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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 23, Octobre 2007
Le cancer du sujet âgé : le dilemme du vieillissement
Page(s) 13 - 18
Section M/S revues
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2007233s13
Publié en ligne 15 octobre 2007

© 2007 médecine/sciences - Inserm / SRMS

« La vieillesse n’a pas d’avenir »

Lucien Israël

« Les vieux, ça ne devrait jamais devenir vieux »

Pierre Sansot

L’histoire est connue, notre histoire : nous avons été bébé, petit, il y a longtemps. Bébé ne dure qu’un temps, mais nous n’en sommes toujours pas revenus. Nous avons quitté un jour le pays d’Égypte et nous n’y sommes jamais retournés, mais là, au plus près des heures ultimes, tout nous y ramène. Dans l’imagerie traditionnelle, la vie est un cycle, une échelle pour les uns à double montant, une boucle pour les autres, qui s’origine en ses commencements - naissance, enfance - se gravit ou se déploie avec l’âge adulte, culmine en un âge dit de maturité ou de plénitude et se dégringole, de l’autre côté, marche par marche, vers la vieillesse et la mort, à moins qu’elle ne nous ramène à un état proche des aubes naissantes, mettant ainsi en parallèle début et fin, naissance et mort.

À l’heure de notre vieillesse, nous serons peut-être esclaves1, à nouveau, d’un corps défaillant, d’une pensée troublée, mais pourquoi pas d’un lit antiescarres, d’une pompe à morphine, d’un respirateur, d’une équipe de soins, d’une maison de retraite, d’une unité de soins palliatifs, tant d’autres, tout-puissants, et qui nous « tiennent » en vie. Pour combien de temps et dans quelles conditions ?

« Nous ne sommes plus qu’un faible reste [1]2 », définis par nos manques, nous ne sommes plus productifs, ni rentables économiquement, nous demandons « assistance »… Vivons-nous encore vraiment en cette « terre qui ruisselle de lait et de miel3 » ? Le continent gris que nous habitons en viager est un continent à part. Les vieux, tout comme ceux qui les entourent et les soignent, vivent dans une atmosphère de sourde hostilité, au mieux une indifférence à peine polie, au pire, une haine affirmée. Tout les étrange à chaque jour davantage, les isole, les absente. Jusqu’au mourir.

L’histoire est connue, notre histoire : « Nous avons conçu, nous avons été dans les douleurs, mais c’est comme si nous avions enfanté du vent.4 » À notre dernier souffle, qu’en avons-nous à faire de ce que nous avons vécu, accumulé ? Qu’en avons-nous à faire de ces rituels que nous nous sommes imposés tout au long de notre vie que nous voulions « active », « productive », que nous avons traversée en consommateur éclairé et libéral, sur le mode coutumier et emblématique d’un fameux « travail, famille, patrie », aux accents très vichystes ? Qu’en avons-nous à faire, nous qui accompagnons ces vieillards vers leur dernière demeure ?

C’est ici que se dit cette dette, qui chemine des bébés aux vieillards, des origines à la fin : cette dette que nous contractons tous à l’égard de la vie, qui est plus que ses seuls débuts et qui se joue et se rejoue jusqu’au bout. La rencontre avec la vieillesse et ceux qu’avec tendresse ou ostracisme on dénomme « les vieux », nous confronte à une double problématique, biologique et subjective. Elle nous apprend surtout à regarder la vie en face, la vraie vie, celle de la perte des illusions, du deuil de notre toute-puissance infantile, de notre appel à la jouissance. L’heure est à la dépossession. Et à la rencontre, ni effrayante, ni menaçante avec notre finitude. Là, les enjeux sont autres, les luttes, les sacrifices, les crises aussi. D’autant les désirs, les attentes. De quoi parle la vieillesse aujourd’hui ? Comment la parlons-nous ? Pouvons-nous entendre ce que « les vieux » ont à nous dire, reconnaître et respecter leur parole, leur « chant du cygne » ? C’est dans Phédon, que Platon attribue à Socrate l’invention des cygnes chantant « non par chagrin ou détresse mais parce qu’Apollon les inspire ». Croyons-nous encore que les vieux sont divinement inspirés ou, comme Brel, sommes-nous assurés qu’ils « ne parlent plus ou, alors seulement parfois du bout des yeux…, qu’ils « ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit [2]5».

