La prévalence de l’obésité a augmenté de façon
alarmante ces deux dernières décennies [1], et pourrait être la
cause directe d’une diminution générale de 2 à 5 ans de la
longévité dans les prochaines années [2]. L’obésité modérée de
l’adulte, définie par un indice de masse corporelle (IMC) supérieur
ou égal à 30 kg/m2, est passée en France de 8,2 % à
11,3 % entre 1997 et 2003, soit une augmentation de
37,8 % [2]. Dans le même temps, l’obésité massive (IMC ≥ 40
kg/m2) montrait une augmentation de 100 %
(0,3 % à 0,6 %) [2]. Si on est loin encore des chiffres
américains (30 % d’obèses avec près de 5 % d’obésité
massive), la tendance est la même. Si des changements d’ordre
environnemental (alimentation déséquilibrée, sédentarité) sont
essentiellement en cause dans l’augmentation de la corpulence de la
population générale, l’explosion des formes extrêmes d’obésité
suggère l’existence d’une prédisposition génétique. Les études
familiales confirment d’ailleurs que l’héritabilité (variance
génétique rapportée à la variance phénotypique) de l’obésité se
situe autour de 80 % [3].
Le risque de diabète de type 2 (DT2) croit avec
le degré d’obésité. Ainsi, Mokdad et al., dans une étude
portant sur 195 005 Américains, établit que le risque relatif de
DT2 est de 3,44 chez les individus obèses modérés, et d’un facteur
de 7,37 chez les individus obèses massifs [4]. L’apparition récente
de cas de DT2 chez les adolescents et même chez certains enfants
est directement corrélée avec l’explosion de la prévalence de
l’obésité infantile [5]. Cependant, tous les obèses ne deviennent
pas diabétiques. Comme le DT2 a lui-même une base génétique,
l’existence de déterminants moléculaires communs entre obésité et
DT2 a été postulée depuis longtemps mais jamais vraiment étayée.
Ainsi les formes monogéniques de DT2 (diabète MODY) ne sont pas
accompagnées d’obésité, et les formes mendéliennes d’obésité avec
atteinte de la voie de la leptine-mélanocortine ne sont pas
particulièrement diabétogènes. Cependant, les analyses génomes
entiers de familles diabétiques ou obèses ont montré quatre régions
du génome, situées sur les chromosomes 6, 8, 10 et 20, et
présentant des liaisons génétiques redondantes simultanément avec
l’obésité et le DT2, suggérant que dans ces régions pourraient se
trouver des gènes candidats communs.
Le recrutement de 115 familles françaises avec
obésité infantile a d’abord permis de publier la 1re
étude génome entier pour des traits associés à l’obésité infantile,
qui montrait une liaison génétique sur les chromosomes 2, 6, 15,
16, 17 et 19, le plus fort signal de liaison se situant dans la
région 6q22.31-q23.2 [6]. Premier élément frappant, l’analyse des
62 familles participant à la liaison génétique au chromosome 6 a
révélé des perturbations de l’homéostasie glucidique chez les
enfants obèses et leurs parents comparativement aux autres
familles. Les enfants présentaient des glycémies plus élevées
durant le test d’hyperglycémie provoquée par voie orale, un indice
insulinogénique plus faible, signe d’un trouble de la
1re phase sécrétoire de l’insuline, et 3 % des
enfants des 62 familles (versus 0 %) étaient
intolérants au glucose ou diabétiques. De plus, 14 % des
parents des familles liées au chromosome 6 étaient diabétiques
contre 3 % dans les autres familles. Ces données suggéraient
que le(s) gène(s) de susceptibilité à l’obésité sur le chromosome 6
pouvaient également influer sur l’homéostasie du glucose.
L’intervalle de confiance de la liaison génétique avec l’obésité
infantile couvrait 41,4 Mb et incluait 166 gènes référencés.
Cependant, la comparaison de cet intervalle avec ceux de sept
autres études montrant chez l’adulte une liaison avec des traits
associés à l’obésité [7] ou au DT2 [8-13] a permis d’identifier une
région de 2,4 Mb commune à toutes ces études, localisée entre les
deux marqueurs microsatellites D6S1656 et D6S270, incluant 22 gènes
référencés (Figure 1).

