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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 21, Numéro 3, Mars 2005
Page(s) 320 - 323
Section Histoire et sciences sociales
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/2005213320
Publié en ligne 15 mars 2005

© 2005 médecine/sciences - Inserm / SRMS

L’eugénisme est revenu au premier plan avec l’essor des nouvelles technologies biomédicales. On sait grâce aux tests génétiques détecter de plus en plus de maladies dès le stade de l’embryon. L’élimination des embryons ou des fœtus porteurs d’anomalies relève-t-elle de l’eugénisme ? Le fantasme de l’enfant « parfait », porteur de « bons gènes », réhabilite l’idée d’un eugénisme privé qui paraîtrait d’un premier abord plus acceptable que l’eugénisme du passé.

Mais qu’est-ce que l’eugénisme ? Comment les politiques se sont-ils appropriés certaines théories scientifiques pour résoudre des problèmes socio-économiques ? L’eugénisme est l’un des sujets tabous de l’histoire du xxe siècle et la plupart des livres d’histoire passe sous silence ce phénomène. Il n’est pratiquement jamais pris en considération par les historiens, du moins dans les ouvrages généraux, et, quand il est abordé, est minimisé ou reste flou. C’était pourtant un phénomène général qui touchait toutes les tendances politiques, à droite comme à gauche, et dont les conséquences ont été importantes tant du point de vue idéologique que de celui des personnes qui ont été atteintes par les politiques eugénistes. Un retour sur l’histoire permet de mieux appréhender les risques que peut entraîner le progrès dans le domaine de la science et nous incite à la réflexion et à la prudence dans l’application des connaissances.

C’est aux États-Unis que la propagande eugéniste a trouvé ses premiers échos législatifs. Mais avant de présenter ces différentes législations, il faut s’intéresser aux propagandes qui ont permis de préparer l’opinion publique.

Une brève définition de l’eugénisme

L’eugénisme fut systématisé dans la seconde moitié du xixe siècle, par Sir Francis Galton, cousin de Charles Darwin. Il définissait ainsi l’eugénisme dans Inquiries into human faculty, en 1883 : « Science de l’amélioration de la race, qui ne se borne nullement aux questions d’unions judicieuses, mais qui, particulièrement dans le cas de l’homme, s’occupe de toutes les influences susceptibles de donner aux races les mieux douées un plus grand nombre de chances de prévaloir sur les races les moins bonnes ». Étymologiquement, l’eugénisme est « l’art de bien engendrer » [1]. Mais cette idée d’amélioration de l’humanité était un vieux rêve que l’on rencontrait déjà dans les écrits de Platon (La République) ou d’Aristote (Politiques).

On distingue deux formes d’eugénisme : l’eugénisme négatif et l’eugénisme positif. Le premier vise à empêcher la reproduction des sujets dits « inférieurs » du point de vue biologique ou intellectuel en leur interdisant le mariage, en les stérilisant, voire en les exterminant comme cela fut le cas en Allemagne nazie. Le second vise, lui, à améliorer la société en encourageant la reproduction des sujets dits « supérieurs » par des prêts, ou grâce à des « haras humains », ou encore par le biais de banques de sperme sélectionné en fonction du quotient intellectuel, par exemple.

Francis Galton, en faveur d’un eugénisme positif, espérait que les gens se fixeraient des objectifs eugénistes en choisissant leur partenaire en vue du mariage. Il voulait faire de l’eugénisme une religion « laïque, substitut scientifique aux religions officielles » [2].

En 1904, à Londres, Francis Galton expose ses idées devant la Société de sociologie britannique, au cours d’une conférence intitulée : « L’eugénique, sa définition, son but, ses aspirations ». Une foule de médecins et de scientifiques se presse à cette conférence, son discours est imprimé et largement diffusé en Europe et aux États-Unis.

« La religion devient populaire »

Les idées de Francis Galton vont trouver un écho favorable dans le monde anglo-saxon cultivé ([2], p. 79). Les journaux publient fréquemment des articles sur l’eugénisme et, pour la seule année 1924, 7 500 publications sur le sujet sont répertoriées. Des organisations eugénistes voient le jour dans de nombreux pays, puis ces sociétés commencent à éditer des revues ou des ouvrages diffusant les recherches et les idées eugénistes.

Aux États-Unis, trois sociétés principales vont être fondées : l’Association pour la recherche en eugénique, qui diffusait la revue Eugénique, la Société américaine d’eugénisme (1923), qui publia, en 1926, Le Catéchisme eugéniste et l’Office d’eugénisme (1910).

