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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 25, Numéro 5, Mai 2009
Évaluation des risques et perspectives thérapeutiques en oncologie colorectale
Page(s) 540 - 542
Section Forum
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2009255540
Publié en ligne 15 mai 2009

Les plus anciens des lecteurs de Médecine/Sciences connaissent bien Jean-Claude Dreyfus.

Biochimiste visionnaire, il a imposé en France, avec Georges Schapira et les encouragements de Robert Debré, le concept de pathologie moléculaire. À sa retraite, il est devenu un contributeur apprécié et passionné de notre revue.

Cet homme à l’élocution et à la phrase comme distanciées, précises et sans fioritures inutiles, aux enthousiasmes fréquents, ardents, mais retenus, pour une large part intériorisés, a fait partager aux lecteurs de Médecine/Sciences, de 1986 à 1995, son immense culture, son style clair et précis. Jean-Claude Dreyfus, Claude pour ses amis (il s’agissait de le différencier de Jean-Claude Kaplan qui, lui, avait droit à l’intégralité du prénom composé), n’était guère tenté par les spéculations philosophiques. C’était un pur rationaliste, un scientifique exprimant dans son engagement professionnel la réalité de son être.

Imaginons « Claude », le même mais âgé de 24 ans seulement. Avec sa précision clinique, le style qu’il utilisera pour rendre compte des avancées scientifiques et que connaissent si bien les premiers lecteurs de Médecine/Sciences, il nous compte en deux petits livres [1, 2] la saga d’un juif français interne en médecine pendant la guerre.

Dans le premier de ces opus, « Le médecin juif errant » [1], nous retrouvons la situation de ces juifs de France, pour beaucoup incrédules à la montée des périls, réagissant à la débâcle, à l’exode et à l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain de façon somme toute peu différente de celle des autres habitants du pays. Les événements ont même leur côté champêtre, presque insouciant, de la Dordogne à la région toulousaine, sur les bords du lac d’Annecy. Pourtant, l’ombre s’étend. Des proches disparaissent, il importe de faire de plus en plus attention, jusqu’à vivre presque en autarcie. Le regard des collègues, de beaucoup d’entre eux en tout cas, change peu à peu, les juifs sont vus comme des exceptions, si bien qu’il y aura peu de protestations lorsque les lois vichystes de 1942 excluront les médecins juifs de l’hôpital. Il existe des Justes, bien sûr, tel Gabriel Florence auprès duquel, à Lyon, le biochimiste en herbe Georges Schapira appelle son jeune collègue en difficulté. C’est là qu’avec sa volonté gauche, mais inflexible, Jean-Claude Dreyfus fera ses premiers pas au laboratoire, surmontant sa maladresse naturelle.

Hélas, la bête gronde de façon de plus en plus menaçante, Gabriel Florence est arrêté, Claude est pris par hasard dans une rafle à Annecy. C’est là que débute le deuxième tome, celui de la déportation « Souvenirs lointains de Buchenwald et Dora » [2].

Jean-Claude Dreyfus a toujours témoigné une pudeur immense en ce qui concerne sa propre vie et celle des autres, donnant l’impression d’une extrême maîtrise de ses sentiments et de ses émotions. Il fallait en fait que cette maîtrise fût bien efficace pour masquer l’intensité de son investissement personnel dans ce qui touchait tant ses proches que, plus généralement, l’image qu’il avait de la dignité des personnes.

En ce sens, le texte où Jean-Claude Dreyfus rend compte de sa déportation dans les camps de la mort de l’Allemagne nazie, mort qu’il côtoya plusieurs fois de bien près, est une illustration éclatante du personnage, description froidement objective, comme un rapport d’expert, des événements et de la situation vis-à-vis desquels Jean-Claude Dreyfus fait preuve d’une apparente distanciation que contredit cependant, selon les cas, soit un humour que lui seul peut se permettre, soit une bouffée d’émotion, une indignation intacte et le souvenir de l’indicible dont témoigne la phrase qui se brise.

Je suis persuadé que les lecteurs de ces souvenirs, qui ont connu Jean-Claude Dreyfus, le retrouveront tout entier dans ces textes ; ceux qui n’ont connu que l’homme de sciences devineront aussi qu’il fut un observateur précis et impitoyable du mal absolu qu’il semblait vouloir conjurer en sachant si bien l’énoncer, voire même le tourner en dérision, tout en en restant toujours à distance.

Références

  1. Dreyfus JC. Le médecin juif errant, 1940-1943. Préface de Denis Peschanski. Paris : La Cause des Livres, février 2009. (Dans le texte)
  2. Dreyfus JC. Souvenirs lointains de Buchenwald et Dora, 1943-1945. Préface d’Axel Kahn. Postface de Martine Dreyfus. Paris : La Cause des Livres, février 2009. (Dans le texte)

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