Accès gratuit
Editorial
Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 30, Numéro 5, Mai 2014
Page(s) 479 - 480
Section Éditorial
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20143005001
Publié en ligne 13 juin 2014

Avec médecine/sciences, nous avons fait le pari d’écrire en français sur les sciences biomédicales et de procurer une carte aux familiers de cette langue appareillant sur l’océan des savoirs. L’équipage de la rédaction est à la manœuvre pour veiller à un texte bien documenté, clair et aisé à lire. La revue s’adresse à tous les publics désireux de s’instruire rapidement dans des domaines de la biologie dont ils ne sont pas spécialistes, dans l’espace virtuel de la francophonie. Elle vit grâce au réseau de collaborateurs bénévoles issus de diverses communautés de chercheurs soucieux de diffuser leurs savoirs et - faut-il insister sur ce point ? - ayant plaisir à s’exprimer en français.

Quel peut être le sens de l’entreprise à l’heure de la globalisation ? Le nouveau millénaire voit la planète en train d’adopter une langue scientifique unique qui facilite la communication. Nous entrons peut-être à cet égard dans un nouvel âge d’or de la science. Avons-nous le droit de renâcler devant ce grandiose effort de simplification ? Pourquoi soustraire aux chercheurs un peu de leur précieux temps consacré à rédiger des articles en anglais pour muscler leur CV et augmenter un score qui s’avère aussi indispensable à leur carrière personnelle qu’à l’obtention des financements pour leur équipe ? Une perte de temps au regard des critères d’excellence proposés par les classifications de Shanghai, Web of Knowledge, et assimilées, qui règnent désormais sur le monde académique.

La diversité des langues a été souvent décrite comme une malédiction. Dans la Bible, la tour de Babel dressée pour escalader le ciel s’effondre : l’humanité ne parlant plus une seule langue se déchire en guerres inexpiables. La nostalgie d’une langue unique s’avère durable. Au commencement du monde, que se disaient donc Adam et Ève ? En quelle langue nos premiers parents parlaient-ils ? La chrétienté en tenait pour l’hébreu, les théologiens passés linguistes s’efforçaient de reconstruire la langue disparue (chaque langue naturelle aurait sauvegardé une parcelle de l’idiome primitif), et se consolaient en espérant la retrouver au Paradis. Mais plusieurs langues ont brigué la première place. Aux côtés de l’hébreu, le japonais, le chinois, le persan, l’arabe et le russe (au moins) ont été aussi sur les rangs. Seul l’anglais, notre moderne lingua franca, n’a jamais eu de telles prétentions et s’est contenté d’émerger après la bataille de Hastings en 1066.

Autre préoccupation que celle de la Chute de l’humanité, les philosophes, pour leur part, ont souligné l’inaptitude des langues naturelles à exprimer la vérité scientifique. Ils ont conçu l’idéal d’une langue artificielle facilitant la communication entre tous les savants. C’est le projet leibnizien de la « caractéristique universelle », ou ensemble de signes ayant le mérite de l’univocité des termes : un idiome dépourvu d’ambigüité, reposant sur des définitions et des axiomes totalement maîtrisés, permettant d’opérer des chaînes de raisonnements déductifs en toute rigueur et de façon quasi automatique.

Si l’échec d’une seule langue à incarner la perfection d’un langage scientifique est patent, une question demeure, à notre époque d’éloge de la diversité du vivant, celle des bénéfices scientifiques et extrascientifiques de la diversité des langues. Dans le Nouveau Testament, les apôtres terrés après la mort du Christ reçoivent le don de se faire entendre (simultanément) dans toutes les langues. Le miracle de la Pentecôte relance la question : à quoi sert de s’exprimer en de multiples langues ? Pourtant, la multiplicité n’est pas à voir seulement comme un obstacle. Aujourd’hui, les linguistes ne se contentent pas de sauvegarder pour le principe les grammaires et les vocabulaires des nombreux parlers qui continuent à disparaître (quand ils tombent à moins de 300 locuteurs). Ils signalent les trésors détenus par chacun d’entre eux : l’originalité dans l’expression des temps, des modalités de l’affirmation ou le détail des opérations mentales, ou encore dans les façons de dénombrer, l’arc en ciel des couleurs, la gamme du vocabulaire liée à l’environnement polaire ou tropical : ciels et mers, sables et neiges, et maladies…

