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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 32, Numéro 1, Janvier 2016
Origine développementale de la santé et des maladies (DOHaD), environnement et épigénétique
Page(s) 125 - 126
Section Forum
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20163201022
Publié en ligne 5 février 2016

Dans une liste de publications récentes, parue dans la revue du CNRS et sur le site de EDP Sciences, apparaît un livre de Bertrand Jordan : Au commencement était le Verbe. Une histoire personnelle de l’ADN [1].

Le lecteur assidu de médecine/sciences, celui qui attend avec gourmandise et intérêt les « Chroniques génomiques » de chaque numéro, se précipite : « Enfin leur auteur va livrer un peu de sa personnalité ; mais pourquoi se place-t-il sous la parole de Saint-Jean ? ». Une double lecture serait-elle nécessaire ?

Le récit de Bertrand Jordan (l’histoire) est linéaire. Il traite d’un seul objet : l’ADN. Celui-ci constitue un véritable rail pour le récit. De la découverte de cette molécule, de sa structure et de son sens biologique (première rencontre avec le Verbe) au génome humain, sa séquence et son sens (deuxième rencontre avec le Verbe), la saga de l’ADN se développe. Bertrand Jordan en donne le calendrier, en précise les étapes essentielles (aujourd’hui parfaitement documentées, popularisées et politisées) : la double hélice, le code génétique (le langage ou le Verbe ?), le dogme central de la biologie moléculaire (le Verbe à la portée de tous ?), le clonage des gènes, l’envolée première de la génétique médicale, la course au génome séquencé (nouveau regard sur le Verbe), et la découverte de complexités insoupçonnées jusque là (profondeurs du Verbe ?). On observe aujourd’hui que le corps dogmatique des connaissances « historiques » ne permettait d’anticiper que de façon très schématique les variations, régulations, différenciations ou développements (le Verbe ne serait-il qu’approximatif ?). Et la saga de l’ADN se poursuit. Elle fait même espérer une médecine personnalisée. Chacun pourrait vivre en perpétuelle bonne santé (qu’en dit le Verbe ?)…

Bertrand Jordan a vécu les cinquante années trépidantes de cette histoire. Il les raconte avec passion. Il présente en même temps au lecteur la façon dont il a œuvré dans ce mouvement de la connaissance : d’une position de jeune chercheur sûr de lui à celle de responsable scientifique national (programme génome humain) et à celle de chroniqueur pour médecine/sciences. La carrière de l’auteur s’est ainsi développée autour de l’objet unique : l’ADN. Nombre de chercheurs en biologie et médecine ont vécu une expérience semblable. Dans cet ensemble de compagnons, de compétiteurs et d’associés, Bertrand Jordan a tracé un chemin original en s’imposant plusieurs réorientations alors que l’exploitation d’un filon scientifiquement intéressant, administrativement et politiquement reconnu, eût été plus confortable (ARN 5S ou gènes HLA). La présentation des choix successifs (anticipations nécessaires, décisions, conséquences à assumer) donne un grand intérêt au livre et permet d’apprécier l’esprit rationnel de l’auteur. Ceux qui ont aussi vécu cette histoire de l’ADN se sentent incités à revenir sur leurs propres activités, sur leurs choix : exercice salutaire…

Au fil de l’histoire de l’ADN, encore, le lecteur découvre l’importance qu’ont pris, dans son déroulement comme dans la pensée de l’auteur, les allers et retours entre connaissances et technologies. Dans le rapide progrès de la biologie moléculaire, les premières ont conditionné et nourri les secondes ; celles-ci ont renvoyé des données, des outils et des interrogations qui ont transcendé les interprétations et révélé la part d’approximation des modèles et des dogmes. Dans ce contexte, Bertrand Jordan a assisté à un événement rare : l’appropriation progressive de l’ADN par l’industrie, la politique de santé et la politique tout court avec son alliée l’éthique. Ce récit est passionnant. À ce point de la lecture, il est sans doute temps de revenir au Verbe, celui des origines, celui de demain. À propos des premières et sans entrer dans un débat théologique (une autre affaire) il eût été agréable de trouver quelques réflexions sur le monde des ARN, les avatars de virus ou les éventuels polymères capables de duplication et de porter des informations. Concernant les lendemains, l’auteur n’a que très discrètement évoqué le phénomène de réplication semi-conservative de l’ADN. C’eût été une autre approche du Verbe par la réflexion sur la variation, la conformité et la reproduction (essentielles en génétique médicale), une occasion de parler de hasard au niveau moléculaire (mutation) comme à celui des individus (dérive génétique et sélection).

Si prendre des décisions consiste à réaliser un assemblage d’analyse rationnelle et d’élan émotionnel, la présentation de Bertrand Jordan ne révèle souvent que la première composante du compromis. L’auteur se protège. Il faut attendre le dernier chapitre « acteur ou témoin ? » pour le rencontrer dans un rôle différent de celui du chercheur raisonneur et lucide. Jusque là le lecteur avait devant lui un homme intelligent, scientifiquement ambitieux et courageux qui se dévouait à un objet. Au bout du chemin, enfin, Bertrand Jordan raconte comment il a rencontré et conforté ses concitoyens tout imprégnés des espoirs et des craintes que l’ADN suscite pour leur santé, leur alimentation ou leur environnement, mais aussi fascinés par l’usage juridique que leur présentent les séries télévisées. La relation de cette confrontation révèle la part émotionnelle de la personnalité de l’auteur.

En refermant le livre, le lecteur sait pourquoi Bertrand Jordan prend plaisir dans l’écriture, en particulier celle des « Chroniques génomiques » de médecine/sciences. Laissons-le poursuivre.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

  1. Jordan B. Au commencement était le Verbe. Une histoire personnelle de l’ADN. Montrouge : EDP sciences, 2015, 108 p. (Dans le texte)

© 2016 médecine/sciences – Inserm

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