La vie personnelle de Gregor Johann Mendel
(1822-1884) est mal connue car on ne dispose pas de ses papiers
personnels, détruits après son décès. Elle a été reconstituée à
partir de documents officiels, conservés soit dans le monastère
Saint-Thomas de Brünn (actuellement Brno) où il vécut de 1843 à
1884, soit dans les archives de l’Administration impériale
viennoise ou dans celles de l’Administration locale de Moravie,
alors province d’Empire des Habsbourg. Deux biographies de Mendel
existent, écrites par des Moraves, la première, parue en 1924 en
allemand, a pour auteur Hugo Iltis [1] qui a pu rencontrer des
contemporains de Mendel ; la seconde, publiée par Vitezlav
Orel, est parue en anglais en 1996 [2]. Ni l’une ni l’autre, à
notre avis, ne réussit pleinement à capter la personnalité du moine
Mendel, notamment telle qu’elle s’est exprimée pendant la période
révolutionnaire de 1848.
La pétition de 1848
Gregor Mendel, célèbre pour ses travaux sur
l’hérédité, s’engagea aussi en politique, comme en témoigne la
pétition, signée en août 1848 par six moines augustins de son
monastère, qui fut envoyée à l’Assemblée constituante impériale
viennoise. Elle témoigne de la participation des moines au
mouvement revendicatif de 1848. La signature de Mendel au bas de ce
texte et le fait qu’il aurait été rédigé de sa
main - d’après Weiling [3], un autre de ses
biographes - font supposer que Mendel lui-même en était
l’auteur. Ce manuscrit permet de connaître la façon dont Mendel a
perçu les événements au cours de cette période d’agitation et son
attitude vis-à-vis de son monastère et de la hiérarchie religieuse.
Nous présentons ici (en italiques), par paragraphes numérotés de 1
à 6, la traduction française intégrale du texte qui a été retrouvé
en 1955 dans les archives relatives aux années 1848-49 de
l’Assemblée constituante. En voici le début :
1. « Haute Assemblée de
l’Empire, À l’occasion de la réorganisation politique de notre
patrie, les soussignés estiment de leur devoir, au nom de
l’humanité, d’attirer l’attention de la Haute Chambre autrichienne
sur le fait que toute une classe d’hommes, non négligeable, dans
les États autrichiens, totalement exclue des conquêtes de mars et
de mai, ne peut partager qu’avec amertume la liesse des peuples qui
se sentent comblés ».
Le contenu de cette pétition est étroitement lié
aux événements révolutionnaires de mars 1848 qui, de Vienne, ont
gagné les provinces sous la domination des Habsbourg.
Contexte révolutionnaire de la
pétition
Le 13 mars 1848, à Vienne, un mouvement
revendicatif mené par des intellectuels enseignants et des
étudiants entraîna la démission du ministre Metternich, suivie d’un
revirement libéral de l’empereur Ferdinand (1835-1848) qui promit
la rédaction d’une constitution (« conquêtes de
mars »). Simultanément, une vague de ferveur
révolutionnaire se répandit dans l’Empire autrichien. La
participation des moines augustins de Saint-Thomas à Brno fut
précoce car, enseignants eux-mêmes, ils se rallièrent au mouvement
dès le 17 mars. Les pères Bratanek et Gabriel se joignirent à
une députation d’étudiants de Brno en soutien au mouvement amorcé à
Vienne, tandis que le supérieur Napp recevait au monastère un
groupe d’étudiants viennois. Le lendemain, il célébra en l’honneur
des étudiants tués par l’armée au cours des échauffourées de
Vienne, une messe pendant laquelle le père Krizkovsky dirigea le
Requiem de Cherubini et le père Klacel fit un sermon où il
demandait l’abolition du travail féodal et l’amélioration des
conditions de vie des travailleurs [2].
Ces moines militaient aussi en faveur de la
résurrection de la nation tchèque, contrairement à la bourgeoisie
locale d’origine allemande et conservatrice. Ils furent, avec leurs
amis professeurs laïcs, parmi les meneurs de la rébellion à Brno.
