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Editorial
Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 19, Numéro 6-7, Juin-Juillet 2003
Page(s) 645 - 645
Section Éditorial : Le mot du mois
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20031967645
Publié en ligne 15 juin 2003

En rendant par cellule souche l’expression stem cell, qui existe en anglais depuis 1883, on suivait une tradition d’équivalence, dont on trouve des exemples réciproques. Ainsi, la famille-souche du réformiste social Frédéric Le Play (La réforme sociale en France, 1866), désignant l’unité familiale où la propriété passe à un fils marié qui demeure au foyer, d’autres enfants recevant des parts d’héritage pour devenir indépendants, fut traduite en anglais par stem family.

L’idée de stem est (au moins) double: au sens spatial, un élément mince, tige, tronc, hampe, support, tuyau, etc.; au sens dynamique, une pousse, un rejet de plante, la tige d’un « arbre » généalogique. Il s’agit du représentant d’une famille de mots germaniques qui remontent à la racine indoeuropéenne sta-, avec l’idée de « tenir droit » qu’on retrouve dans stand.

L’origine et le sens initial du français « souche » sont tout différents, mais une des valeurs de ce mot interfère avec stem pour exprimer l’origine et le développement des plantes, en général des êtres vivants. La forme la plus ancienne de souche, çoche, et ses équivalents régionaux, comme le suche berrichon, permettent de remonter au gaulois, tsukka, mot apparenté aux formes germaniques telles que l’anglais stock. Ce dernier a d’innombrables significations, parmi lesquelles « tronc », « souche », « porte-greffe », qui interfèrent avec stem, ce qui montre que l’histoire des mots est obstinée.

En outre souche pourrait représenter un mot latin apparenté au vocable gaulois tsukka, à savoir soccus, qui a donné socque, l’idée originelle étant « base, partie sur laquelle un ensemble repose ». Appliqué à la base du tronc, souche s’était spécialisé en français pour désigner les restes d’arbres d’un défrichage, et exprimer l’inertie, l’immobilité. Mais cela n’a pas empêché souche de conserver et de développer sa valeur « végétative », au figuré et par le biais de la généalogie humaine. L’opposition entre les Français « de souche » - qui ne saurait être que vieille et bonne - et les descendants d’immigrés récents est un thème favori pour les tenants de la pureté des lignées, pour ne pas dire des « races ».

Ainsi, de même que stem en anglais, souche possède deux valeurs, l’une statique, et telle est la souche d’arbre ainsi que celle de divers objets techniques (ou encore la souche du carnet à souches), l’autre dynamique, végétative, c’est-à-dire support de vie et de transformation vitale.

La cellule « souche » fait évidemment partie de ce sémantisme: elle est capable, par différenciation, de produire plusieurs types de cellules; elle représente des potentialités, des caractères virtuels capables de s’actualiser. C’est ce qu’on retient dans la cellule souche, alors que, comme toute autre cellule, elle est capable de se reproduire et de se multiplier « à l’identique ». Quant aux mots, alors que stem cell dirige l’esprit vers une plante qui pousse, cellule souche privilégie l’idée de lignée humaine et donc, plus directement, celle de genèse héréditaire, sinon de génétique.

Et si le terme stem est embarrassé par l’évocation d’un simple support, souche peut buter sur le vestige ligneux qui mérite l’essouchage. Au fait, aucun des composés du mot souche ne peut convenir à l’idée de cellule souche, ce qui est dommage.

Mais le parallélisme même des difficultés qu’entraîne l’usage des deux mots, le français et l’anglais, les rapproche encore, outre leur caractère monosyllabique. Bien ou moins bien trouvés, les stems et les souches, associés aux cellules, ont un avenir sémantique assuré et brillant.


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