« La naissance et la mort d’un amour s’accomplissent peut-être toujours de la même façon, de même que les enfants et les vieillards se ressemblent entre eux, dans l’intervalle, il doit y avoir un jardin ou un désert ; certains y hurlent, d’autres y chantent [3]. »

La psychanalyse et les cheveux blancs

« Il faut passer du paradis des enfants au purgatoire des adultes, qui ouvre sur l’enfer des vieillards. »

Maurice Chapelan, Amours, Amour

Freud a 48 ans en 1904 quand il écrit dans La technique psychanalytique : «… les personnes ayant atteint ou dépassé la cinquantaine ne disposent plus de la plasticité des processus psychiques sur laquelle s’appuie la thérapeutique [4]. » Parlait-il en son nom propre alors, à l’approche de cet âge confirmé ? On conviendra que cette proposition était pour le moins autoritaire et excessive ! Que dire alors de Ferenczi, encore plus insistant, quand il écrivait, en 1921, à 48 ans - tiens, lui aussi ! - : «… l’homme a tendance, en vieillissant, à retirer les “émanations de sa libido” des objets de son amour, et à retourner sur son Moi propre l’intérêt libidinal dont il dispose probablement en moindre quantité. Les gens âgés redeviennent comme des enfants, narcissiques, perdent beaucoup de leurs intérêts familiaux et sociaux, une grande partie de leur capacité de sublimation leur fait défaut, ils deviennent cyniques, méchants et avares ; autrement dit leur libido régresse à des étapes prégénitales du développement et prend souvent la forme franche de l’érotisme anal et urétral, de l’homosexualité, du voyeurisme et de l’onanisme [5]. » Voilà qui est dit !

Pour ne pas instruire de procès en diffamation contre ces grands auteurs, reconnaissons qu’ils étaient aussi grands par l’âge, car à l’époque, l’espérance de vie, qui dépassait à peine les 40 ans au milieu du XIXe siècle, atteignait difficilement les 45 ans en 1900. Freud et Ferenczi étaient ainsi des miraculés des statistiques démographiques.

Quelques années plus tard, Henri Wallon, en 1938 - il avait lui 58 ans - publie dans l’Encyclopédie française un chapitre intitulé « La période de déclin. Involution et dissolution - La vieillesse ». Il note : « La différence avec l’enfant et l’adulte, c’est que par nature elle [la libido] implique habituellement une participation moins active de sa part. Ce que l’enfant et l’adulte cherchent dans l’objet de leur libido, c’est l’activité qu’ils peuvent y déployer, c’est de s’y retrouver eux-mêmes. À mesure, au contraire, que déclinent les possibilités animatrices ou créatrices du vieillard, il paraît chercher des compensations hors de lui. Il devient souvent avide de consécrations officielles, d’honneurs. Il se cramponne à l’argent, à la propriété [6]. »

La culture dit l’âge

« Sans vos yeux sur moi… Existerais-je ? »

Noëlle Châtelet [7]

Que d’opinions infiltrées de considérations culturelles, quelle vision du vieil âge, des clichés réducteurs, des a priori, des idées reçues!

