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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 22, Numéro 4, Avril 2006
Page(s) 434 - 436
Section Forum
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2006224434
Publié en ligne 15 avril 2006

Napoléon décéda le samedi 5 mai 1821, à l’âge de 51 ans, après 5 ans et demi d’exil à Sainte-Hélène, petite île perdue au milieu de l’Atlantique sud.

Cent quatre vingt-cinq ans plus tard, la détermination de la cause de sa mort continue de susciter des interrogations. A-t-il été empoisonné par ingestion de « mort au rat » ? Était-il intoxiqué par l’arsenic ou le calomel ? Avait-il un cancer de l’estomac ? Était-il tuberculeux ? Est-il possible d’avoir rétrospectivement une certitude diagnostique ? Autant de questions qui ont suscité une multitude de travaux [18] et divisé médecins et historiens.

L’utilisation de techniques sophistiquées d’expertise médicolégale permit de répondre, il y a quelques années, à certaines interrogations concernant une éventuelle intoxication [5]. Toutefois, la cause précise du décès demeure inconnue et à défaut de pouvoir exhumer le corps de l’Empereur pour effectuer de nouvelles investigations, les médecins continueront d’utiliser cette source précieuse d’analyse et de recherche que constituent les documents émanant de proches et de témoins l’ayant côtoyé durant son exil.

Parmi ces documents, le rapport d’autopsie publié en 1825 par le docteur Francesco Antonmarchi est considéré par la plupart des auteurs comme une référence incontournable.

Cinq rapports d’autopsie

Napoléon fut autopsié par Antonmarchi le 6 mai 1821, le lendemain du décès en présence de 17 personnes dont 7 médecins anglais.

Trois rapports d’autopsie furent rédigés les 6, 7 et 8 mai par Antonmarchi [1, 9], sir Thomas Reade [9] et le docteur Thomas Shortt [1, 9].

Très proches, ils s’accordaient, entre autres, sur la présence de poumons sains et d’une lésion gastrique d’aspect tumoral.

Un compte rendu publié en 1823 par le médecin anglais Walter Henry [1, 9], qui avait refusé de co-signer le compte rendu de Shortt en 1821 pour des raisons qui nous sont inconnues, était peu différent des précédents, mis à part la description d’un aspect efféminé de l’Empereur avec une atrophie des organes génitaux.

Enfin, en 1825, Antonmarchi publia, dans ses Mémoires, un second compte rendu d’autopsie [9, 10] plus détaillé que celui qu’il avait écrit précédemment, avec de nombreux ajouts, concernant notamment les poumons, décrits comme suspects de tuberculose.

Francesco Antonmarchi

D’origine corse, Francesco Antonmarchi (1789-1838) étudia la médecine en Italie. Docteur en philosophie et en médecine en 1808, il devint docteur en chirurgie quatre ans plus tard. En 1813, il fut nommé prosecteur du célèbre anatomiste Paolo Mascagni à l’Université de Florence.

Lorsqu’il fut recruté, à Rome, par la famille de Napoléon et le cardinal Joseph Fesch, pour remplacer l’irlandais Barry E. O’Méara, médecin personnel de l’Empereur depuis le début de son exil, il avait peu exercé la médecine clinique et possédait avant tout une expérience et des compétences en anatomie et en anatomie pathologique.

Arrivé à Sainte-Hélène en septembre 1819, il restera le médecin de l’Empereur jusqu’à son décès, le 5 mai 1821.

Peu apprécié par certains, le jugeant « léger, bavard, vaniteux et assez ignorant » [8] ou manquant de cœur et de compétence [7], il est réhabilité par d’autres, dont le chirurgien François Paoli, qui mettent en avant ses qualités professionnelles, son « dévouement de médecin » et son « immense générosité » [11, 12].

Découverte d’un plagiat

Désireux de savoir comment étaient définies, dans la littérature médicale française des années 1820-1825, les pathologies dont l’Empereur était atteint, l’un de nous (J. Bastien) découvrit une étonnante supercherie en parcourant les Revues de médecine de l’époque. À la lecture d’un article du Dr Rullier, publié en 1823 dans les Archives générales de médecine (Figure 1), intitulé : « Note sur un petit engorgement cancéreux de l’estomac, extrêmement circonscrit, perforé à son centre, et suivi de l’épanchement des alimens dans l’abdomen » [13], il apparut que des paragraphes entiers étaient similaires à ceux que fera Antonmarchi, deux ans plus tard, dans son second rapport d’autopsie. Il ne s’est pas simplement inspiré de descriptions morphologiques faites par Rullier mais a carrément fait un « copier-coller » en changeant à peine la taille des lésions.

thumbnail Figure 1.

Couverture de la revue Archives générales de Médecine de mai 1823 dans laquelle figure l’article du Dr Rullier.

Les extraits reproduits dans l’Encadré témoignent des similitudes, surlignées en gras.

