen. Hufeland’s Journal der practishen Heilkunde 1801 ; 12 : 3. (Dans le texte)
  9. Journal de médecine 1801, 1 : 266. (Dans le texte)
  10. Chaptal JA. Mes souvenirs sur Napoléon. Paris : Plon, 1893 : 19. (Dans le texte)
  11. Bercé YM. Le Chaudron et la lancette. Contes populaires et médecine préventive. Paris : Presses de la Renaissance, 1984 : 70. (Dans le texte)
  12. Latour D. Rapport fait au Cen Brun, préfet du département de l’Ariège sur un grand nombre de vaccinations. Toulouse : Guiremand, 1804 : 22. (Dans le texte)
  13. Delaloubie PL. Essai sur l’emploi du fluide vaccin pris sur une personne atteinte de maladie ou de vice héréditaire, ou d’affection quelconque. Ce fluide peut-il être nuisible ou sans danger ? 1805. (Dans le texte)
  14. Richerand A. Observations sur la vaccine. Journal de médecine 1801 ; 2 : 114. (Dans le texte)
  15. Doublet F. Expérience particulière. In: Encyclopédie méthodique, médecine par une société de médecins, vol. 6. Paris : Panckoucke, 1793 : 180–181. (Dans le texte)
  16. The evidence at large as laid before the Committee of the House of Commons, respecting Dr. Jenner’s discovery of vaccine inoculation. Londres : Murray, 1805 : 172–174. (Dans le texte)
  17. Valentin L. Résultats de l’inoculation de la vaccine dans les départements de la Meurthe, de la Meuse, des Vosges et du Haut-Rhin. Nancy : Haener, 1802 : 32. (Dans le texte)
  18. Charpentier J. Le droit de l’enfance abandonnée. Rennes : PUR, 1967. (Dans le texte)
  19. Joerger M. Enfant trouvé-enfant objet. Histoire, économie, société 1987 ; 6 : 373–386. (Dans le texte)
  20. Moulin AM. La médecine plébiscitée ? Vaccins et démocratie. Med Sci (Paris) 2016 ; 32 : 431–432. [CrossRef] [EDP Sciences] (Dans le texte)

Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Sept contre un ou le comité de la vaccine (© BNF-Gallica).

Dans le texte
thumbnail Figure 2.

Constant Desbordes. « Le bienfait de la vaccine », 1822 (© Collection APHP).

Dans le texte

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