La vieillesse est et demeure une notion très approximative, une variable d’ajustement d’une société à un temps donné de son histoire : rien de moins qu’une construction culturelle, indissociable des mutations économiques et sociales. À l’extrême, on pourrait affirmer que la vieillesse n’existe pas, n’existe que le traitement particulier qu’une société – et partant une culture et une époque – réserve à ses personnes âgées. Or, depuis Sophocle6 et bien avant, en nos sociétés d’Occident, les âges de la vie sont rapportés aux cycles de la vie, des saisons ou des jours : la vieillesse est comparée au déclin, au flétrissement des fleurs, au crépuscule, à l’hiver,… On continue de donner le primat aux déterminations naturelles sur les facteurs culturels : chassez le naturel, il revient au galop. Nos sociétés contemporaines, de plus en plus arcboutées sur l’individualisme, le narcissisme, le « jeunisme », le culte des performances, la productivité, la consommation, érigent ainsi la lutte anti-âge comme une nouvelle donne sociétale. La catégorie sociale des seniors est ainsi apparue récemment : ce sont les personnes âgées de plus de 50 ans, en fait la partie la plus active de cette population définie en termes de consommation et de pouvoir d’achat. Car enfin les vieux ne sont pas tous comme ceux dont nous parle Jacques Brel, allant du lit au fauteuil et puis du lit au lit.

Mais, à quel âge est-on vieux ? Dans les pays du tiers monde, les vieillards ont quarante ans, tout comme il y a un siècle ou deux en France on mourait de vieillesse autour de la cinquantaine (en 1740, on ne passait guère le seuil des 25 ans). Tandis que les modes de vie se modifient, que les progrès de la médecine avancent, l’être vieux recule. L’espérance moyenne de vie de la population humaine croît régulièrement, d’un an tous les quatre ans. En France, en 2006, elle est de 84 ans pour les femmes et de 77 ans pour les hommes – à titre de saisissement, elle est, en Angola, respectivement de 42 et 39 ans, mais aussi en Russie de 72 et 59 ans. L’âge seuil de la vieillesse est fixé par les statisticiens d’ici à 60 ans et ils distinguent troisième âge - les plus de 70 ans, dont la définition est sociale par la cessation d’une activité professionnelle salariée -, et quatrième âge - les plus de 80 ans. Une nouvelle catégorie statistique, le cinquième âge, a fait son apparition récemment…

Cet allongement de la longévité, qui était prévisible de longue date, bouleversera le paysage démographique des années futures. Et nous confrontera plus encore à ce paradoxe de la vieillesse. Si les centenaires étaient 200 en 1950 en France, 17 267 au 1er janvier 2006, l’Insee estime qu’ils seront entre 150 000 et 300 000 au milieu du siècle ; après le Japon (30 000 au 1er janvier 2006) et la Suisse, la France est le pays au monde où leur progression est la plus rapide. Les femmes constituent 80 % de ce contingent de centenaires…

Au XVIIe siècle, dans un pays occidental, le père de famille moyen naît dans une famille de 5 enfants et lui-même sera père de 5 enfants, dont 2 seulement seront toujours en vie à l’heure de sa mort. Cet homme vivait jusqu’à un peu plus de 50 ans en moyenne et voyait mourir un seul de ses grands-parents (les 3 autres étant morts avant sa naissance) et 3 de ses enfants.

Voyez comme aujourd’hui déjà cette configuration est totalement dépassée et de fait ce qu’elle ne peut manquer d’induire dans nos représentations et notre vécu du lien à l’autre vieillissant, à la vieillesse, mais aussi à la vie et à la mort.

