> La dysgénésie tubulaire rénale
(DTR) autosomique récessive est une néphropathie rare du fœtus se
traduisant par une anurie précoce et persistante, responsable
d’oligoamnios sévère et du cortège de malformations - dysmorphie
faciale, déformation des membres et hypoplasie pulmonaire -
constituant la séquence de Potter. Elle est caractérisée
histologiquement par l’absence ou le nombre très réduit de tubes
proximaux identifiables (Figure 1A). Depuis la description
princeps par Allanson [1], le tableau clinique a été
complété : un défaut d’ossification de la voûte crânienne est
fréquemment présent, et une hypotension sévère et réfractaire aux
traitements est signalée par quelques auteurs [2]. Des anomalies
vasculaires rénales sont constamment observées. Elles sont
caractérisées par un épaississement marqué de la paroi musculaire
des artères préglomérulaires et interlobulaires. L’évolution de la
maladie est toujours sévère, la plupart des patients mourant in
utero, ou dans les 48 heures suivant la naissance, en
anurie et insuffisance respiratoire. Des survies de quelques jours
ou semaines ont été observées chez un très petit nombre de patients
dialysés dès la ils sont restés anuriques. Seuls, à notre
connaissance, deux patients ont récupéré une diurèse, mais sont en
insuffisance rénale chronique ou terminale.

Figure 1. Dysgénésie tubulaire
rénale. A. Absence de tubes proximaux identifiables.
B . Expression rénale massive de
rénine : des cellules rénine-positives sont nombreuses dans
tous les appareils juxta-glomérulaires et sont également présentes
dans la paroi des artères préglomérulaires et dans les axes
mésangiaux
Sur la piste du système
rénine-angiotensine ?
L’étiologie de ce syndrome est longtemps restée
mystérieuse. Cependant, l’observation de lésions tubulaires
semblables dans les reins fœtaux ischémiques [3, 4] et le
développement d’un phénotype clinique et pathologique similaire
chez les fœtus exposés à des drogues bloquant la formation ou
l’action de l’angiotensine II [5, 6], situations
s’accompagnant d’une hyperproduction de rénine, ont orienté nos
recherches vers le système rénine-angiotensine (SRA). Ce système
est constitué d’un ensemble de protéines dont l’activation aboutit
à la production du peptide actif, l’angiotensine II, qui joue un
rôle majeur dans la régulation de la pression artérielle et du
bilan sodé. L’angiotensinogène (AGT) synthétisé par les
hépatocytes, est clivé dans la circulation par la rénine, une
aspartyl protéase, synthétisée et libérée par les cellules
juxtaglomérulaires des artérioles afférentes du cortex rénal.
L’angiotensine 1 - le décapeptide résultant de ce clivage - est
convertie en angiotensine II (AII) par l’enzyme de conversion
(ECA) produite par l’endothélium vasculaire et, dans le rein, par
l’épithélium tubulaire proximal. L’angiotensine II se lie à deux
types de récepteurs, l’AT1 médiateur de son effet vasopresseur, et
l’AT2 ayant une activité antagoniste. La rénine constitue l’étape
limitante de cette cascade catalytique et son taux de sécrétion
dépend des conditions hémodynamiques rénales et du flux sodé dans
le tube distal du rein. En outre, sa production est régulée
négativement par l’AII. Tous les éléments du SRA sont exprimés dans
le rein fœtal humain dès la 5e semaine de gestation [7]
et des travaux expérimentaux ont montré qu’ils étaient fonctionnels
chez le fœtus. Nous avons donc étudié l’expression rénale de la
rénine, marqueur de l’activité du SRA, chez les patients atteints
de DTR et réalisé une étude moléculaire des différents gènes du
système chez 11 individus appartenant à 9 familles dont 5
étaient consanguines.
Découverte des gènes impliqués dans la
DTR ?