Il est quasiment certain qu’Antonmarchi eut l’occasion de lire cet article car, dans le même numéro des Archives Générales de Médecine, le Pr Duméril, professeur de physiologie à la faculté de médecine de Paris, faisait l’éloge de ses compétences en anatomie à l’occasion de l’édition d’un ouvrage comportant des planches anatomiques gravées et dessinées sous la direction de son maître, le professeur Mascagni [14]. La découverte du plagiat des lésions intra-abdominales nous incita à rechercher si Antonmarchi avait utilisé d’autres « sources d’inspiration » susceptibles de nourrir son imagination, notamment pour les ajouts concernant le poumon gauche où sont signalés des « tubercules et quelques petites excavations tuberculeuses », mais sans succès.

Conclusions

Le compte rendu d’autopsie publié en 1825 par Antonmarchi est précis et bien écrit. Rédigé par le dernier médecin de Napoléon, il a été privilégié par les auteurs intéressés par les causes du décès de l’Empereur, occultant les autres rapports d’autopsie rédigés précédemment.

La découverte de similitudes avec un article médical publié par Rullier en 1823 prouve qu’il s’agit pour une grande part d’un plagiat. Cela est d’autant plus surprenant qu’on ne peut que s’interroger sur les raisons de cette falsification. Instruit, Antonmarchi maniait la langue française avec suffisamment d’aisance pour rédiger sans difficulté un compte rendu d’autopsie.

La description de lésions viscérales qu’aucun autre témoin n’avait rapportées, suggère une réelle volonté de tromperie. Voulait-il couper court aux rumeurs mettant en cause ses compétences médicales à Sainte-Hélène ? Apporter des éléments inédits aux nostalgiques de l’Empire ? Alimenter une propagande bonapartiste et discréditer les Britanniques en inventant des pathologies pouvant être liées aux conditions de détention de l’Empereur ?

Bien qu’il eut fallu près de deux siècles pour que cette supercherie soit découverte, il conviendra désormais d’en tenir compte.

Il semble souhaitable, qu’à l’avenir, médecins et historiens intéressés par l’état clinique de l’Empereur à Sainte-Hélène et par les causes de sa mort ne se réfèrent plus à ce compte rendu de 1825 et qu’ils considèrent comme suspect de mensonges tout ce qui ne figure pas dans les quatre autres comptes rendus d’autopsie rédigés par les médecins anglais et par Antonmarchi lui-même en 1821.

Références

  1. Hillemand P. Pathologie de Napoléon, ses maladies, leurs conséquences. La Palatine, 1970 : 250 p. (Dans le texte)
  2. Maury R, de Candé Montholon F. L’énigme Napoléon résolue. Paris : Albin Michel, 2000 : 256 p.
  3. Macé J. Montholon a-t-il empoisonné Napoléon ? Revue du Souvenir Napoléonien 1998; 419 : 9–11.
  4. Forshufvud S. Napoléon a-t-il été empoisonné. Paris : Plon, 1961 : 216 p.
  5. Lemaire JF, Fornès P, Kintz P, Lentz T. Autour de « l’Empoisonnement » de Napoléon. Paris : Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon, 2002 : 131 p. (Dans le texte)
  6. Di Costanzo J. Napoléon à Sainte Hélène : les causes de la mort. Hépato-Gastro 2002; 2 : 75–80.
  7. Godlewski G. Napoléon est il mort d’un cancer ? Revue de l’Institut Napoléon. Octobre 1959-Janvier 1960; n° 73–74. (Dans le texte)
  8. Ganière P. Napoléon à Sainte Hélène. Paris : Bibliothèque Amiot Dumont, 1957. (Dans le texte)
  9. Bastien J, Jeandel R. Napoléon à Sainte-Hélène. Etude critique de ses pathologies et des causes de son décès. Le Publieur, 2005 : 220 p. (Dans le texte)
  10. Antonmarchi F. Les derniers moments de Napoléon. 1819-1821 Nouvelle édition avec une introduction et des notes de Désiré Lacroix. Paris : Garnier frères, 1898 T1 : 350 p. T2 : 203 p. (Dans le texte)
  11. Poulet J. Le vrai visage d’Antonmarchi, dernier médecin de l’Empereur. Sem Hop Paris 1969; 45 : 3394–402. (Dans le texte)
  12. Paoli F. Le Dr Antonmarchi ou le secret du masque de Napoléon. PubliSud, 1996 : 350 p. (Dans le texte)
  13. Rullier. Note sur un petit engorgement cancéreux de l’estomac, extrêmement circonscrit, perforé en son centre, et suivi de l’épanchement des aliments dans l’abdomen. Arch Gén Méd 1823; II : 380–7. (Dans le texte)
  14. Planches anatomiques du corps humain, exécutées d’après les dimensions naturelles, accompagnées d’un texte explicatif, par F. Antonmarchi. Publiées par le comte de Lasteyrie, éditeur. 1er et 2e livraisons. Très grand in-folio, Paris, 1823. (Dans le texte)

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Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Couverture de la revue Archives générales de Médecine de mai 1823 dans laquelle figure l’article du Dr Rullier.

Dans le texte

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