Léandre Nshimrimana rapporte qu’en kirundi, langue traditionnelle du Burundi, il est fait distinction entre umutama - un ancien - et umusaza - un vieux. « Umutama est toujours connoté positivement : il met l’accent sur l’expérience, la sagesse et la filiation… Umusaza, en revanche, marque l’usure, la faiblesse et toutes les injures que le temps inflige au corps [8] ». Etre traité d’Umutama est un honneur, être considéré comme un umusaza est une injure. Le culte des ancêtres, respect et reconnaissance de l’histoire et de la sagesse des anciens est battu en brèche en nos sociétés. Nous soucions-nous encore de nos vieux ? Les pensons-nous anciens éclairés, qui ont encore leur vie à vivre et penser, ou nouveaux malades d’une médecine avide de classifier et de traiter ? « La vieillesse est par elle-même une maladie » assurait déjà le poète latin Térence [9], en 161 avant J-C., dans son Phormion. Voilà que la gérontologie est apparue en tant que spécialité médicale, récemment - 1950 - suivie par la gériatrie - 1961. On parle d’onco-gériatrie depuis à peine quelques années. La pilule anti-âge - DHEA - découverte en 1960 par le professeur Beaulieu7 a fait sensation un temps, avant que son inefficacité ne soit il y a peu attestée : la fontaine de jouvence n’a pas encore été trouvée, la pilule miracle n’était qu’une pilule mirage !

« Le vieillissement psychique n’est pas un événement comme la naissance, mais un processus lent et progressif comparable à celui de la croissance, et à certains égards au symétrique inverse de la croissance. On peut lui assigner un début puisque ce vieillissement commence au moment où le fantasme d’éternité rencontre une limite jusque-là ignorée par la libido… [10] » écrit Gérard Le Gouès, psychanalyste qui a beaucoup travaillé avec des sujets vieillissants. Il rappelle qu’en 1970, H. Hiatt notait, après quinze années de pratique avec des personnes âgées, que celles-ci avaient des problèmes sensiblement comparables à ceux… des adolescents.

Les personnes âgées sont donc soit comme des enfants, selon Freud ou Ferenczi - Catherine Dolto dit qu’« un vieillard est un bébé à l’envers » - soit encore comme des ados… Mais quand donc trouveront-ils une place ? Un statut, qui ne soit ni d’involution, comme le nommait Wallon, ni de dépendance, comme les sirènes de notre modernité sociale le clament, à force de lois et autres allocations ?

Foucault disait que la société qui s’occupe le mieux de ses fous, de ses enfants et de ses vieux est celle qui a le niveau de culture le plus développé. Le paradoxe est manifeste au niveau démographique si l’on considère le fait que les sociétés occidentales libérées, qui ignorent ou déprécient les anciens et les valeurs qu’ils représentent, connaissent un processus de vieillissement sans précédent dans l’histoire.

Un bébé est un vieillard en rodage

« Les vieillards c’est comme les bébés ça change très vite. »

Michel Audiard, dialogue du film Le président

Le premier vers d’Œdipe Roi de Sophocle - « Ô enfants, jeune lignée de notre vieux Cadmos » - repose sur une double ambiguïté, sur la confrontation de deux idées : le nouveau et le vieux. La question première est celle de la continuité généalogique : comment l’individu s’inscrit-il dans une tradition familiale, dans une généalogie, dans une histoire ? L’enfant est immédiatement confronté à l’ancestralité de la fondation de Thèbes et de la généalogie cadméenne. Le nouvellement né s’inscrit dans le lignage antique de Cadmos, il perpétue un nom, une histoire, des traditions. Si l’on résume le sens de ce premier vers, nous aurions quelque chose comme « ô jeune-vieux, vieux-jeune lignage », en une structure qui met en opposition les thèmes de l’enfance et de la vieillesse. Ce dont il est vraiment question ici, c’est d’une conception cyclique et dynamique du temps. Un commencement coïncide avec une fin, un cycle doit être bouclé.

Des origines à la fin de la vie, tout se retournerait-il ? Freud, quand il évoquait le nourrisson en détresse du tout début de la vie, sans recours, renvoyait-il à cette dépendance qui est devenue, depuis quelques années, l’attribut spécifique des personnes âgées ayant des difficultés de vie quotidienne ? Mais il serait plus juste de parler de personnes ayant des incapacités à effectuer certains actes de la vie quotidienne. En effet, « dépendant » signifie d’abord « appartenir à », « être solidaire de ». La dépendance, c’est-à-dire avoir besoin des autres pour se réaliser, concerne en ce sens tous les êtres humains sans exception. Le débat médico-social de la vieillesse est aujourd’hui centré sur la perte d’autonomie. L’enclavement, la perte des sens et la perte de la vie de relation complètent la notion de dépendance définie en termes d’incapacité et de besoin d’aide pour accomplir les actes de la vie courante.