L’abbaye étant un gros propriétaire terrien, l’abbé Napp siégeait
de droit à la Diète provinciale et, lorsqu’il fut question
d’organiser les élections de la nouvelle Diète, il s’opposa à
l’augmentation de la représentation des bourgeois et favorisa une
représentation proportionnelle des régions rurales. La nouvelle
Diète morave se réunit à Brno le 31 mai et, à l’instigation de Hans
Kudlich, un paysan originaire de Silésie comme Mendel, proclama
l’abolition du servage en Moravie le 11 juillet. Les travaux
de la Diète s’interrompirent lorsque le gouvernement de Vienne
accepta enfin le principe d’une assemblée constituante élue au
suffrage universel : ce sont les « conquêtes de
mai » dont parle la pétition. D’où « la liesse des
peuples qui se sentent comblés », car cette assemblée de
383 membres élus - dont 38 pour la Moravie et 10 pour la
Silésie - fut composée de représentants venant de
diverses provinces de l’Empire .
Ce parlement, réuni à Vienne le 22 juillet 1848,
devait rédiger la nouvelle constitution et formuler les conditions
pour sortir du féodalisme. Le début d’août 1848 est une période
faste : tous croient en cette Haute Assemblée de l’Empire et
attendent d’elle « la réorganisation politique de leur
patrie », en accord avec les revendications des mois
précédents. De nombreuses pétitions furent alors envoyées au
parlement parmi lesquelles celle qui nous intéresse. Daté du 8 août
1848, le document a été enregistré le 11 et communiqué le 16 au
comité réuni pour la nouvelle constitution.
Signataires et objectif de la
pétition
Les signataires se présentent comme des
« professeurs et chargés d’âmes, prêtres de l’abbaye des
Augustins Saint-Thomas à Alt-Brünn, (qui) se permettent
d’exprimer à la Haute Assemblée de l’Empire la juste requête de la
reconnaissance de leur droit constitutionnel de citoyens »
et terminent en demandant « qu’il leur soit permis, dans la
mesure de leurs aptitudes et du mérite acquis par le passé, de
consacrer toute leur énergie spirituelle à l’enseignement
public ».
En tête des signataires se trouve le père
Mattheus Klacel, alors âgé de 40 ans, brillant botaniste et
ex-professeur de philosophie, déchargé de ses cours par l’évêque de
Brünn à cause de ses positions pro-hégéliennes en 1843, époque où
Mendel est entré au monastère. Klacel, devenu l’ami et le mentor en
sciences naturelles de Mendel, était de plus un fervent militant de
la renaissance nationale tchèque. Vient ensuite la signature du
père Gabriel, 37 ans, professeur de mathématiques à Brünn, qui a
participé directement aux événements. Sont également signataires,
deux moines, J. Lindenthal, 38 ans, vicaire de la paroisse
d’Alt-Brünn, et Benedict Fogler, 36 ans, professeur de français et
d’italien, qui seront plus tard les collaborateurs de Mendel au
cours de son expérimentation sur les pois. Autre signataire,
Chrysostomus Cyganek, jeune clerc de 23 ans entré à Saint-Thomas la
même année que Mendel, trop jeune pour être prêtre, a mis son nom
sous celui de Lindenthal avec la mention « candidat
professeur ». Enfin, vient en dernier, accompagnée de la
même mention, la signature de Gregor Mendel, 26 ans, prêtre et
vicaire de la paroisse d’Alt-Brünn.
Lindenthal et Cyganek partagent avec Mendel le
déplaisir d’avoir hérité inopinément de la charge de la paroisse
d’Alt-Brünn. La pétition demande « la reconnaissance de
leur droit constitutionnel de citoyens » et la possibilité
d’exercer en tant que professeurs. Klacel souhaite retrouver un
poste d’enseignant en philosophie ; Mendel, Lindenthal et
Cyganek veulent devenir professeurs, revendication que soutiennent
les signataires déjà enseignants.
Auteur de cette pétition
Mendel, ayant vocation pour le professorat, a
mené ses études secondaires dans des conditions misérables. Ne
supportant plus les privations, il est entré à Saint-Thomas en 1843
dans l’espoir qu’à l’instar d’autres moines il serait envoyé à
l’université de Vienne aux frais du monastère, pour y acquérir les
diplômes nécessaires à sa qualification d’enseignant. Dans ce but,
il accepta de suivre cinq longues années d’études en théologie pour
devenir prêtre et ne ménagea pas sa peine pour y parvenir. Mais en
1847, trois moines responsables de la paroisse d’Alt-Brünn
décédèrent subitement [1]. À la demande de son abbé, par dispense,
car il n’avait pas achevé ses études, Mendel fut nommé sous-diacre
le 22 juillet, jour de ses vingt-cinq ans (âge requis pour devenir
prêtre) et, dans l’urgence, diacre le 24, enfin ordonné prêtre le 6
août, afin de pourvoir au service paroissial. L’année suivante, il
termine sa formation religieuse fin juin et se prépare à entrer à
l’Université. Mais hélas, le 22 juillet 1848, l’évêque le nomme
curé d’Alt-Brünn, ce qui sonne le glas de ses espérances
universitaires et professorales. Ironie du sort, ce jour
anniversaire de ses 26 ans est aussi celui de l’ouverture de
l’Assemblée Impériale Constituante !
