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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 25, Numéro 11, Novembre 2009
Page(s) 971 - 972
Section Forum
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20092511971
Publié en ligne 15 novembre 2009

Dans la collection Science, histoire et société aux Presses universitaires de France vient de paraître un livre intitulé : La métamorphose de la médecine [1]. On ne saurait mieux dire pour retracer l’histoire de la recherche médicale dans la France du XXe siècle, au cours duquel la pratique médicale s’est totalement transformée. Jusque dans les années 1930, et même un peu au-delà de la Seconde Guerre mondiale, la médecine était purement clinique, avec la visite du « patron », au lit du malade, enseignant aux étudiants de son service les finesses de la séméiologie, mais ne disposant alors que de quelques remèdes, souvent palliatifs, voire illusoires. Avec la révolution biotechnologique, l’imagerie médicale a rendu l’homme transparent. La multiplicité des examens biologiques permet d’atteindre une précision diagnostique sans égale et un arsenal thérapeutique redoutable vient à bout de nombreuses maladies.

Cette métamorphose ne s’est pas accomplie sans réticences ni sans conflits. Elle s’est déroulée dans les soubresauts de l’histoire de ce siècle mouvementé et douloureux. Elle s’est appuyée sur des institutions qui en ont engendré d’autres, dont celles qui survivent aujourd’hui, comme le CNRS ou l’Inserm. Car les auteurs, Jean-François Picard et Suzy Mouchet, se sont depuis longtemps intéressés aux grands instituts de recherche : le premier a publié plusieurs livres ; ensemble, ils ont recueilli de nombreux témoignages des principaux acteurs et témoins de l’histoire de la recherche médicale dans la France du XXe siècle1.

La première moitié du livre retrace les débuts du XXe siècle quand la médecine est essentiellement clinique. Le concours de l’internat forme des médecins compétents, mais il est réservé à une élite destinée à une carrière hospitalo-universitaire. Vers les années 1930, le besoin d’enseigner les nouvelles disciplines scientifiques se fait sentir. Le PCB (physique-chimie-biologie) remplace le PCN (biologie animale et végétale en première année), grâce à des doyens comme Gustave Roussy, qui vient de fonder l’Institut du cancer à Villejuif. Mais il se heurte à une certaine hostilité du corps médial qui réclame surtout un numerus clausus afin de limiter le nombre croissant d’étrangers s’inscrivant dans les facultés de médecine. Cette xénophobie, soutenue par les mouvements d’extrême droite, trouvera son plein épanouissement dans l’exclusion des médecins juifs sous le régime de Vichy par le Conseil de l’ordre qui préconise également la limitation (à défaut de l’interdiction totale) de l’accès aux études de médecine aux jeunes filles, études qui les détourneraient de leur « orientation normale ».

Toutefois, à cette même époque, la nécessité d’une médecine préventive devenue possible grâce à la fabrication de vaccins (BCG, tétanos, diphtérie…) qui viennent d’être mis au point, confronte les pouvoirs publics à des décisions politiques pour une prise en charge de la population. Ainsi apparaît la médecine sociale, avec de nouvelles structures comme l’ONHS (Office national d’hygiène sociale) organisant la lutte contre la tuberculose, les maladies vénériennes, mais qui est supprimé en 1934, faute de crédits. En 1939, en revanche, le CNRS est créé, à l’initiative de Jean Perrin (prix Nobel de physique 1926), résultant de la fusion de la Caisse nationale de la recherche scientifique et du Centre national de la recherche scientifique appliquée.

Sous l’Occupation sont créés deux instituts : la Fondation française pour l’étude des problèmes humains sous l’impulsion d’Alexis Carrel nommé « régent » par le maréchal Pétain, et l’INH (Institut national d’hygiène) initié par André Chevalier. Ce professeur de physiologie avait organisé à Marseille, à l’aide de la Fondation Rockefeller, des enquêtes sur les conditions d’alimentation de la population qui « bénéficie » de cartes de rationnement, modulées selon l’âge (J1 pour les nourrissons, J3 pour les adolescents). Tandis que l’éthylisme disparaît progressivement faute de boissons alcoolisées, le service d’hygiène lance une enquête sur l’eau potable et celui de l’hygiène industrielle fait faire ses premiers pas à la médecine du travail (saturnisme des typographes, leucémies dues à l’intoxication chronique par des produits benzéniques).

