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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 28, Numéro 5, Mai 2012
Page(s) 454 - 456
Section Nouvelles
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2012285003
Publié en ligne 30 mai 2012

Le New England Journal of Medecine vient de publier les résultats d’un essai clinique analysant les bienfaits de la pratique du Taï Chi chez des patients atteints de la maladie de Parkinson [1]. Déjà en 2010, cette même revue avait rapporté les résultats positifs de cette technique dans la fibromyalgie [2, 3] (). L’intérêt croissant suscité par le Taï Chi en médecine, essentiellement dans trois domaines, cardiovasculaire, neurologique et rhumatologique ne se dément pas : 60 essais cliniques sont actuellement répertoriés dans clinicaltrials.gov. Beaucoup concernent la prévention des chutes chez les personnes âgées et ont conduit à un consensus relativement clair sur l’efficacité du Taï Chi pour l’amélioration de l’équilibre [46]. La médecine occidentale se convertirait-elle à l’approche empirique et philosophique de la médecine traditionnelle chinoise, dont cet art martial ancestral d’inspiration taoïste est emblématique ? Le Taï Chi évoluerait-il du statut de gymnastique corporelle à celui d’outil thérapeutique validé par les contraintes méthodologiques et statistiques d’un essai clinique en bonne et due forme ?

(→) Voir m/s n° 10, octobre 2010, page 820

Efficacité du Taï Chi dans les troubles de l’équilibre de la maladie de Parkinson

L’objectif des scientifiques de l’institut de recherche de l’Orégon (États-Unis) était, chez des patients parkinsoniens, de comparer l’efficacité du Taï Chi à celle de deux autres programmes d’activité physique : un travail de renforcement musculaire et le stretching. Le choix des patients est particulièrement pertinent car la symptomatologie motrice dans cette maladie neurodégénérative engendre des troubles de la posture et de l’équilibre très handicapants. Les trois symptômes moteurs cardinaux sont le tremblement de repos, la rigidité, responsable d’une attitude en flexion, la bradykinésie et l’akinésie (ou freezing) qui entraînent un retard d’apparition des réactions de protection et d’équilibration, à l’origine de nombreuses chutes. En effet, il y a un déficit des ajustements posturaux nécessaires pour compenser les déséquilibres permanents auxquels est soumis le corps, qu’ils soient d’origine interne (réalisation d’un mouvement volontaire) ou externe (déstabilisation inattendue comme lorsque l’on tire légèrement la personne par le dos de son vêtement). Or, contrairement aux tremblements, la perte de stabilité posturale n’est pas améliorée par les médicaments, et peut même être aggravée. Aucun programme d’exercice physique ne fait actuellement consensus pour traiter ces troubles moteurs, même si la sollicitation musculaire et articulaire associée à des approches pour améliorer la marche (indiçage visuel et auditif) et l’exécution motrice (stratégies cognitives) est encourageante [7].

Le protocole des chercheurs consistait en un programme d’exercice physique de deux séances d’une heure par semaine, et ce pendant six mois. Il a été appliqué chez 195 patients atteints de maladie de Parkinson (âge moyen 68 ans), dont 84 % avaient un stade au moins égal à 2 sur l’échelle de Hoehn et Yahr. La répartition des patients dans l’un des trois groupes - Taï Chi, renforcement musculaire ou stretching - était tirée au sort (65 patients par groupe). Les séquences de Taï Chi étaient choisies pour solliciter spécifiquement des ressources impliquées dans la régulation de l’équilibre et des troubles moteurs associés à la maladie de Parkinson (mouvement contrôlé, transferts du poids du corps, réalisation de pas latéraux et antéropostérieurs, maintiens statiques sur un ou deux pieds, rotations du tronc, positions symétriques, alignement corporel, etc.). Le travail contre résistance avait pour objectif le renforcement des muscles impliqués dans le contrôle postural, et le stretching, l’assouplissement à travers des exercices de faible intensité et des mobilisations douces.

Deux critères de jugement principaux ont été retenus pour évaluer la stabilité posturale : l’excursion maximale du centre de pression, obtenue en demandant au patient de s’incliner en allant le plus loin possible sans déplacer ses pieds dans plusieurs directions de l’espace, et le contrôle directionnel, évaluant la quantité de mouvements effectivement réalisés vers la cible versus les gestes superflus. Ces indicateurs ont été mesurés à l’aide d’outils de posturographie dynamique numérisée, avant et pendant l’essai (à 3 et 6 mois), puis 3 mois après l’arrêt des exercices. Pour ces deux critères - sur une échelle arbitraire dont le 100% représente l’individu normal, le patient au départ se situant à 65 % -, un gain de 10 % a été observé dans le groupe Taï Chi après 6 mois de pratique bihebdomadaire. Ce gain était significativement plus élevé que celui observé avec les 2 autres protocoles d’entraînement (p < 0,001) : 4 % dans le groupe renforcement musculaire et nul dans le groupe stretching, cette dernière pratique ayant même eu des effets quasi délétères sur la stabilité posturale des patients. Les critères secondaires évaluaient la qualité de la démarche (longueur de pas, vitesse de marche), le potentiel à réaliser des gestes quotidiens (se lever et marcher, effectuer une tâche de pointage, etc.) et le nombre de chutes. À nouveau, le Taï Chi a conduit à une amélioration des performances des patients, cette fois similaire à celle procurée par les exercices de renforcement musculaire, mais, une fois de plus, significativement supérieure à celle du stretching. Par exemple, l’incidence des chutes chez les Parkinsoniens ayant pratiqué le Taï Chi était réduite de 67 % (p < 0,001) par rapport aux patients ayant suivi le programme stretching. Tous ces effets bénéfiques persistaient au moins trois mois après la fin du protocole. De tels résultats comparatifs démontrent les bénéfices consécutifs à la pratique du Taï Chi et, bien qu’il ne faille pas négliger le biais qu’introduit l’absence d’une analyse en double aveugle (impossible ici), voici une piste intéressante, peu onéreuse et accessible à tous les patients.