Mendel constate avec amertume qu’il ne sera
jamais professeur et que son état de prêtre régulier l’assujettit à
une sorte de féodalité religieuse pour le reste de sa vie, ce qui
le conduit à écrire cette pétition datée du 8 août. D’emblée, en
termes véhéments, elle décrit précisément la condition du prêtre
régulier, totalement dépourvu de droits civiques :
2. « D’après le droit civil
autrichien, le religieux régulier se trouve derrière le
criminel - dont les droits civiques ne sont que
suspendus - comme un être civiquement privé de droits ;
les droits du citoyen autrichien lui sont refusés, il est selon le
texte juridique déclaré civiquement mort. Comme c’est le cas pour
l’aliéné, l’enfant et la personne placée sous curatelle, tout
contrat qu’il conclut est nul ; il n’a le droit ni de se
porter caution, ni de porter témoignage devant un tribunal, ni
d’être témoin ou assistant lors d’un mariage, ni de tenir le rôle
de parrain lors d’un baptême ou d’une confirmation ; il n’a le
droit ni d’hériter, ni de léguer à sa famille, souvent dans le
besoin, le peu de bien souvent durement acquis ;
juridiquement, seul son ordre hérite de lui et pour lui. C’est
ainsi que, jusqu’à maintenant, les statuts civiques de la monarchie
absolue se prononcent en faveur des communautés religieuses, mais
au préjudice délibéré du religieux pris individuellement qui
malheureusement n’en a saisi la signification pratique, lourde de
contenu, qu’après des années, au prix de tristes expériences.
Ces lois sont encore, depuis le 13 mars, pleinement en vigueur,
elles n’ont pas été suspendues et jusqu’à aujourd’hui le droit de
la citoyenneté constitutionnelle n’a pas été accordé au religieux
régulier. »
Entouré de moines - rebelles quand il
s’agissait de défendre le droit et les libertés des paysans, des
ouvriers et des Tchèques - Mendel n’a pas, comme eux,
accepté la perte de ses droits civiques du fait de son entrée au
monastère, perte dont il n’a pris conscience
« qu’après des années au prix de tristes
expériences ». On peut dès lors comprendre qu’à la faveur
des circonstances révolutionnaires il espère rentrer en leur
possession autant que jouir des droits nouveaux du citoyen. Ce
statut insupportable du moine régulier n’est cependant pas
universel puisqu’une solution a été trouvée ailleurs :
3. « En France, le monastère
est considéré comme une libre association où le citoyen n’a pas le
droit d’être dissous dans le moine, son libre droit de citoyen est
à chaque instant reconnu et protégé par l’État comme intangible et
au-dessus du contrat privé que constitue son lien avec
l’ordre. »
L’amertume de Mendel n’est pas récente. Dès ses
années de noviciat, l’isolement et le conditionnement imposés aux
jeunes clercs derrière les murs du monastère lui avaient été
pénibles, souvenirs qui contribuent à sa violence contre
l’institution monastique. Cette acrimonie s’exprime dans le
paragraphe suivant :
4. « En examinant de plus
près la signification ecclésiale et sociale des monastères
autrichiens au xixe siècle, on est obligé de
reconnaître, en tant qu’observateur impartial, que ces asiles et
instituts de l’amour chrétien ne sont moralement rien d’autre que
des séminaires forcés ; ils sont purement et simplement tombés
au rôle d’institution d’assistance pour jeunes gens pauvres et
aveuglés. Il faut d’ailleurs avouer que l’isolement forcé de la
population, le retrait du cercle familial, le repliement sur
soi-même, une éducation déficiente et tendancieuse, la
différenciation voyante dans le vêtement, l’attitude et les gestes,
l’obéissance absolue révèlent le coup de grâce porté au citoyen
dans le moine et représentent l’état du plus profond
abaissement. »
Mendel se rebelle d’autant plus contre le destin
qui l’attend que la privation de droits civiques s’accompagne d’une
dévalorisation sociale du moine aux yeux du monde tant laïc que
religieux :
5. « Puisque le droit de
libre citoyenneté est volé à l’ensemble du clergé régulier, puisque
celui-ci ne compte que comme outil aveugle de la hiérarchie et que
l’État a donné son approbation par son droit civil, de ce fait, ce
clergé n’a pu bientôt apparaître à la part intelligente du peuple