Charles B. Davenport (1866-1944) dirige à partir de 1904 la Station expérimentale de l’évolution à Cold Spring Harbor (New York, États-Unis). Il fait des conférences sur la transmission de l’hérédité et a établi un questionnaire intitulé « Renseignements familiaux » qui est distribué dans différents établissements, notamment médicaux et scolaires… Des centaines de questionnaires lui furent retournés, qui lui servirent à démontrer que certains caractères comme l’hémophilie et l’albinisme, mais aussi l’alcoolisme, l’état de pauvreté et « l’arriération » mentale avaient une transmission héréditaire.

De son côté, la Société américaine d’eugénisme lança un concours de sermons eugénistes : trois cents sermons furent écrits et trois primés. Puis le 1er concours des « meilleures familles » eut lieu, également en 1920, lors de la foire annuelle du Kansas, et se développa dans d’autres États. Cette propagande eut pour conséquence l’adhésion du public aux idées eugénistes et, selon D.J. Kevles, « la religion devint populaire ». La grande majorité des universités américaines proposaient aussi des cours d’eugénisme associés aux cours de génétique.

Entre 1907 et 1917, deux nouvelles techniques de propagande furent utilisées par les partisans de l’eugénisme pour défendre leurs idées : les généalogies des familles « dégénérées », pendant des travaux de Francis Galton, et le développement des tests d’intelligence. La craniométrie, qui avait permis d’élaborer le concept biologique de race par la mesure du volume crânien, tomba en désuétude à la fin du xixe siècle et fut remplacée par les tests d’intelligence.

Le psychologue américain Henry H. Goddard importa de France les premiers tests élaborés par Binet, et améliorés par Simon en 1908. Ces tests servaient à détecter les enfants déficients et à déterminer leur âge mental [3]. En 1912, il publia ses résultats sur une famille, la famille Kallikak, nom formé à partir des racines grecques kalos (bon) et kakos (mauvais). Martin, habitant dans le New Jersey, soldat pendant la guerre de Sécession, eut un fils faible d’esprit avec une jeune femme faible d’esprit. À son retour de la guerre, il épousa une jeune fille quaker, pleine de qualités, dont il eut plusieurs enfants. H.H. Goddard étudia la descendance de ces deux femmes et montra le contraste frappant entre les deux familles. Parmi les 480 descendants de la jeune femme faible d’esprit, il y avait 143 faibles d’esprit et 46 furent jugés capables de suivre une scolarité élémentaire. Il les compara avec les 496 descendants de la jeune fille quaker : tous avaient un niveau scolaire au moins élémentaire et certains furent même des hommes réputés ([1], p. 121). Les recherches de H.H. Goddard ont fortement impressionné les professions liées au secteur social et l’idée se dégagea que l’arriération mentale était « le produit de l’hérédité ». De plus, Harry H. Laughlin (1880-1943), bras droit de C.B. Davenport, était une autorité en matière de législation et fut un expert pour les questions d’immigration à la Commission d’immigration de la Chambre des représentants.

La stérilisation obligatoire

Il existe aux États-Unis une symbiose entre la recherche eugénique, dominée par la génétique mendélienne, et l’eugénisme politique. Les grandes lignes de la politique américaine reposent sur deux axes : d’une part, la stérilisation obligatoire des « arriérés mentaux » et des délinquants sexuels et, d’autre part, la restriction de l’immigration pour éviter un déclin de l’intelligence au niveau national.

La stérilisation obligatoire fut le traitement eugénique appliqué au délit criminel comme à la faiblesse d’esprit. Le Dr Harry Sharp effectua les premières stérilisations en Indiana dès 1890, où il castra 44 garçons délinquants pour réduire leurs comportements sexuels jugés excessifs. La première loi de stérilisation fut adoptée en 1907 en Indiana, État où le Dr H. Sharp avait organisé une campagne en ce sens. Puis d’autres États suivirent petit à petit : en 1920, 19 États et, en 1944, 33 États avaient adopté dans leur législation cette loi de stérilisation (Figure 1).

thumbnail Figure 1.

Dates de promulgation des lois de stérilisation dans différents États (en bleu) (États-Unis) (d’après [1]).