La médecine traditionnelle chinoise au secours des sociétés occidentales vieillissantes

Quelle spécificité pour le Taï Chi ?

En quoi le Taï Chi diffère-t-il des autres activités physiques et pourquoi semble t-il plus efficace que celles-ci chez le patient parkinsonien ou la personne âgée [8] ? Un détour par la légende qui inspira le Taï Chi est une manière d’appréhender cette question : alors qu’il méditait, le maître taoïste Zhang San Feng entendit un chant merveilleux surnaturel. Observant autour de lui, il aperçut sur la branche d’un arbre un oiseau qui fixait attentivement le sol. Au pied de l’arbre, un serpent  dressait sa tête vers le ciel. Leurs regards s’affrontaient. Soudain, l’oiseau fondit sur le serpent et l’attaqua avec de furieux coups de patte et de bec. Le serpent, ondulant et fluide, esquiva habilement les violentes attaques de son adversaire. Il continua sa danse circulaire qui le rendait insaisissable jusqu’à ce que l’oiseau, après de nombreux assauts, finisse par être épuisé de ses efforts inefficaces. Le serpent triomphe grâce à des mouvements lents, amples, arrondis et continus, qui, comme au Taï Chi, n’ont ni début ni fin, mais s’écoulent sans interruption « comme les eaux du fleuve Yang-Tsé », dans une détente qui permet à l’énergie de circuler librement. La particularité du Taï Chi Chuan réside dans l’extrême lenteur d’exécution associée à la dynamique du mouvement, ce qui exige un contrôle très fin des transferts du poids du corps lors du passage d’une position à une autre dans un mouvement précis et contrôlé. Un geste lent permet un feedback permanent concomitant à son exécution via la modalité proprioceptive musculaire (couples contraction-étirement et contraction-relâchement). Ce flux d’informations musculo-ligamentaires permet une réactualisation à chaque instant des paramètres du mouvement (équilibre, tonus musculaire, coordinations alternées et rapport de symétrie entre les parties corporelles), facilite l’identification des blocages et la prise de conscience des limites et capacités d’équilibre (self-awareness). Cela contribuerait à réduire la peur de tomber si pernicieuse chez les personnes âgées [9]. Outre la lenteur de son exécution, la séquence de mouvements du Taï Chi est apprise et répétée, ce qui permet au sujet d’affermir son sens de la position articulaire en jouant sur les seuils perceptifs du mouvement. En répétant un geste à l’identique avec des angles articulaires spécifiques, c’est non seulement la mémoire corporelle qui s’exerce mais également la conscience sensorielle. Des études ont ainsi montré un meilleur repositionnement et une meilleure détection des changements de position articulaire au niveau du genou [10] ou de l’épaule en rotation [11] après quelques mois d’entraînement ; de même, les adeptes du Taï Chi détectaient avec plus d’acuité que les pratiquants réguliers de la course à pied ou de la natation des mouvements de la cheville de faible amplitude [12]. Or la perte de la kinesthésie au niveau de la cheville est en grande partie responsable du risque de chute chez les personnes âgées qui, elles, utilisent surtout les informations proprioceptives provenant de la hanche.

Le Taï Chi solliciterait donc particulièrement les ressources impliquées dans le contrôle postural statique mais aussi dynamique, particulièrement bénéfique dans ce flirt perpétuel avec le déséquilibre qui se joue lors de la réalisation d’une séquence gestuelle alternant initiation d’un pas, maintiens unipodaux, rotations intersegmentaires, etc. De plus, il met l’accent sur le rythme, la respiration, la symétrie, etc., ce qui est intéressant pour le traitement des troubles moteurs associés à la maladie de Parkinson comme la bradykinésie, l’akinésie, la raideur musculaire ou l’asymétrie.

Conclusion : quels corrélats neuronaux ?

Si tous les indices témoignant d’une stabilité réduite et dont on a montré la prévalence dans le risque de chutes sont ainsi améliorés par la pratique du Taï Chi  à raison de une ou deux séances pendant quelques semaines [8], les corrélats neuronaux sous-jacents sont encore méconnus. Des études très récentes [13] mettent en évidence après 12 semaines de pratique du Taï Chi des modifications du réflexe de Hoffmann1 qui est facilité dans des conditions sensorielles difficiles (yeux fermés, surface instable) par régulation des structures supra-spinales, ce qui suggère une neuroadaptation. Des études en IRM (imagerie à résonance magnétique) pourront peut-être révéler d’autres modifications cérébrales, comme elles l’ont fait chez les joueurs de basket ou de golf [14, 15] (), les plongeurs ou les adeptes du tir à l’arc.

(→) Voir m/s n° 1, vol. 28, janvier 2012, page 51

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Le réflexe H est induit pas une stimulation électrique du nerf qui permet, à faible intensité, de recruter les fibres sensitives par lesquelles l’excitation gagne la moelle épinière avant de revenir au muscle correspondant via les fibres .

Références

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  3. Coulombel L. La médecine chinoise à l’épreuve des essais contrôlés. Med Sci (Paris) 2010 ; 10 : 820. (Dans le texte)
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  15. Le Goïc M. Swinguer pour bien vieillir. Med Sci (Paris) 2012 ; 1 : 51. (Dans le texte)

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