La nuit, tous les vieux sont gris [11]. C’est dire bien entendu qu’ils ne le sont pas, que c’est notre regard qui nous les fait voir identiques. Tous seniors puis tous séniles ? Tous gais retraités puis tous réactionnaires, passifs, radins et radoteurs ? Marqués par la dépendance, les troubles du comportement, les détériorations et déficits en tous genres ? Inaccessibles à toute éducation disait Freud, à toute psychanalyse, à tout travail psychique, à tout quoi ! Les vieux, ça ne pense pas, ça attend la mort… Le philosophe V. Jankélévitch, dans un chapitre consacré à la vieillesse de son livre La mort [12], insiste pourtant sur le non-sens d’un tel cheminement, de la vieillesse à la mort [13, 14]8.

Un bébé a grandi, un vieillard est né. Un être se change en un autre être. Celui qui était cesse d’être et celui qui n’était pas commence d’être. Un être devient autre qu’il n’était. Le bébé joufflu est-il le même individu que ce vieillard ridé ? Le même individu cela ne fait qu’un. Bébé et vieillard cela fait deux - et oh ! Combien opposés ! Tout devenir réalise la même étonnante fusion de l’un et du multiple. Le nouveau vieillard ridé ne peut sortir de l’ancien bébé

joufflu que s’il y était déjà ; mais alors il n’est pas nouveau. Et si l’ancien bébé joufflu ne contenait pas du tout le nouveau vieillard ridé, comment celui-ci a-t-il pu en sortir ? Pour qu’un bébé joufflu puisse se changer en vieillard ridé, il faut que l’être du premier se continue dans l’être du second, sans quoi il n’y aurait pas changement mais simple substitution. Mais il faut également que l’être du premier soit une réelle absence du second, et réciproquement, sans quoi il n’y aurait pas changement mais permanence.

Il convient ainsi, de tout temps, de garder présent à l’esprit, dans notre clinique et tout autant dans notre vie, que bébé commence une histoire et une vie mais que cette histoire et cette vie se continuent, qu’elles vont traverser des forêts, sombres, des vallons lumineux, des âges et des lieux. Qu’il va être traversé par d’autres, des rencontres, des mots, des gestes. Qu’il va immanquablement se transformer, transformer peut-être aussi les choses et les gens sur son passage de vie, devenir grand, devenir autre, devenir vieux.

Ce bébé d’hier, cet homme d’aujourd’hui et ce vieillard de demain sont des déclinaisons métisses de l’un et du multiple. Gardons-nous de croire que l’un donne l’autre, en une réponse causaliste et temporelle pavlovienne, qu’en la graine déjà figure la fleur et sa fin.

« Quand pouvons-nous dire qu’un vieillard va mourir ? » questionnait Jankélévitch. Il répondait : «…le néant n’ayant pas d’odeur, la présence du néant ne se sent pas plus de près que de loin… Le vieillard parvenu à son avant-dernier soupir est, s’il respire encore, aussi éloigné de la mort qu’un nouveau-né : certes il n’a plus que trois secondes à vivre, mais nous le saurons seulement après coup. Les vieux, à cet égard du moins, sont aussi loin de la mort que les jeunes, et les jeunes aussi près que les vieux. Être chronométriquement si près de la mort, métaphysiquement si loin et ne savoir sur elle rien de plus que n’en sait un petit enfant, voilà sans doute une belle leçon de sérieux, d’humilité. »

Être vieux renvoie à un vrai dilemme cornélien. Le Cid commence par ces vers : « O rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ». Si le Cid se retrouve dans une situation cornélienne, c’est à cause de la vieillesse de son père. Don Diègue doit laver l’affront que le père de Chimène lui a fait. Comme il est trop vieux, il compte sur son fils pour s’en charger. Ce fils est amoureux de Chimène, il doit honorer son père et peut-être tuer le père de celle qu’il aime et perdre l’amour de celle-ci.