Les lois de stérilisation visaient les fous, les faibles d’esprit, les épileptiques, les malades mentaux et, parfois, les criminels (Oregon, Washington, Californie…). Dans son projet de loi, H.H. Laughlin donne une liste des « personnes socialement inaptes » : « (1) les débiles mentaux ; (2) les fous ; (3) les criminels (y compris les délinquants et les dévoyés) ; (4) les ivrognes ; (5) les malades (tuberculeux, syphilitiques…)… ; (7) les aveugles ; (8) les sourds ; (9) les difformes ; (10) les individus à charge (y compris les orphelins, les bons à rien, les gens sans domicile…) ». Le mode opératoire était la vasectomie ou la salpingectomie, plus rarement la castration (Utah, Kansas). Le mode d’application était semblable dans les différents États : le Comité médical de l’asile établissait sur le malade un dossier soumis au Bureau officiel de l’État, celui-ci autorisant ou non la stérilisation. Si la stérilisation était autorisée, le malade ou le tuteur était prévenu et avait 20 à 30 jours pour faire appel à la Cour du district, puis à la Cour suprême. Si la stérilisation était confirmée, l’opération se faisait dans les 30 jours.

L’application des lois de stérilisation varia selon les États : elles furent appliquées dans les asiles financés par les fonds publics, et ont surtout touché les pauvres, les femmes jeunes et les minorités ethniques. Quant aux objections dirigées contre ces lois, elles ont surtout souligné qu’elles n’étaient pas conformes à la Constitution en ne respectant pas le droit des individus, et que la stérilisation équivalait à une punition cruelle.

C’est dans ce contexte d’opposition que se jugea à la Cour suprême le cas de Carrie Buck. En effet, en juin 1924, la Virginie adopte une loi de stérilisation. Carrie Buck, âgée de 17 ans, internée dans un asile pour arriérés mentaux à Lynchburg, est la première candidate à la stérilisation. En avril 1927, la Cour suprême eut à débattre de cette affaire. La mère de Carrie, Emma, vivait également dans cet asile depuis 1920, et était considérée selon les tests de Binet-Simon comme « débile » (âge mental de huit ans), tout comme Carrie (âge mental de neuf ans). Pour préparer leur défense, les administrateurs de l’asile consultèrent H.H. Laughlin et A. Estabrook (ce dernier ayant étudié en 1915 la famille « dégénérée » Jukes et mis en avant le coût économique d’une telle famille dont de nombreux membres étaient internés). H.H. Laughlin fournit un avis d’expert sans avoir rencontré Emma ni Carrie Buck, en déclarant que Carrie et ses ascendants appartenaient à « cette classe particulière de blancs du Sud, antisociaux, apathiques, ignorants et sans valeur ».

Carrie avait été placée dans cet asile pour accoucher en secret de Vivian née de son viol par le neveu de ses parents adoptifs. Mme Wilhelm, assistante sociale à la Croix-Rouge, témoigna devant la Cour suprême en disant que Vivian, alors âgée de sept mois, avait dans la physionomie « quelque chose qui n’était pas tout à fait normal, mais quoi ? Je suis incapable de le dire ». Ce témoignage constitua, à lui seul, la preuve décisive pour le juge Oliver Wendell qui affirma : « Trois générations d’imbéciles, ça suffit ». La Cour suprême ratifia la décision de stérilisation par un vote de huit voix contre une. Ce procès gagné par les eugénistes fut le point de départ d’un grand nombre de stérilisations en Virginie, et ce jusqu’en 1972 ([2], p. 159).

En 1980, Carrie fut retrouvée dans une maison de retraite près de Charlottesville, ainsi que sa sœur Doris, stérilisée en 1928 à son insu. Des reporters et des professeurs leur rendirent visite et déclarèrent qu’elles avaient toutes deux une intelligence normale. Vivian, décédée à 8 ans de maladie infantile, avait fait une scolarité normale et était plutôt considérée comme une bonne élève et un modèle de conduite par ses instituteurs [4].

Après 1930, certains pays européens, comme les Pays scandinaves et l’Allemagne, mirent en place des politiques de stérilisation calquées sur le modèle américain. La Diète japonaise, en juin 1948, sous l’occupation américaine, promulgua une loi intitulée « loi de protection eugénique », visant à légaliser les stérilisations et les avortements eugéniques.

