> Le paludisme représente la
première endémie parasitaire au monde. Elle cause près de 2,5
millions de décès par an, dont une grande majorité d’enfants en bas
âge et de femmes enceintes. Le paludisme cérébral (PC) (ou
neuropaludisme) est une forme grave de l’infection à Plasmodium
falciparum, caractérisé par une accumulation plus importante
d’hématies parasitées par P. falciparum, de leucocytes
mononucléés et de plaquettes au niveau des microvaisseaux
cérébraux, ainsi que par une activation endothéliale systémique et
un nombre accru de microparticules (MP) endothéliales circulantes
(pour revue, voir [1]).
De nombreuses études ont démontré le rôle clé de
certaines cytokines pro-inflammatoires dans le développement du PC,
comme le tumor necrosis factor (TNF) et plus récemment la
lymphotoxine a (LT). Ces deux cytokines appartiennent à la même
famille, et leur interaction avec le même récepteur, le TNFR2,
conduit à l’activation de l’endothélium [2], caractérisée par une
augmentation d’expression de molécules d’adhérence, mais aussi une
libération de quantités accrues de MP.
Nous avons testé les propriétés
anti-inflammatoires d’une nouvelle molécule nommée LMP-420 dans un
modèle in vitro de lésion cérébrale développé dans notre
laboratoire. La stimulation de cellules endothéliales cérébrales
humaines par TNF ou LT conduit à une augmentation de l’expression
des molécules ICAM-1 (intercellular adhesion
molecule 1) et VCAM-1 (vascular cell adhesion molecule
1), deux molécules dont l’expression est plus élevée à la
surface de l’endothélium cérébral chez les patients décédés de PC
comparativement aux témoins [3, 4]. Cependant, lorsque les cellules
endothéliales sont stimulées en présence de LMP-420, une inhibition
significative de cette augmentation d’expression est observée.
ICAM-1 et VCAM-1 étant des récepteurs utilisés
par les hématies parasitées par P. falciparum lors de la
cytoadhérence, nous avons étudié l’impact de cette inhibition sur
l’adhérence des hématies parasitées à la surface de l’endothélium
activé. En présence de TNF comme de LT, le nombre de parasites
spécifiques à ICAM-1 qui cytoadhèrent à l’endothélium se trouve
significativement augmenté, du fait de l’augmentation du nombre de
récepteurs disponibles à la surface de la cellule endothéliale. En
revanche, si le LMP-420 est ajouté en même temps que le TNF ou la
LT, l’adhérence parasitaire due à ICAM-1 se trouve abrogée.
Une étude réalisée au Kenya par Newbold et
al. a montré que l’adhérence des hématies parasitées à ICAM-1
était supérieure chez les enfants atteints de PC [5]. Une baisse de
cette cytoadhérence par LMP-420 pourrait donc influencer
favorablement l’évolution de la maladie chez les jeunes
patients.
Enfin, nous avons testé les effets de LMP-420
sur l’augmentation de la vésiculation endothéliale, qui se traduit
par la production de MP. En effet, nous avons montré au cours d’une
étude précédente que l’activation endothéliale par TNF et LT
conduit à une libération significativement plus importante de MP
par ces cellules in vitro, que celle observée au repos dans
les conditions physiologiques. Il a été également démontré que
cette vésiculation endothéliale accrue est nettement plus
importante chez les patients décédés de PC que chez les témoins
[6]. Dans notre modèle, lorsque les cellules endothéliales
cérébrales humaines sont stimulées par TNF ou LT en présence de
LMP-420, on observe dans les deux cas une inhibition hautement
significative de la production de MP endothéliales, celles-ci
retrouvant leur niveau de production observé dans les conditions
physiologiques [7].
Nos résultats montrent que LMP-420, nouveau
composé purinique de bas poids moléculaire possède une activité
anti-inflammatoire capable d’inhiber l’activation endothéliale et
l’augmentation d’expression d’ICAM-1, l’adhérence parasitaire
spécifique à ce récepteur, et enfin la production de MP
endothéliales, trois caractéristiques associées à la forme mortelle
de PC pédiatrique [7]. Outre ses propriétés anti-inflammatoires,
LMP-420 est capable d’inhiber jusqu’à 98 % de la production
monocytaire de TNF, tant dans sa forme soluble que dans la forme
membranaire. En admettant que ce composé soit actif et bien toléré
in vivo, et surtout que la lésion ne soit pas irréversible
lors de l’administration au patient, LMP-420 pourrait inhiber au
moins deux étapes cruciales de la pathogénie du PC : la
production excessive de TNF par les monocytes en réponse à
l’infection parasitaire, et également l’effet de cette cytokine
ainsi que de la LT sur l’endothélium (Figure 1). Par
ailleurs, de très récentes données font état d’une activité
anti-agrégante de la molécule sur les plaquettes humaines. Comme le
rôle des plaquettes dans les lésions cérébrales du PC a été
démontré dans le modèle murin (résultats expérimentaux revus dans
[2]), puis récemment confirmé chez l’homme au cours de plusieurs
études, il est également envisageable qu’un traitement par LMP-420
puisse diminuer les dérèglements de l’hémostase et limiter
l’accumulation plaquettaire intracérébrale associée à la forme
mortelle de PC pédiatrique [8]. Enfin, outre son action inhibitrice
dans la production de TNF par les monocytes, LMP-420 abroge
également la sécrétion de MCP-1 (monocyte chemoattractant
protein-1) par ces mêmes cellules, mais également la production
de LT par les lymphocytes Th1. Si, contrairement à la LT, le rôle
de MCP-1 n’a pas été associé aux lésions cérébrales du PC jusqu’à
présent, il n’est pas exclu que le traitement par LMP-420 limite le
recrutement et l’accumulation de leucocytes mononucléés observé au
cours du PC murin [9] et humain [8], conduisant à une diminution
potentiellement bénéfique de la réponse inflammatoire
pathogénique.