Appartenir au groupe des personnes âgées serait-il déshonneur ?

La vieillesse est une épreuve. Elle s’expérimente d’abord à travers celle des autres, famille, proches. Elle s’annonce ensuite, pour soi : premiers signes, défaillances physiologiques, fonctionnelles, raideurs, troubles, sensibilités nouvelles, irréductibilités motrices, apparences physiques qui se modifient, besoin de repos qui s’installe plus régulièrement,… s’imposent à la conscience du sujet comme sentiment de ses limites et rappel, péremptoire s’il en est, de la loi irréversible de l’évolution humaine. La vieillesse fait intrusion en soi, par hasard, un jour, brutalement ou progressivement : « Avec le temps va, tout s’en va. » Cette rencontre n’est jamais prévisible. Elle peut être déniée, refoulée, mais elle insiste habituellement, se manifeste à nouveau, plus fort, plus douloureuse. Nul n’y échappe. À l’heure de sa vieillesse - mais quand vient-elle exactement ? - qui ne peut s’avouer « vieux » ? « Toute vieillesse est un aveu » écrivait Malraux.

Pour sa part, François Mauriac assurait que : « C’est merveilleux la vieillesse… dommage que ça finisse si mal ! » et Simone de Beauvoir dans La vieillesse [15] se demandait si les vieillards étaient des hommes ? Elle évoquait le fait que pour apaiser notre conscience, nos idéologues ont forgé des mythes, d’ailleurs contradictoires, qui incitent l’adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote et extravague. Qu’on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l’en exile. Mais plutôt que de déguiser la réalité, on estime encore préférable de radicalement l’ignorer : la vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit. C’est cette conspiration du silence qu’elle engageait à briser.

C’est elle encore que Régis Debray dénonce dans un pamphlet radical, Le plan vermeil. Modeste proposition [16].

Il y développe l’idée que la vieillesse en Europe est une idée neuve, et que le déclin de l’esprit prospectif dans nos pays a de quoi inquiéter. Intolérable de froideur calculée était chez Swift la Modeste proposition concernant les enfants des classes pauvres - rien de moins que les manger à table… Dans ce droit-fil, celle de Régis Debray concernant les vieillards dérangera par sa vigueur et son à-propos. Il est temps, en effet, pour lui, que la vieillesse, en France et en Europe, s’aperçoive qu’elle existe ! La situation faite aux vieux par notre XXesiècle, écrit Régis Debray, est comparable à la situation faite aux femmes du XIXesiècle, des sans-voix faisant leurs petites affaires dans leur coin ! Au mieux, sanctifier le légume pour mieux le laisser pourrir ! Et il y a plus de vieillards battus que de femmes battues ! Dès lors, il engage l’État à créer une espèce de Parc National pour vieillards baptisé Bioland et que l’auteur situe en Ardèche - le climat rude en hiver ne conservant pas trop longtemps les vieux, allant dans le sens du turn-over souhaité - une entité territoriale bien séparée pour les apatrides de la planète jeune et qui s’ouvre sur un Nouveau Monde : une colonie conviviale dans un paysage superbe, genre réserve naturelle ou parc d’attraction ! Financée par l’Assistance publique, des sponsors, ou une cotisation des jeunes prévoyant d’y passer leur vieillesse, voire par les biens propres de ces vieux, Bioland s’ouvre sous un panneau de bienvenue qui dira : Welcome to the bio age ! En périphérie, se regrouperaient les notaires, les coachs, les assureurs, les prévisionnistes, les statisticiens. Antithèse de maison de retraite à l’ancienne, Bioland proposerait une tradition mystique capable de transformer les nouveaux colons en communautés spirituelles de type orientaliste ou jungienne. Et même une Université du terminal faisant toute la place aux doctrines de la transmigration et de la réincarnation des âmes. La Nature tout autour serait consolatrice…