La loi de restriction de l’immigration

De nombreux eugénistes furent préoccupés par le fait que les lois restreignant le mariage ou imposant la stérilisation risquaient d’être peu efficaces si « la vigueur biologique de la nation continuait d’être mise en danger par la menace étrangère » ([9], p. 134). L’immigration en provenance de l’Europe de l’Est et du Sud était en ce début du xxe siècle de plus en plus importante. Elle suscitait de vives réactions de la part des syndicats, qui craignaient que ce flux ne fasse baisser les salaires, des nationalistes, qui pensaient que ce flux pouvait détériorer le « caractère » américain, des travailleurs sociaux, qui notaient le nombre grandissant des défavorisés, et des politiques, qui avaient peur du communisme.

Les psychologues souhaitant que leur discipline soit reconnue comme une science rigoureuse, c’est dans ce contexte que les tests d’intelligence se développèrent au début du xxe siècle.

Les tests de Binet-Simon montrèrent qu’une grande majorité des immigrants de l’Europe de l’Est étaient faibles d’esprit. H.H. Goddard affirma dans Journal de la délinquance (1917) : « Nous ne pouvons échapper à cette conclusion générale que ces immigrants étaient d’une intelligence étonnamment faible ». Ces tests furent utilisés à grande échelle : Robert M. Yerkes, psychologue à Harvard, organisa en 1917 des tests dans l’armée, afin que « chacun puisse être affecté au poste qui lui convient durant son service militaire ». Le Comité des psychologues mit au point deux séries de tests : les tests Army Alpha, pour les recrues sachant lire et écrire l’anglais, et les tests Army beta, en images, pour les autres recrues. Entre 1917 et 1918, 1 700 000 recrues furent testées, et l’analyse de ces tests fut publiée en 1921 dans un volumineux rapport intitulé Les examens psychologiques dans l’armée des États-Unis. Le psychologue Carl Brigham publia en 1923 une Étude de l’intelligence américaine, ouvrage court et schématique qui pouvait être lu par un large public. Ces résultats montraient que l’âge mental moyen des Américains blancs était de 13,08 ans, juste au-dessus de la limite de la débilité légère (âge normal : 16 ans) et que les immigrants européens pouvaient être classés selon leur pays d’origine, le Russe avec un âge mental de 11,34 ans, l’Italien de 11,01 ans, le Polonais de 10,74 ans : l’immigrant était donc un débile léger. Par ailleurs, l’âge mental moyen des Afroaméricains était le plus faible, se situant à 10,41 ans, faisant dire aux analystes que les arriérés mentaux étaient nombreux dans cette population ([4], p. 239).

Ces chiffres frappèrent les esprits et ont attiré l’attention, en 1923, du Comité sur l’immigration et les naturalisations de la Chambre des représentants. Les arguments « biologiques » et « raciaux » ont figuré au premier plan des débats et, en avril 1924, la Chambre des représentants et le Sénat votèrent à une écrasante majorité la loi sur l’immigration. Elle fut rapidement promulguée par le président Calvin Coolidge qui, en la signant, déclara : « L’Amérique doit rester américaine ». Cette loi limitait l’entrée des immigrants provenant de toute l’Europe dans des proportions importantes, en imposant des quotas annuels fixés à 2 % de chaque nation répertoriée lors du recensement de 1890.

Conclusions

Au cours du siècle dernier, les scientifiques se tournèrent peu à peu vers d’autres formes d’eugénisme, positif celui-ci, lié à une sélection des gamètes via, notamment, les banques de sperme. Puis survinrent les progrès de la génétique humaine après la Seconde Guerre mondiale et la grande révolution des années 1970 avec l’avènement du génie génétique. Mais si la procréation médicalement assistée et la pratique de tests génétiques constituent une aide fantastique pour limiter l’expression de « mauvais » gènes, ils n’aboutiront jamais à l’éradication des maladies génétiques puisque des mutations de novo peuvent apparaître à chaque génération. Cette brève présentation historique des pratiques eugéniques aux États-Unis doit amener à réfléchir sur les moyens que la science moderne pourrait fournir aux pratiques eugéniques, mais aussi au caractère illusoire de certains objectifs de celles-ci.

Références

  1. Sutter J. L’eugénique : problèmes, méthodes, résultats. Paris : PUF, 1950 : 18. (Dans le texte)
  2. Kevles DJ. Au nom de l’eugénisme. Paris : PUF, 1995 : 15. (Dans le texte)
  3. Gould SJ. La mal-mesure de l’homme. Paris : Poche Éditions, 1983 : 191. (Dans le texte)
  4. Gould SJ. Le sourire du flamant rose. Paris : Seuil, 1988 : 288. (Dans le texte)

Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Dates de promulgation des lois de stérilisation dans différents États (en bleu) (États-Unis) (d’après [1]).

Dans le texte

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