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Editorial
Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 18, Numéro 8-9, Août–Septembre 2002
Page(s) 795 - 795
Section Éditorial : Le mot du mois
DOI https://doi.org/10.1051/medsci/20021889795
Publié en ligne 15 août 2002

Ne va donc pas croire que des cheveux blancs et des rides prouvent qu’un homme a longtemps vécu : il n’a pas longtemps vécu, il a longtemps été. Quoi, te diras-tu qu’un homme a beaucoup navigué parce qu’une violente tempête l’a surpris à la sortie du port, l’a porté çà et là dans la tourmente furieuse de vents différents et promené en cercle sur la même étendue de mer ? Il n’a pas beaucoup navigué : il a seulement été beaucoup ballotté.

Je m’étonne toujours quand je vois des gens demander aux autres de leur donner de leur temps, et ceux qui sont sollicités l’accorder si aisément ; tous deux considèrent la raison pour laquelle ce temps est demandé, mais le temps lui-même, ni l’un ni l’autre. C’est comme si ce qu’on demandait n’était rien et ce qu’on donne rien non plus. On joue avec la chose la plus précieuse qui soit. Mais on n’en est pas conscient parce qu’elle est immatérielle ; parce qu’elle ne tombe pas sous le regard, on ne lui accorde pour ainsi dire aucun prix. Les hommes reçoivent avec avidité des pensions, des allocations et leur consacrent leur peine, leur application, leurs soins ; mais personne n’estime le temps. On en use sans réserve comme s’il ne coûtait rien. Et pourtant, ces mêmes gens, vois-les, s’ils sont malades, si le danger d’une issue fatale se rapproche, vois-les aux genoux des médecins ; s’ils redoutent la peine capitale, vois-les tout prêts à dépenser tout leur avoir pour vivre ! Tant les passions en eux sont discordantes ! Si l’on pouvait montrer à chacun le nombre des années passées et celui des années qui lui restent à vivre, comme ils trembleraient, comme ils en seraient économes ceux qui verraient combien il leur en reste peu !

N’imagine pas pour autant que ces gens n’aient pas conscience que le temps a une valeur : car ils disent facilement de ceux qu’ils aiment avec force qu’ils seraient prêts à leur donner une partie de leurs années. Ils donnent sans comprendre ; ils donnent de telle façon que ce qu’ils s’enlèvent ne profite à personne. Ils ne comprennent pas vraiment qu’ils se privent de quelque chose, c’est pourquoi l’idée de la perte ne leur est pas pénible : ils ne la sentent pas. Personne ne te rendra tes années, personne ne te restituera à toi-même. Ton existence continuera comme elle a commencé, sans remonter ni arrêter son cours ; tu n’entendras aucun tumulte, rien ne te préviendra de son flux : elle s’écoulera silencieusement. Ni l’autorité d’un roi, ni la faveur d’un peuple ne pourront la prolonger : suivant l’impulsion reçue le premier jour, elle courra, rien ne la détournera ou ne la ralentira. Qu’arrivera-t-il ? Tu es occupé, la vie se hâte ; cependant la mort viendra et il te faudra bien t’y soumettre, que tu le veuilles ou non.

La vie se divise en trois périodes : ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. De ces trois, celle que nous traversons est courte, celle que nous allons vivre est douteuse, celle que nous avons vécue est certaine. Car c’est celle sur laquelle la fortune a perdu ses droits, qui ne peut retomber au pouvoir de personne.

Le présent est si court que certains le tiennent pour inexistant - car il est dans une course permanente, il coule et se précipite. Il est achevé avant même de commencer et ne connaît pas plus d’arrêt que le monde ou les astres empêchés par leur mobilité sans répit de jamais rester à la même place.

Où regardes-tu   Vers quel lointain vont tes pensées ? Tout ce qui est censé arriver relève de l’incertain. La vie est brève et longue la science.

La partie de la vie que nous vivons est courte. Tout le reste n’est pas de la vie, c’est du temps.


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