Sur le même mode quoique moins polémique et cynique, Betty Friedan, écrivain et célèbre féministe américaine, surnommée la mère du Women’s Lib pour son essai culte de 1963 sur La Femme mystifiée, nous livre, dans un de ses derniers ouvrages, La révolte du troisième âge [17], le résultat de plus de dix années de recherches sur la psychologie de la vieillesse, cherchant à infirmer l’idée selon laquelle vieillir est synonyme de perte et d’effondrement. Elle appelle ses lecteurs à refuser les stéréotypes du vieillissement : le renoncement au sexe, à l’amour, à une vie active et créatrice. Elle assure que la vieillesse, acceptée, revendiquée et célébrée, peut être, au contraire, l’une des aventures les plus riches de l’existence.

« Pendant des années, je n’ai pensé qu’à ma carrière, mon mariage, mes enfants, souligne une ancienne pionnière du conseil conjugal, interviewée dans cet ouvrage. Maintenant, ma seule passion, c’est d’être proche des gens. Je n’ai plus peur de m’exposer devant les autres. » Les personnes du troisième âge sont et seront de plus en plus une force sociale. Doivent-elles pour autant se poser en groupe de pression ? Ce serait trahir leur essence même, affirme Betty Friedan, qui dénonce la guerre des âges avec la même vigueur qu’elle dénonçait hier la guerre des sexes au grand dam de certaines féministes. Betty Friedan prédit une nouvelle révolution plus radicale et profonde encore : celle du troisième âge. La vieillesse est sagesse. Ne chercher qu’à s’octroyer des pouvoirs ou des avantages reviendrait pour elle à se nier. Sa vocation est de se mettre au service de toute la société, qui a infiniment besoin d’elle.

Allongement spectaculaire de la durée de vie, accroissement du nombre de personnes âgées, maintien des organismes en bonne santé jusqu’au plus grand âge : grâce au progrès médical et à l’amélioration des conditions d’existence, les hommes vivent toujours plus vieux. Pourtant, notre société n’en continue pas moins à sacrifier au sacro-saint paradigme de la jeunesse. La vieillesse est taboue, niée, mise à l’écart. N’est-il pas temps d’en finir avec ces préjugés et cette discrimination ? Pourquoi se priver de tant d’énergies et de compétences, de tant de savoir et d’expériences ?

Il convient assurément de s’attaquer au mythe de la décrépitude et de plaider en faveur d’une nouvelle vieillesse qui serait un troisième âge de l’existence, ayant son propre rythme, sa place dans le monde du travail, vivant une sexualité sans honte et bénéficiant d’une médecine qui soit, non la conservation de la vie à tout prix, mais un accompagnement vers sa fin. Serait-ce là dynamiter les tabous, ouvrir de nouvelles perspectives et annoncer une société différente, plus équilibrée, où la vieillesse serait une aventure aussi riche que toute période de l’existence ?

Mais voilà que surgissent alors ces éternelles questions : qui paiera les retraites ? Qui prendra en charge la médicalisation de vieillards de plus en plus nombreux ? Comment résister à cette « vague grise » qui suscite chez de nombreux analystes une sourde inquiétude, et qui déjà se formule en « guerre des âges » ?

À ces interrogations, Pierre Sansot qui était professeur d’anthropologie à l’université Paul-Valéry de Montpellier, avait répondu par la dérision. Dans Les Vieux ça ne devrait jamais devenir vieux [18], il mélangeait les genres et tentait de désamorcer nos craintes en les exaspérant. On y parle d’un ministère de la vieillesse, de primes aux décès, de cimetières envahissants, de territoires occupés, de petits vieux arrogants, voire violents, qui s’amusent à brûler des voitures et à tout casser. « Il faut bien que vieillesse se passe »…

« Il m’a semblé que la mort et la vieillesse, pas plus que le soleil, ne se laissaient regarder en face » écrit Sansot.