Des anomalies majeures de l’expression rénale de
rénine ont été observées chez tous les patients : augmentation
de l’expression dans la plupart des cas (Figure 1B),
absence complète de rénine dans 3 familles [8, 9]. Cette dernière
observation désignait le gène REN codant la rénine comme le
premier candidat pour la maladie. Effectivement, dans ces
3 familles consanguines, des mutations homozygotes du gène
REN ont été identifiées. Et comme le suggérait l’absence de
rénine, il s’agit de mutations « perte de
fonction » : mutation non-sens dans une famille,
mutations dans les sites d’épissage, décalant le cadre de lecture
dans les deux autres. Le séquençage systématique de REN a
permis d’identifier en outre, chez un patient d’une famille non
consanguine, des mutations hétérozygotes composites : une
mutation dans le site donneur d’épissage, et une mutation faux sens
particulièrement intéressante car touchant l’acide aspartique 104,
dans le site catalytique actif de l’enzyme, indispensable au
clivage de l’angiotensinogène libérant l’angiotensine I. Cette
seconde mutation permet la production de rénine, mais d’une rénine
inactive, production très augmentée, par perte de la régulation
négative de sa synthèse par l’AII.
Une mutation du gène AGT, codant
l’angiotensinogène, a été détectée à l’état homozygote dans une
famille consanguine. Cette mutation ponctuelle, du dernier
nucléotide de l’exon 3, affecte le site donneur d’épissage, et
entraîne théoriquement la synthèse d’une protéine ayant perdu une
partie de son domaine serpine. Elle s’accompagne d’une production
rénale massive de rénine, probablement par défaut d’AII, des études
in vitro, ayant montré que l’intégrité du domaine serpine
était nécessaire à l’interaction entre la rénine et
l’angiotensinogène.
Des mutations du gène ACE ont également
été identifiées : (1) délétion homozygote de 4 nucléotides,
dans l’exon 8 du gène, chez 2 patients appartenant à une
famille consanguine ; la protéine, si elle est produite, est
non fonctionnelle car amputée de son 2e domaine
catalytique, de ses séquences transmembranaire et
intracytoplasmique ; (2) mutation stop dans l’exon 5, à l’état
hétérozygote, dans une famille non consanguine. La rénine est
intensément exprimée chez ces patients. Enfin, un fœtus
surexprimant la rénine a été trouvé hétérozygote composite pour le
gène AGTR1 : deux mutations, une insertion d’un T et
une mutation faux sens affectant une thréonine très conservée, sont
présumées affecter la fonction du récepteur AT1.
Enfin, aucune mutation n’a été détectée dans une
famille, suggérant que, peut-être, d’autres gènes encore pouvaient
être impliqués dans cette pathologie. Les gènes codant le récepteur
AT2, et le récepteur de la rénine - récemment identifiés et
localisés sur le chromosome X -, n’ont pas été étudiés chez le
patient de cette dernière famille puisqu’il était de sexe
féminin.
Ainsi, la DTR est liée à des mutations touchant
l’un ou l’autre des gènes du SRA et résultant en l’absence ou
l’inefficacité de l’angiotensine II [9]. C’est la première
identification de néphropathie mendélienne liée à ces gènes. Elle
souligne l’importance du système dans le développement du rein
fœtal humain. Son mécanisme d’action reste cependant à
préciser en tenant compte des fonctions multiples de
l’angiotensine II : peptide vasoactif, mais également facteur
de croissance tubulaire. Le développement de DTR secondaire à
l’ischémie rénale [3, 4], situation qui s’accompagne d’une
stimulation du SRA, suggère que c’est par le maintien d’une
pression de perfusion rénale efficace que l’angiotensine II
intervient dans le développement rénal. Le phénotype observé chez
les patients atteints de DTR autosomique récessif est plus sévère
que celui décrit chez les souris dont les différents gènes du SRA
ont été invalidés. Il est très homogène, quel que soit le gène
muté. Cela indique qu’il n’y a pas de redondance dans le SRA et que
les voies alternes de génération de l’angiotensine II, décrites
in vitro, sont inefficaces. ‡
Références
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