que comme un membre mort de la société, dépourvu de
signification ; et c’est pourquoi, encore aujourd’hui, les
moines comptent pour des zéros dépourvus de droits, sans volonté
personnelle, exclus du grand livre d’or des citoyens libres et
dignes ! Par suite, ils sont exclus de toutes les élections
régionales ou nationales, comme celle du Parlement allemand, car la
capacité active et passive d’élire tout organisme représentatif
leur a été déniée, alors qu’elle est reconnue au travailleur le
plus démuni. »
En cette période de recherche frénétique de
droits et de liberté, Mendel a découvert avec amertume que les
moines sont exclus de toute représentation électorale. Or, d’avril
à juin 1848, se déploya une intense activité pour élire les
représentants : Parlement allemand à Francfort qui s’ouvre le
18 mai ; Diète morave à Brünn le 31 mai ; Congrès slave à
Prague début juin et enfin Assemblée constituante impériale le 22
juillet. Cette période riche en activités électorales a été
l’occasion pour les jeunes moines de découvrir les nouveaux droits
des citoyens, tout en constatant qu’eux-mêmes en étaient
exclus.
La pétition se termine par une ultime
exhortation en faveur des droits civiques et la supplique pour le
droit d’enseigner :
6. « Dans la grande Autriche
constitutionnelle, dans cet État de citoyens qui se dresse, libre,
devant les peuples de l’Europe, comment pourrait-il rester des
esclaves exposés au mépris, à la dérision et à la raillerie des
peuples libres et civilisés du monde ? Ce serait un pilori
pour l’Autriche - comparé à l’édifice colossal et structuré de sa
Constitution - d’avaliser ces prisons de la citoyenneté, ces tombes
de la liberté constitutionnelle. Certes, bientôt l’enterré vivant
qui occupe sa cellule sera appelé à la résurrection et à l’activité
de citoyen par les puissantes trompettes du premier Parlement
autrichien. Dans cette perspective, les professeurs et chargés
d’âmes soussignés, prêtres de l’abbaye des Augustins Saint-Thomas à
Alt-Brünn, se permettent d’exprimer à la Haute Assemblée de
l’Empire la juste requête de la reconnaissance de leur droit
constitutionnel de citoyens, avec la demande qu’il leur soit
permis, dans la mesure de leur aptitude et du mérite acquis par le
passé, de consacrer toute leur énergie spirituelle entièrement à
l’enseignement public, entièrement à la libre, une et indivisible
citoyenneté. Avec un profond sentiment d’honneur, ils s’assignent
comme tâche de leur vie entière la promotion de la Science et de
l’Humanité, conformément à l’esprit de progrès
constitutionnel.
Brünn, le 8 Août 1848.
Fr Mattheus Klacel, ancien Professeur de
Philosophie. Dr Philipp Gabriel, Professeur de Mathématiques à
Brünn, Directeur de l’Institut comtal de Thurn. Josef Lindenthal,
Vicaire auprès de la paroisse d’Alt-Brünn. Chrysostomus Cyganek,
Candidat professeur. Benedict Fogler, Professeur de Langue et de
Littérature françaises, Professeur certifié d’Italien. Gregor
Mendel, Vicaire, Candidat professeur ».
Dans ce texte, le moine Mendel exprime toute la
frustration qu’il ressent à la perspective de vivre dorénavant sans
droits civiques ni juridiques et d’avoir à subir la dévalorisation
sociale de son état : dans le monde laïc, il se refuse à être
un « membre mort de la société ». Il critique
l’institution monastique qu’il traite de « séminaires
forcés », refuse de lui devoir « une obéissance
absolue », en dénonce les rapports abusifs avec ses
membres. Mendel fait l’aveu qu’en entrant au monastère, avec les
« autres jeunes gens pauvres et aveuglés », il
ignorait tout de la condition du moine et exprime son ressentiment
car « malheureusement il n’en a saisi la signification…
qu’après des années, au prix de tristes expériences ».
S’il n’avait pas été ordonné prêtre
prématurément au cours de l’été 1847, apprenant qu’il n’était plus
question pour lui de devenir professeur par la voie religieuse,
Mendel aurait pu quitter le monastère à la faveur de la révolution,
participer aux élections des représentants, et peut-être même
devenir l’un d’entre eux - comme le paysan
Kudlich - et surtout exister en tant que citoyen.