Le français est réputé être une langue vraie selon Descartes, ce qui veut dire claire et non redondante, poursuivant les répétitions inutiles, soupçonneuse à l’égard des tropes qui déguisent et pervertissent le sens manifeste. Mais faut-il, pour revendiquer l’usage du français, camper sur des caractéristiques revendiquées depuis la réforme de la langue au xvii e siècle avec Malherbe et Vaugelas ? médecine/sciences permet aux scientifiques francophones de présenter leurs résultats et de les lancer dans le flux des savoirs. Cet exercice garde sa raison d’être dans un monde où l’anglais est devenu hégémonique pour des raisons liées aux contextes économique et politique plus qu’à des caractéristiques de véridiction. Si aucune langue ne peut prétendre parvenir à la clarté et à la maîtrise dont rêvaient Leibniz et Condillac, il reste que chaque langue possède un champ privilégié où chacun fait ses gammes et peut parvenir à une virtuosité scientifique incomparable. Il est impossible de défendre la francophonie sans se passionner pour la polyphonie des langues et, ce faisant, il faut aller jusqu’au bout d’une interrogation sur les motivations et les réticences vis-à-vis d’une francophonie qui n’exclut évidemment pas d’autres appartenances, potentielles ou réelles. Une vague honte de l’héritage de la colonisation et de l’impérialisme peut s’associer à un désir de s’assimiler aux puissants du jour et de se faire pardonner un anglais aux performances limitées. Les psychanalystes parleraient ici des dangers de jouir en solitaire de sa langue, et du plaisir de s’adresser à l’Autre.

S’il est légitime de souligner le potentiel scientifique de toutes les langues, le choix du français par médecine/sciences apparaît donc à la fois contingent et plus que jamais nécessaire, pour des raisons historiques et politiques. Il tient compte de l’attente de ceux qui parlent français, qu’il s’agisse ou non de leur langue maternelle, sur les deux rives de la Méditerranée, et sur plusieurs continents (plus de 200 millions), pour qui le terme de francophonie a été inventé vers 1880 par Onésime Reclus, frère du communard Elisée Reclus, célèbre auteur d’une Géographie universelle.

Si le monde est en voie de globalisation, notre Babel Europe est aussi en train d’ériger d’altières frontières et de défier le ciel, entravant la circulation d’hommes, de biens et d’idées, qui a fait sa richesse. Le maintien d’une revue comme médecine/sciences, écrite dans une langue partagée avec une partie de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique, a donc un sens fort de message à l’adresse de tous ceux qui la lisent.

Il nous reste à porter à m/s le pari de cette langue de vulgarisation scientifique de haut niveau, avec l’appui des chercheurs et des lecteurs, en l’améliorant avec leur aide et en lui donnant le sens, politique et diplomatique, d’un geste de courtoisie et de fraternité à l’égard de tous ceux qui la partagent. Il reste aussi à explorer ce que chaque langue apporte au patrimoine scientifique humain. C’est un long chemin auquel médecine/sciences aimerait un jour contribuer. En attendant, la guerre des langues n’aura pas lieu.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

  1. Deproost PA, Coulie B, (eds). Langues. Imaginaires européens, Paris : L’Harmattan, 2000.
  2. Eco U., La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne, Paris : Seuil, 1993.
  3. Gingras Y., Les dérives de l’évaluation de la recherche. Du bon usage de la bibliométrie, Paris : Raisons d’agir, 2014.
  4. Mounin G., La machine à traduire. Paris : Mouton, 1964.
  5. Poliakov L. Rêves d’origine et folie des grandeurs. In : Les langues mégalomanes, le genre humain. Paris : Seuil, 1990 ; 21 : 9–24.
  6. Wolton D., Demain la francophonie. Pour une autre mondialisation. Paris : Flammarion, 2006.

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