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Editorial
Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 31, Numéro 1, Janvier 2015
Page(s) 7 - 8
Section Éditorial
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20153101001
Publié en ligne 6 février 2015

Il est des moments, dans l’histoire d’une société, où l’on ne peut faire autrement qu’interrompre sa plume, arrêter sa lecture, suspendre un instant l’examen d’un problème. Un tel moment est survenu en France. Il a duré 3 interminables jours (7-9 janvier 2015), au cours desquels 17 personnes ont été assassinées par des fanatiques entraînés pour la guerre.

Passé le moment de la sidération et de l’effroi, vient celui de l’analyse et de la détermination des moyens - conceptuels et pratiques - pour réagir. De nombreux savoirs vont être mobilisés dans les temps à venir pour décrire ce qui s’est passé, tenter de le comprendre et déterminer des orientations pour l’action collective. Parmi ceux-ci, de façon peut-être inattendue, l’histoire de la pensée médicale, de ses usages, de son intrication avec celle des religions et de la politique permet de formuler des pistes éclairantes pour la réflexion commune.

La première piste a trait à la médecine comme forme de connaissance et d’acquisition du savoir. Il n’est pas anodin que la médecine ait dû s’affirmer en Grèce antique comme un mode spécifique et légitime de savoir vis-à-vis du discours religieux sur la maladie. Le traité du corpus hippocratique sur La maladie sacrée (l’épilepsie) détermine ainsi un point de vue médical distinct de la perception religieuse des pathologies et singulièrement à propos de la maladie qui était considérée par excellence comme d’origine sacrée : « voici ce qu’il en est de la maladie dite sacrée : elle ne me paraît avoir rien de plus divin ni de plus sacré que les autres, mais la nature et la source en sont les mêmes que pour les autres maladies » [1]. Cette conversion du regard sur la nature de la maladie, ici l’épilepsie, est ce qui donne son point de départ à une enquête sur les causes « naturelles » et, partant, à la détermination des moyens d’intervenir médicalement sur la pathologie.

Au-delà de ce coup d’envoi d’une certaine démarche d’acquisition du savoir, la médecine propose, par-delà sa diversité interne et ses évolutions, un modèle épistémologique qui va à l’encontre de toute forme de vérité supposée incontestable. On peut même dire, au contraire, qu’elle constitue de façon assez exemplaire une illustration de ce que la théorie pragmatiste de la connaissance a mis en avant : l’idée, tout d’abord, selon laquelle la vérité d’un concept est dans la valeur de ses conséquences pratiques (ici thérapeutiques) ; et surtout, pour le sujet qui nous occupe, la promotion d’une méthode fondée sur une démarche empirique rigoureuse et qui s’accommode très bien de la remise en cause constante de ses résultats acquis. Ce type de méthode requiert donc une forme d’esprit aux antipodes de tout dogmatisme, si l’on rapporte celui-ci à la conviction qu’il existe une vérité intangible, universelle et certaine. Il y aurait sans doute fort à gagner, dans l’espace civil, à ce que se généralise une telle conception du savoir prête à s’éprouver et à reconnaître ses erreurs en vue de les corriger.

La seconde piste que l’on rencontre dans l’histoire de la médecine est liée à ses interactions avec la pensée politique. Comme beaucoup d’auteurs, Machiavel reprend à son compte la métaphore de la Cité comme corps. De façon originale par rapport à la tradition qui le précède, il l’utilise pour analyser l’histoire des sociétés comme celle d’organismes vivants, soumis au même processus de dégénérescence que les corps humains, qu’il décrit en termes de « corruption ». Il y a recours aussi pour exprimer l’idée que ce corps est animé par des « humeurs », terme qu’il emprunte directement à la médecine hippocratique en vigueur à son époque : ces humeurs s’expriment, plus exactement, s’exhalent (sfogare en italien). Elles s’opposent les unes aux autres, selon des formes qui vont de l’expression du désaccord à l’incendie des maisons et aux assassinats, de la joute verbale à la guerre civile, en passant par la calomnie et le non-respect des lois. Il existe à ses yeux des formes d’expression des humeurs qui sont particulièrement délétères pour la vie du corps politique et la forme républicaine du « vivre libre » (étant entendu que la « République » de Machiavel n’est pas identique à la forme institutionnelle que nous connaissons aujourd’hui). Ces formes sont celles de désirs qui traduisent un désir d’oppression, de domination au mépris du « vivre civil ». S’il est normal qu’une cité, selon Machiavel, soit traversée par des conflits, les régimes politiques, en particulier ceux qui visent le maintien de la liberté, doivent tout mettre en œuvre pour éviter ces désirs excessifs et corrompus de domination et d’oppression. Soit dit en passant, Machiavel, qui s’est beaucoup interrogé sur le rôle politique qu’une religion pouvait jouer, accordait bel et bien à la croyance religieuse une place dans la vie de la cité, mais réduite à la fonction de favoriser le respect des lois.