Cependant, malgré son immense déception, Mendel ne remet pas en
cause son appartenance religieuse ; il est prêtre et le
restera : mais il lutte pour obtenir les droits qui lui
redonneront sa dignité.
Ainsi, contrairement à d’autres historiens [4,
5], nous sommes d’avis que non seulement Mendel avait saisi
pleinement toutes les implications des termes de la pétition, mais
qu’il en était l’instigateur principal, voire l’auteur selon toute
vraisemblance.
La pétition, lettre morte
L’Assemblée constituante impériale vota, le
7 septembre 1848, le projet présenté par Hans Kudlich, qui
abrogeait définitivement les liens de servitude dans tout l’Empire,
mais, les travaux sur la constitution ne progressant que très
lentement, l’agitation révolutionnaire reprit à Vienne en octobre
1848, menée par les ouvriers. Elle fut réprimée par l’armée dès la
fin du mois. En décembre 48, l’empereur Ferdinand abdiqua et
François-Joseph lui succéda avec la ferme intention de reprendre
les pouvoirs abandonnés par son prédécesseur. Sans avoir changé le
statut juridique des moines, le Parlement fut dissous en mars 1849,
tandis qu’une vague de néo-absolutisme et de néo-cléricalisme
déferlait sur le pays.
Mendel, resté curé d’Alt-Brünn et chapelain de
l’hôpital voisin, tomba gravement malade en janvier 1849, à la
suite d’une infection probablement contractée au chevet des malades
[6] ou lors des autopsies auxquelles il participait [7]. C’est
seulement à cette époque, que la pétition fut assignée à la
Commission aux affaires religieuses de l’Assemblée constituante,
devenant ainsi publique et officiellement connue de l’évêque de
Brünn, avec tout le retentissement prévisible au cours d’une telle
période de réaction. Mendel fut toutefois nommé professeur adjoint
à Znaïm, en septembre 1849, probablement à l’insu de l’évêque [6].
Après la tourmente, la hiérarchie ecclésiastique séculière locale
se manifesta clairement en faveur de l’absolutisme. Le comte
Schaffgotsche, évêque de Brünn (1841-1870), disposant pour
justifier son action d’un document public, tiendra dorénavant
Mendel sous surveillance, comme en témoigne le rapport de police de
1849 sur ses faits et gestes à Znaïm, signé par tous ses collègues
d’enseignement [1]. Soumis à cette surveillance qui ne faillira
pas, Mendel sera amené à masquer ses activités et adoptera en
toutes circonstances un comportement discret que ses biographes ont
interprété comme une tendance à l’introversion [1, 2].
Mendel va demeurer un « enterré vivant
qui occupe sa cellule », il ne sera pas « appelé à
la résurrection et à l’activité de citoyen par les puissantes
trompettes du premier Parlement autrichien », mais il
restera toute sa vie fidèle à ses idées radicales. L’esprit
novateur dont Mendel a fait preuve en partageant les aspirations
révolutionnaires de son temps a été bridé du fait de son
appartenance à un ordre religieux, qui néanmoins lui fournira
les conditions favorables à l’éclosion de sa pensée créatrice.
‡
Références
1. Iltis H. Gregor Mendel. Leben, Werk und
Wirkung. Berlin : Springer, 1924. Traduction
anglaise : Life of Mendel. London : Allen and
Unwin, 1932. 2e ed. New York : Hafner, 1965.
2. Orel V. Gregor Mendel, the first
geneticist. Oxford : Oxford University Press, 1996.
3. Weiling F. J.G. Mendel und die Eingabe der
capitularen des Stiftes St-Thomas an den Österreichischen Reichstag
vom 8. August 1848. Folia Mendeliana 1998/1999 ;
33/34 : 5-10.
4. Orel V, Armogathe JR. Mendel, un inconnu
célébre. Paris : Belin, 1985.
5. Orel V, Verbig A. Mendel’s involvement in the
plea for freedom on teaching in the revolutionary year of 1848.
Folia Mendeliana 1984 ; 19 : 223-33.
6. Nivet C. Une maladie énigmatique dans la vie de
Gregor Mendel. Med Sci (Paris) 2004 ;
20 : 1050-3.
7. Coleman W. Ferdinand Schindler letters to
William Bateson, 1902-1909. Folia Mendeliana 1967 ;
2 : 9-17.