Une association inverse entre l’apport en
bêta-carotène et le risque de cancers a été largement décrite dans
les études d’observation et a donc conduit les chercheurs à mettre
en place plusieurs études d’intervention avec cet anti-oxydant.
Cependant, sa sécurité fait l’objet de débats car des études
d’intervention ont suggéré une association positive, en particulier
chez des fumeurs, entre la prise de bêta-carotène à fortes doses
sous forme de compléments alimentaires et le risque de cancer du
poumon [1, 2], ou de cancers digestifs [3, 4]. Dans une étude
d’intervention sur des patients ayant des adénomes colorectaux, une
association inverse entre la récurrence d’adénomes et l’apport en
bêta-carotène a été observée chez les non-fumeurs, alors qu’une
association directe a été observée chez des fumeurs [5].
Une étude française sur près de 60 000
femmes
Nous avons testé l’hypothèse d’un mécanisme
général d’interaction entre tabac et bêta-carotène (aliments et
compléments) pour l’ensemble des cancers liés au tabac chez la
femme, au sein de la cohorte E3N (Étude épidémiologique de femmes
de la Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale). Cette cohorte,
mise en route en 1990 afin d’étudier les facteurs de risque de
cancer chez la femme [6], est constituée de 98995 femmes habitant
en France, âgées de 40-65 ans en 1990 et adhérentes de la MGEN
(Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale). Les données sont
collectées par auto-questionnaires approximativement tous les 24
mois, depuis 1994 en ce qui concerne la présente étude. Les données
alimentaires ont été collectées une fois, entre juin 1993 et
juillet 1995, et une table de composition dérivée de la table
de référence française du CIQUAL1 permet d’estimer les
apports alimentaires quotidiens en b-carotène et autres micro- et
macronutriments. Le questionnaire envoyé en 1994 incluait une
question sur la supplémentation en différents micronutriments au
moins 3 fois par semaine. La consommation globale de b-carotène
(aliments et compléments) a été classée ainsi : consommation
« uniquement » alimentaire < 3,1 mg
(représentant le 1er tertile), entre 3,1 et 4,4 mg
(représentant le 2e tertile), supérieure à 4,4 mg
(3e tertile), et « consommation avec
adjonction » de compléments de b-carotène (4e
catégorie, soit consommation élevée). Le statut tabagique a été
évalué dans le questionnaire de 1994. Les femmes n’ayant fumé
qu’occasionnellement (moins d’une cigarette par jour) ont été
considérées comme non fumeuses.
Au total, 59910 femmes ont été analysées. Parmi
celles-ci, 700 ont eu un premier cancer lié directement [7] ou
indirectement (par l’intermédiaire de l’état précancéreux [8, 9])
au tabac entre leur date de réponse au questionnaire de 1994 et
juillet 2002 (date de fin de cette étude), se décomposant
en : 25 cancers ORL, 5 cancers de l’œsophage, 11 cancers de
l’estomac, 7 cancers du foie, 28 cancers du pancréas, 224 cancers
colorectaux, 8 cancers de l’anus, 38 cancers urovésicaux,
57 cancers du poumon, 58 cancers du col utérin, 143 cancers de
la thyroïde et 96 cancers de l’ovaire. Les 2342 sujets ayant eu un
cancer d’une autre localisation (exceptés les cancers cutanés
basocellulaires) ont été inclus comme non-cas dans les analyses et
censurés à la date de diagnostic.
Nous avons calculé les risques relatifs (RR) et
leurs intervalles de confiance à 95 % (95 % IC) de cancer
en utilisant le modèle de Cox, avec l’âge en continu comme échelle
de temps. Des analyses stratifiées sur le statut tabagique (ayant
déjà fumé/n’ayant jamais fumé) ont été réalisées pour évaluer le
risque de cancers associé à l’apport en bêta-carotène. Les analyses
multivariées étaient ajustées sur l’apport énergétique total sans
alcool, l’indice de masse corporelle, l’alcool, et l’activité
physique de loisirs. Chez les fumeuses, nous avons également ajusté
sur le nombre de cigarettes par jour, le nombre d’années de
tabagisme, et le nombre d’années depuis l’arrêt du tabac.
Nous avons observé une interaction
statistiquement significative entre le statut tabagique et l’apport
en bêta-carotène (p = 0,017). Les résultats des modèles
stratifiés sur le statut tabagique sont présentés dans la
Figure 1. Chez les femmes n’ayant jamais fumé, le
risque de cancer diminuait avec l’apport croissant en
bêta-carotène. Les risques relatifs multivariés étaient
respectivement de 0,72 (0,57 - 0,92), 0,80 (0,64 - 1,01), et 0,44
(0,18 - 1,07) pour les 2e et 3e tertiles
alimentaires et pour la catégorie de consommation élevée de
b-carotène, comparés au 1er tertile d’apport
alimentaire, p tendance = 0,03. À l’inverse, chez les femmes
ayant déjà fumé, la consommation de b-carotène augmentait le risque
de cancer, les risques relatifs correspondants étant de 1,43 (1,05
- 1,96), 1,20 (0,86 - 1,67) et 2,14 (1,16 - 3,97), p tendance
= 0,09. Nous n’avons pas mis en évidence d’hétérogénéité
significative entre les fumeuses et les ex-fumeuses. Le risque
absolu de cancer sur 10 ans pour 10000 femmes non
fumeuses était de 181,8 cas pour un apport faible de b-carotène et
81,7 cas pour un apport élevé ; pour 10000 femmes
fumeuses, il était de 174,0 cas pour un apport faible de
bêta-carotène et 368,3 cas pour un apport élevé. Cet effet opposé
du b-carotène chez les fumeuses et les non-fumeuses était
spécifique des cancers liés au tabac, il n’était pas retrouvé pour
les cancers non liés au tabac (sein et autres).

Figure 1. bêta-carotène
et risque de cancer selon le statut tabagique. P tendance
= 0,03 pour les non-fumeuses et 0,09 pour les fumeuses.
T : tertile ; RR : risque relatif.
Nos résultats suggèrent que le bêta-carotène est
inversement associé au risque de certains cancers chez les femmes
n’ayant jamais fumé régulièrement au cours de leur vie,
vraisemblablement en raison de son effet anti-oxydant. Chez ces
femmes, la consommation de b-carotène devrait donc être encouragée,
en particulier sous forme de fruits et légumes riches en
bêta-carotène comme les carottes et les épinards, qui pourraient
également apporter d’autres anti-oxydants. En revanche, chez les
femmes ayant déjà fumé régulièrement, il paraît important de
décourager la supplémentation en bêta-carotène. Nos résultats sont
cohérents avec certaines données épidémiologiques [1-5, 10] et
expérimentales chez l’animal ou sur des lignées cellulaires
[11-13]. Ils doivent encourager des travaux à plus large échelle
afin de mieux comprendre pour chaque site de cancer lié au tabac
l’effet cocarcinogène éventuel du bêta-carotène [14]. ‡
Références
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1 Centre informatique sur la qualité
des aliments.