Figure 1. La réponse immune de
l’hôte conduit, lors de l’infection à P. falciparum, à une
expansion préférentielle de la population Th1. L’activation
monocytaire qui en résulte directement (par contact avec le
parasite) ou indirectement (par activation via l’IFN-g
libéré par les lymphocytes Th1) conduit à la surexpression de TNF
membranaire et à la libération de TNF soluble circulant. De ces
deux formes de la cytokine, la forme transmembranaire est la
principale responsable de l’activation de l’endothélium
microvasculaire cérébral via le TNFR2, tout comme la LT
libérée par les lymphocytes T. L’activation systémique qui en
résulte a pour effet la surexpression de molécules d’adhérence
comme ICAM-1 à la surface cellulaire, augmentant les sites
d’adhérence pour les hématies parasitées, les monocytes et les
plaquettes à la surface endothéliale. En outre, cette activation
conduit à une libération accrue de microparticules endothéliales,
dont les propriétés procoagulantes et pro-inflammatoires peuvent
alors respectivement jouer un rôle dans l’hypercoagulabilité
décrite en cas de PC, mais aussi aggraver la réponse inflammatoire
endothéliale. Un traitement par LMP-420 pourrait
potentiellement : (1) inhiber la production de TNF et de LT
par les cellules immunitaires de l’hôte dans les phases précoces de
l’infection ; (2) abroger l’effet de ces cytokines
pro-inflammatoires sur l’activation endothéliale ; et enfin
(3) avoir un effet anti-coagulant dans les phases plus tardives de
la lésion microvasculaire cérébrale.
Si les mécanismes d’action précis de LMP-420
restent encore à élucider, il semble que la molécule agit sur les
voies de signalisation du facteur transcriptionnel NFkB, et plus
particulièrement sur la sous-unité RelA (p65) (Figure 2) de
l’hétérodimère. En effet, le traitement par LMP-420 de la lignée
promonocytaire-monocytaire humaine s’est montré inefficace sur
l’inhibition de production de TNF, avec une IC50 plus de
1 000 fois supérieure à celle observée sur les monocytes
humains fraîchement purifiés. Une analyse ultérieure a montré que
cette lignée promonocytaire était dépourvue de la sous-unité p65 à
l’état basal, ce qui pourrait expliquer leur résistance à
LMP-420.

Figure 2. La liaison du TNF et de
la LT à leur récepteur commun, TNFR-2, conduit à l’activation par
divers effecteurs de la kinase d’IkB (ou complexe
IKK). Celle-ci entraîne la phosphorylation d’IkB en deux
sérines amino-terminales, signal requis pour sa protéolyse qui
permet de libérer le facteur de transcription NFkB. NFkB (p50/p65
dans ce cas) entre alors dans le noyau et active l’expression de
certains gènes, notamment ceux codant les molécules d’adhérence
cellulaires (cell adhesion molecules, CAM) pour les cellules
endothéliales, mais aussi dans le cas des monocytes, codant
l’expression du TNF soluble (sTNF) et membranaire (mTNF), ainsi que
MCP-1. Différentes voies effectrices de LMP-420 sont proposées ici,
mais des études in vitro actuellement en cours permettront
d’expliquer plus précisément son mécanisme d’action.
LMP-420 présente d’autres avantages : son
très petit poids moléculaire pourrait lui conférer une
accessibilité accrue au cerveau au travers de la barrière
hémato-encéphalique ; son stockage ne nécessite pas de
réfrigération, puisqu’il s’agit d’une molécule de type organique.
Enfin, LMP-420 présente une toxicité extrêmement faible. En effet,
ce composé fait partie de la famille des purines analogues des
nucléosides, une classe de composés utilisée depuis des dizaines
d’années chez l’homme, et son administration répétée pendant
15 semaines n’entraîne aucun effet toxique chez l’animal.
L’ensemble de ces résultats fait du LMP-420 une nouvelle voie
thérapeutique du PC ciblant les mécanismes pathogéniques de réponse
cellulaire de l’hôte lors de l’infection par P. falciparum.
Seules des études in vivo, actuellement en cours chez la
souris, seront en mesure de déterminer son efficacité et sa
stabilité au cours des différentes étapes de la lésion
microvasculaire cérébrale. ‡
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