Figure 1. Un intervalle
de 2,4 Mb commun à huit études génome entier de
« diabésité ».
ENPP1, un gène candidat de la
diabésité sur le chromosome 6
Le meilleur gène candidat dans l’intervalle de
2,4 Mb était le gène de l’ectonucléotide pyrophosphatase
phosphodiestérase 1 (ENPP1). En effet, un des rôles
suggérés d’ENPP1 serait d’inhiber le récepteur de l’insuline par
interaction directe, affectant du même coup la cascade de
signalisation en aval du récepteur [14, 15]. En outre, un
polymorphisme fonctionnel de l’exon 4 (K121Q), entraînant une
inhibition plus marquée du récepteur de l’insuline [16], a été
associé à l’insulinorésistance dans diverses ethnies [17, 18].
Argument supplémentaire en faveur d’un rôle potentiel
d’ENPP1 dans la susceptibilité à l’obésité infantile, le
marqueur D6S1656, situé dans l’intron 1 d’ENPP1, réplique
une liaison génétique dans un 2e groupe indépendant de
68 familles avec obésité infantile. Ce marqueur montre également
une association familiale avec l’obésité infantile dans les deux
groupes de familles testés.
Les régions codantes et 1 300 paires de bases en
amont du codon d’initiation ATG et en aval du codon stop TGA ont
été d’abord séquencées chez des enfants obèses des familles liées
au chromosome 6 et chez des adultes témoins. Quarante et un
polymorphismes ont été identifiés, dont 22 fréquents. L’analyse du
déséquilibre de liaison au locus ENPP1 a montré que le génotypage
de 10 tagged polymorphismes était suffisant pour extraire
l’essentiel de l’information génétique. En outre, 25 fragments de
haute homologie (> 70%) entre l’homme, le rat et le poisson
Fugu, situés dans les régions introniques et intergéniques
d’ENPP1, ont permis d’identifier 11 polymorphismes
supplémentaires qui pouvaient avoir un rôle fonctionnel.
Les variants d’ENPP1 sont
associés avec l’obésité
Les polymorphismes d’ENPP1 ont ensuite
été génotypés chez des enfants obèses, des adultes obèses morbides
et des adultes non obèses et normo-tolérants au glucose. Les études
cas-témoin ont établi que 6 polymorphismes d’ENPP1
(IVS2 delG + 8, K121Q, IVS8 T > G + 27,
IVS20 delT - 11, A > G + 1044 TGA, T
> G + 5954 TGA) étaient associés à l’obésité sévère,
le résultat le plus significatif étant obtenu pour le K121Q (odd
ratio = 1,37, p = 0,00008). Afin de
confirmer que l’association avec l’obésité était bien spécifique de
ENPP1, 55 polymorphismes dans une région de 580 kb incluant
4 gènes adjacents à ENPP1 ont été étudiés, montrant
l’existence de 3 blocs de déséquilibre de liaison distincts
(Figure 2). Huit polymorphismes ont été associés
simultanément à l’obésité infantile et à l’obésité infantile liée
au chromosome 6q, dont 7 étaient inclus dans un bloc limité à
ENPP1 (Figure 3). Ces résultats confirment que
l’association avec l’obésité est bien due aux polymorphismes
d’ENPP1.

Figure 2. Carte de
déséquilibre de liaison pour 53 SNP répartis sur une région de 580
kilobases incluant les gènes ARG1, CRSP3, ENPP3, ENPP1
et CTGF. Le génotypage des 53 SNP a été réalisé
chez 298 individus témoins et 421 enfants obèses. Les régions de
haut et de bas déséquilibre de liaison (indice delta) sont
représentées respectivement par les couleurs rouges et bleues. La
carte est à l’échelle physique.

Figure 3. Association des 53
SNP répartis sur une région de 580 kilobases incluant les gènes
ARG1, CRSP3, ENPP3, ENPP1 et CTGF. Les cercles
bleus correspondent au - log10 (valeur de p) pour la comparaison
des 298 individus témoins et des 421 enfants obèses. Les cercles
rouges correspondent au - log10 (valeur de p) pour la comparaison
des 298 individus témoins et de 62 enfants obèses issus des
familles avec évidence de liaison au chromosome 6q. La figure n’est
pas à l’échelle de la carte physique, et les cercles sont
équidistants pour une meilleure visualisation.
Seuls, les polymorphismes IVS20
delT - 11 et A > G + 1044 TGA avaient un
effet indépendant du K121Q sur la susceptibilité à l’obésité.
L’haplotype à risque maximal d’obésité sévère, Q121, IVS20 delT
- 11 et G + 1044 TGA, est présent chez 8 % de
la population générale. Il augmente de 70 % le risque de
développer une obésité infantile, de 37 % le risque d’obésité
modérée et de 50 % le risque d’obésité morbide chez l’adulte.
Cet haplotype à risque contribue partiellement à la liaison
génétique observée au chromosome 6q, ce qui suggère l’implication
probable d’autres gènes d’obésité dans cette région (Figure
4).