Les conseils qu’il adresse aux gouvernants, face au problème de l’expression des humeurs, sont encore empruntés à la médecine, cette fois-ci à l’art de soigner, fondé sur l’observation et la volonté de prévenir la maladie par l’anticipation, quand cela est possible. C’est un trait de paresse grave, évoqué dans Le Prince ([2], chap. 24), que de ne pas chercher à pratiquer le pronostic, à « observer l’invisible à partir du visible » ([3], page 1) dans le temps où la maladie se développe « insensiblement » ([3], page 4). C’est une sémiologie politique qu’invite à élaborer Machiavel, dans une comparaison explicite entre l’action politique et la médecine : « il advient de celle-ci, comme disent les médecins à propos du phtisique, qu’au début son mal est facile à soigner et difficile à reconnaître, mais avec le temps qui passe, dès lors qu’au début il n’a été ni reconnu ni soigné, il devient facile à reconnaître et difficile à soigner. Ainsi advient-il des choses de l’état, parce qu’en reconnaissant de loin - ce qui n’est donné qu’à un homme prudent - les maux qui naissent dans celui-ci, on les guérit vite, mais quand, pour ne pas les avoir reconnus, on les laisse croître de telle sorte que chacun les reconnaisse, il n’y a plus de remède » ([2], chap. 3).

La troisième piste tient à l’intérêt porté à l’enthousiasme religieux d’un point de vue médical. Robert Burton, homme d’église anglais, publie en 1621 un ouvrage fleuve, touffu mais essentiel, The Anatomy of Melancoly, dans lequel il examine cet enthousiasme religieux comme une forme de mélancolie extrêmement menaçante pour le corps politique [4]. L’Angleterre du xviie siècle, traversée par des luttes religieuses et politiques, est le contexte dans lequel l’enthousiasme lui apparaît comme une forme dévoyée de religion. Le recours au vocabulaire de la santé et de la maladie lui permet d’en proposer une analyse : loin d’être une marque de génie, cette forme de mélancolie menace l’être humain, car elle correspond à une perturbation des relations entre l’âme et le corps. En outre, l’enthousiasme est une pathologie d’autant plus grave qu’elle est contagieuse. Il peut se propager d’un individu à un autre. Sur ce point, Burton développe, en s’appuyant sans naïveté sur le vocabulaire médical, une critique des excès de certains comportements religieux : superstitions, excès de zèle, visions, prophéties, croyances aux miracles. Ceux-ci troublent, parfois de façon meurtrière, la vie civile et sociale. Ils témoignent d’une confusion entre le produit de l’imagination et la révélation divine, confusion dont la possibilité est inhérente, selon Burton, au protestantisme anglais du xviie siècle et contre laquelle les protestants doivent s’élever avec force. À cet égard, la philosophe Claire Crignon parle d’une « diététique », dont elle trouve les outils principaux dans le wit and humour prôné par Shaftesbury un siècle plus tard pour lutter contre la mélancolie [5]. Le rire est un remède. Nous le savions déjà. Souvenons-nous longtemps que des dessinateurs sont morts pour nous avoir soignés.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

  1. Hippocrate. De la maladie sacrée, I. Connaître, soigner, aimer, Le Serment et autres textes. Textes présentés et annotés par J. Salem. Paris : Seuil, Points, 1999 : 111–112. (Dans le texte)
  2. Machiavel N. Le Prince, trad. et prés. de M. Gaille. Paris : Hachette, Classiques de la philosophie, 2000 : 66. (Dans le texte)
  3. Hippocrate. Du Régime, VI, I, 11. ed. et trad. de R. Joly. Paris : Les Belles Lettres, 1967. (Dans le texte)
  4. Burton R, The Anatomy of Melancholy. eBooks@Adelaide. The University of Adelaide Library, University of Adelaide. Édition critique en anglais : The anatomy of melancholy, ed. de Th. C. Faulkner, N.K. Kiessling, Rh.L. Blair, et comm. de J.B. Bamborough et M. Dodsworth. Oxford : Clarendon Press, 1989–2000; et en français : Anatomie de la mélancolie, trad. de B. Hoepffner et C. Goffaux; préf. de J. Starobinski; postf. de Jackie Pigeaud. Paris : J. Corti, 2000. (Dans le texte)
  5. Crignon-De Oliveira C. De la mélancolie à l’enthousiasme. Robert Burton (1577–1640) et Anthony Ashley Cooper, comte de Shaftesbury (1671–1713). Paris : Honoré Champion, 2006, 604 p. (Dans le texte)

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