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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 29, Mai 2013
3e Colloque Sciences de la vie en société : La biologie de synthèse entre sciences et société (Paris, 4 décembre 2012)
Page(s) 56 - 57
Section Session 4. Analyser les contributions des sciences sociales
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/201329s214
Publié en ligne 7 juin 2013

Représentant des sciences sociales, je travaille depuis longtemps sur la contribution de ces disciplines aux sciences du vivant ; j’étudie en particulier l’innovation, le risque et le débat public. L’approche interdisciplinaire m’est familière, en particulier celle qui rapproche les sciences sociales et les sciences dures, et elle est absolument nécessaire à la compréhension de ces questions que nous évoquons aujourd’hui. De même, je travaille beaucoup à l’interface entre les activités de recherche et ce que le monde anglo-saxon a longtemps désigné sous le terme de policy avant de parler de gouvernance. Le second me semble plus large que le premier : nous échangerons dans le cadre de ce débat sur la définition que l’on peut donner de gouvernance. Elle implique pour moi des acteurs non étatiques, des ONG, des groupes de pression et des représentants de l’industrie.

La question des relations entre la recherche et la gouvernance, ainsi qu’entre les sciences sociales et les sciences dures, me paraît tout à fait centrale dans le débat sur la biologie de synthèse. Elle l’est d’autant plus quand on considère le rôle des groupes d’expression : nous avons probablement tous reçu en entrant un tract de la part d’un tel groupe qui entend s’exprimer sur le sujet. Comment associer aux débats les « publics non invités », comme les appelle Brian Wynne1 ?

Les chercheurs en sciences sociales peuvent intervenir de multiples façons dans de tels débats, mais ils sont aussi confrontés à plusieurs défis.

Je mentionnerai trois de ces possibilités : la première consiste à remettre en cause des principes considérés comme acquis sur les relations entre sciences et société. Le modèle du déficit d’information est par exemple très prévalent dans le débat anglo-saxon : les institutions abordent souvent les controverses en partant du principe que le grand public est ignorant ou comprend mal les enjeux. De telles pétitions de principe sont souvent très paresseuses en termes de réflexion : tout ne se réduit pas à un problème de communication.

Les représentants des sciences sociales peuvent également suggérer de nouvelles manières de penser et d’agir, en quelque sorte faire émerger des concepts nouveaux. Les années 1990 s’occupaient beaucoup par exemple de la compréhension des sciences par le public : on peut renverser ce concept en parlant de la compréhension du public par les scientifiques. Ce simple changement de formulation permet de donner au débat un angle complètement nouveau. Un autre exemple consiste à engager la réflexion plus en amont dans le processus d’innovation.

Enfin, les représentants des sciences sociales sont capables d’analyser ces questions en adoptant une attitude calme, empirique et respectueuse du contexte. Les développements scientifiques, en particulier dans les sciences du vivant, entraînent souvent des discussions autour de sujets récurrents comme le sens de la vie ou la notion d’« apprenti sorcier », mais qui sont souvent très abstraites. Il est important que les représentants des sciences sociales interviennent en décryptant ce qui se joue réellement dans les laboratoires et en décrivant la réalité des pratiques quotidiennes. Décrire de manière approfondie et analyser empiriquement les travaux est souvent une très bonne réponse aux débats très abstraits, et permet de dépasser les généralisations abusives.

La contribution des sciences sociales est toutefois confrontée à plusieurs défis, qui concernent les relations entre sciences sociales et sciences dures, mais aussi les relations entre recherche et gouvernance. Le livre de Paul Rabinow et Gaymon Bennett, Designing human practices: an experiment with synthetic biology [1] en constitue un bon exemple. Il offre un panorama très critique des relations entre sciences sociales et scientifiques au Synthetic biology engineering research center de Berkeley. Il ne m’appartient pas de dire si ce récit est exact ou juste : la lecture du livre montre que ce cas précis peut être appréhendé de différentes manières. Au-delà des particularités de l’espèce, Rabinow et Bennett effectuent plusieurs remarques dignes d’intérêt. Ils évoquent par exemple un certain manque de curiosité des scientifiques vis-à-vis de ce qui ne relève pas de leur champ de compétence : beaucoup ne montrent aucune envie particulière de discuter des enjeux que j’ai soulevés précédemment.

De même, Paul Rabinow et Gaymon Bennett montrent que les scientifiques appréhendent souvent les débats éthiques sous un angle négatif : pour eux, l’éthique consiste avant tout à les empêcher de mener à bien leurs projets. Inversement, ils tendent à penser que les débats, par exemple sur le caractère démocratique de la science, peuvent être évacués facilement en les confiant au représentant des sciences sociales présent dans leur équipe.

Troisièmement, Rabinow et Bennett estiment que la collaboration est fondamentalement inégale entre chercheurs en sciences sociales et en sciences dures - ce n’est pas nécessairement mon constat. Ils diagnostiquent une certaine arrogance dans la manière de travailler des scientifiques, qui ne s’ouvrent pas à la contribution des sciences humaines.

Rabinow et Bennett s’interrogent ensuite sur un centre de recherche capable d’assurer une collaboration sereine entre scientifiques et représentants des sciences sociales, et sur les conditions dans lesquelles les enjeux éthiques peuvent être correctement traités alors que la commercialisation est souvent envisagée comme une priorité.

L’analyse de Rabinow et Bennett n’a rien de définitif : elle est une vision particulière. Il est toutefois fondamental de prendre en compte les enjeux sous-jacents. La biologie de synthèse est un espace hétérogène, émergent et hybride. Quelles idées, quelles possibilités, quelles occasions peut-elle faire naître non seulement pour elle-même, mais vis-à-vis des relations avec les sciences sociales ? Comment la biologie de synthèse peut-elle - concrètement - enrichir nos conceptions de la démocratie, la bonne gouvernance et l’éthique plutôt que les restreindre ? J’ai pu constater hors de France une certaine tendance à rebaptiser « dialogue » la forme la plus pauvre de démocratie puis à s’étonner de la réticence du grand public à s’en saisir. Comment nos débats sur la biologie de synthèse peuvent-ils, au contraire, contribuer positivement aux échanges sur la qualité de vie, le bien-être et l’éthique ? Ce ne sont pas des débats abstraits, mais extrêmement pragmatiques et concrets.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Professeur à l’université de Lancaster. Directeur du centre for the study of environmental change.

Références

  1. Rabinow P, Bennett G. Designing human practices: an experiment with synthetic biology. Chicago : University of Chicago Press, 2012. [CrossRef] (Dans le texte)

© 2013 médecine/sciences – Inserm

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