Il est temps, grand temps, d’ouvrir les yeux sur ce bel âge et de construire, ce faisant, notre avenir. Car tous, n’est-ce pas, nous serons vieux un jour, du moins espérons-le !


1

Vous pouvez préférer « dépendants » physiquement ou psychiquement.

2

Le livre de Baruch, 2, 13 dans [1].

3

Le livre de Baruch, 1,20 dans [1].

4

Isaïe, 26.18.

5

Les vieux, Paroles : Jacques Brel. Musique : Jacques Brel, Gérard Jouannest et Jean Corti, Paris, 1963, Éditions Musicales Pouchenel (disponible sur l’album « Les bonbons » [2]).

6

Voir l’énigme de la Sphinge.

7

Il est intéressant de noter que le même chercheur avait mis au point au début des années 1980, la pilule dite du lendemain, RU 486, pilule contragestive, disponible en France depuis 1988.

8

L’auteur avait plus de 80 ans quand il a écrit ce livre [13]. Claude Olievenstein n’en avait que 67, quand il publia Naissance de la vieillesse [14].

Références

  1. La Bible de Jérusalem. Paris : Éditions du Cerf, 1999. [Google Scholar]
  2. Brel J. Les bonbons (album). Paris : Barclay, 1964. [Google Scholar]
  3. Langevin A. L’évadé de la nuit. Ottawa (Canada) : Éditions Le Cercle du Livre de France, 1951. [Google Scholar]
  4. Freud S (1910). La technique psychanalytique. Paris : PUF, 1981. [Google Scholar]
  5. Freud S (1919-1926). Pour comprendre les psychonévroses du retour d’âge. In : Psychanalyse 3, Œuvres complètes, tome III. Paris : Payot, 1974 : 150–5. [Google Scholar]
  6. Wallon H. La vie mentale. Encyclopédie française, vol. VIII. Paris : Larousse, 1938 (réédition Éditions Sociales, 1982). [Google Scholar]
  7. Châtelet N. La Femme coquelicot. Paris : Stock, 1997. [Google Scholar]
  8. Nshimrimana L. Vieillesse et culture. Du bon usage des personnes âgées. In : Vieillir, le rôle de la famille, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques des réseaux. Bruxelles : De Boeck, 2003; 31 : 57. [Google Scholar]
  9. Plaute-Terence. Œuvres complètes. Édition de Pierre Grimal. Bibliothèque de la Pléiade. Paris : Gallimard, 1998 : 224. [Google Scholar]
  10. Le Gouès G. L’âge et le principe de plaisir : introduction à la clinique tardive. Paris : Dunod, 2000. [Google Scholar]
  11. Pellissier J. La nuit tous les vieux sont gris : la société contre la vieillesse. Paris : Bibliophane, 2003. [Google Scholar]
  12. Jankélévitch V. La mort. Paris : Flammarion, 1977. [Google Scholar]
  13. Danon-Boileau H. De la vieillesse à la mort. Paris : Calmann-Lévy, 2000 et Hachette Pluriel, 2002. [Google Scholar]
  14. Olievenstein C. Naissance de la vieillesse. Paris : Odile Jacob, 1999. [Google Scholar]
  15. De Beauvoir S. La vieillesse. Paris : Gallimard, 1970. [Google Scholar]
  16. Debray R. Le plan vermeil, modeste proposition. Paris : Gallimard, 2004. [Google Scholar]
  17. Friedan B (1993). The fountain of age. Traduction française La Révolte du troisième âge. Paris : Albin Michel, 2000. [Google Scholar]
  18. Sansot P. Les vieux, ça ne devrait jamais devenir vieux. Paris : Petite Bibliothèque Payot, 2001. [Google Scholar]

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