Figure 4. Liaison génétique avec
l’obésité infantile avant et après exclusion des 15 paires de
germains obèses partageant l’haplotype à risque. Au maximum
du pic, le Lod-score passe de 4,06 à 1,6, suggérant une
contribution des SNP d’ENPP1 dans la liaison génétique.
L’haplotype à risque module la fonction
et l’expression d’ENPP1
La mutation codante Q121 augmente l’activité
inhibitrice du récepteur de l’insuline de la protéine ENPP1, sans
moduler les niveaux d’ARNm ou de la protéine [16]. Comme les
concentrations plasmatiques d’ENPP1 reflètent les niveaux
tissulaires de ce peptide [19], ENPP1 a été dosée chez des enfants
de poids variable. Les concentrations d’ENPP1 circulant étaient
positivement corrélées à la corpulence et les enfants ayant une
copie de l’haplotype à risque avaient des taux d’ENPP1 augmentés
(Figure 5). Ainsi, les trois variants de ce gène, quand
ils sont présents simultanément, modifieraient de manière
complémentaire l’expression et la fonction de la protéine pour la
rendre plus « insulinorésistante ».

Figure 5. Dosage plasmatique
d’ENPP1 circulant chez 279 enfants. A. Les niveaux
d’ENPP1 circulant sont positivement corrélés à la corpulence,
estimée par le score Z d’indice de masse corporelle (coefficient de
corrélation de Pearson = 0,1, p = 0,05).
B. Chez les enfants minces, la présence d’au
moins une copie de l’haplotype à risque était associée à une
augmentation de 19 % des niveaux circulants d’ENPP1 (p
= 0,008).
ENPP1 est associé à une
altération de l’homéostasie glucidique
Les enfants porteurs de l’haplotype à risque
d’obésité ont une glycémie à jeun plus élevée, et un risque
multiplié par 3,4 de développer une intolérance au glucose ou un
DT2. Chez leurs parents porteurs du même haplotype, le risque de
DT2 est globalement multiplié par 2,3. Cependant, en présence
d’obésité, le risque est multiplié par 3,3, suggérant que ce gène
favorise la survenue de diabète en présence d’un surpoids. Cette
association avec le DT2 a ensuite été confirmée chez 2 500 sujets
diabétiques et témoins d’origine européenne. ENNP1 est
ubiquitaire, ce qui ne facilite pas la compréhension du phénotype
de « diabésité » associé à ses variants géniques.
Cependant, l’analyse par RT-PCR de l’expression des différentes
isoformes de ce gène dans les principaux tissus humains a montré
que le transcrit incluant 1 170 bases de la région en 3’UTR (et
incluant le polymorphisme A > G + 1044 associé à
l’obésité) était uniquement exprimé dans le foie, l’adipocyte et
les îlots b-pancréatiques, trois tissus clés de l’homéostasie
glucidique.
Vers la dissection génétique des
obésités
L’identification d’ENPP1 comme gène de
« diabésité » donne une première base moléculaire à
l’hypothèse de l’hétérogénéité physiopathologique du trait complexe
obésité. Tous les obèses ne sont pas très insulinorésistants et
tous n’ont pas un syndrome métabolique sévère conduisant à un
risque élevé de DT2 et de maladies cardio-vasculaires. La présence
de variants d’ENPP1 favoriserait le développement dès
l’enfance d’un état d’insulinorésistance chronique dont l’origine
est évidemment multifactorielle. D’autres gènes sont probablement
en cause qui pourraient intervenir dans les voies de signalisation
de l’insuline, voire en amont dans les mécanismes de contrôle
nerveux de la thermogenèse ou en aval au niveau mitochondrial.
L’environnement joue un rôle crucial par l’alimentation riche en
graisses à acides à longue chaîne de type oméga 6 ou en glucides à
haut indice glycémique ou par la sédentarité qui exacerbe
l’insulinorésistance. Cette obésité à fort impact délétère
métabolique s’accompagne d’infarctus du myocarde précoces chez des
diabétiques porteurs de la mutation Q121 d’ENPP1 [20].
Les résultats actuels, obtenus à partir de
l’étude de plus de 6 000 personnes [21], montrent qu’au-delà des
perturbations de la prise alimentaire et de la satiété [22-25], il
existe des obésités d’origine « métabolique ». Ces
obésités devront être prévenues ou prises en charge de manière
différente que celles liées à des troubles du comportement
alimentaire. Ainsi, des régimes alimentaires moins
insulinorésistants, une activité physique importante, voire des
médicaments spécifiques pourraient être très efficaces pour lutter
contre la pandémie de diabésité qui est en train de submerger le
monde du XXIe siècle. ‡
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