À la Libération, la fondation d’A. Carrel est supprimée en raison de ses « tendances eugénistes ». Quant à l’INH, il sera réorganisé sous l’impulsion de Robert Debré. Sa direction échoit au Toulousain Robert Bugnard, professeur de biophysique. Il l’oriente principalement vers la médecine nucléaire et obtient pour les chercheurs un statut équivalent à celui du CNRS.

Dans la seconde partie du livre, les auteurs analysent les étapes successives de la véritable métamorphose des institutions scientifiques et médicales. Car, malgré toutes les difficultés engendrées par la guerre, les années qui suivirent furent un âge d’or pour la médecine : apparition des sulfamides et des antibiotiques, création de la sécurité sociale, développement de la médecine nucléaire, offres de bourses de stage aux États-Unis pour les chercheurs et les médecins.

Mais surtout, on assiste à l’apparition d’une nouvelle génération de cliniciens dynamiques que les auteurs appellent les néocliniciens, désireux de développer toutes les techniques modernes (électrocardiogramme, microscope électronique, techniques de réanimation, greffes d’organe, pour n’en citer que quelques-unes) et de les relier aux services cliniques. « Si l’on veut accélérer le rythme du progrès scientifique en médecine, il faut que la recherche soit installée à pied d’œuvre à l’hôpital même » dit Raoul Kourisky dans son projet de création de l’Association Claude Bernard à Paris. L’ACB voit le jour en 1952 et regroupe dans son conseil les principaux de ces néocliniciens parmi lesquels Jean Hamburger en néphrologie, Jean Bernard en hématologie, Bernard Halpern en allergologie, Jean Lenègre en cardiologie, et surtout Robert Debré qui réussira en outre à faire accepter une réforme hospitalo-universitaire considérable en instaurant le temps plein hospitalier.

Sous la Ve République, de Gaulle crée la DGRST (Délégation générale à la recherche scientifique et technique) qui décide d’actions concertées dans d’importants domaines de recherche. Et au début des années 1960 va s’opérer la transformation de l’INH en Inserm, créé en 1964, dont la direction est confiée à Eugène Aujaleu, jusqu’alors directeur général de la Santé. Celui-ci compte, au départ, 13 commissions et où se pressent les étudiants les plus brillants dans des structures qui peuvent servir de modèles aux autres pays européens. Certes, les vieilles rivalités persistent et, parmi les nombreuses citations du livre, elles transparaissent entre chercheurs et cliniciens : « J’ai toujours été frappé de voir à quel point mes confrères… manifestaient leur condescendance vis-à-vis de la recherche clinique » déplore Claude Griscelli, alors que Pierre Chambon, directeur de l’IGBMC à Strasbourg, affirme : « La biologie a toujours fait plus pour la médecine que la médecine elle-même ».

Mais cet âge d’or ne durera guère plus que les trente glorieuses car, alors qu’on croyait les maladies infectieuses vaincues, le spectre du sida apparaît, suivi par le scandale du sang contaminé, et l’irrésistible dérive des dépenses de santé d’autant plus lourdes que le vieillissement de la population s’accentue et que le temps de la santé pour tous semble sombrer inéluctablement dans la crise financière du XXIe siècle.

Ce livre, très documenté, représente un travail exhaustif portant sur toutes les grandes institutions - et leurs avatars (au sens premier du terme) - qui ont modelé la recherche et la santé en France au cours du XXe siècle. En bons historiens, les auteurs ne laissent rien transparaître des passions et des luttes de cette grande épopée, si ce n’est à travers quelques citations, puisées dans les entretiens des acteurs et des témoins de cette époque. C’est pourquoi la lecture du livre peut être opportunément complétée par la consultation de ces témoignages : livrés souvent bien plus tard, par des hommes alors dégagés des contraintes du pouvoir, ils dévoilent la part d’enthousiasmes, de déceptions et de rêve qui anime toujours les actions humaines.

Pour finir et envisager l’avenir de la médecine française au XXIe siècle, Jean-François Picard et Suzy Mouchet se veulent résolument (étonnamment ?) optimistes. Puissent-ils avoir raison !

Conflit d’intérêts

L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts concernant les données publiées dans cet article.

NDLR

Suzy Mouchet a participé à la création de la revue Médecine/Sciences et en assure le suivi au nom de l’Inserm.


Références

  1. Picard JF, Mouchet S. La métamorphose de la médecine. Paris : PUF, 2009 : 320 p. (Dans le texte)

© 2009 médecine/sciences - Inserm / SRMS

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