> Au cours du développement, la
croissance d’un organisme est étroitement contrôlée pour conférer
la taille et les proportions harmonieuses qui caractérisent
l’espèce en adaptation avec les conditions environnementales [1].
Au sein d’un organisme, la croissance d’un organe fait appel à
trois processus : la croissance cellulaire qui augmente la
taille des cellules, la prolifération cellulaire et la mort
cellulaire qui régulent le nombre de cellules. La taille et la
forme finales d’un organe sont régulées à la fois par des signaux
extrinsèques de type hormonaux et par le programme génétique
dépendant de l’activité des morphogènes [2, 3]. Deux paramètres
principaux déterminent l’étendue de la croissance tissulaire :
la vitesse de croissance des cellules et la durée de la période de
croissance. Chez la plupart des organismes supérieurs, la période
de croissance est restreinte aux phases juvéniles du développement
et s’achève par une étape de maturation sexuelle. Deux types
distincts de signaux hormonaux modulent ces paramètres. Les
molécules de la famille des insulines régulent le rythme de la
croissance, alors que les transitions développementales permettant
d’atteindre la maturation sont sous le contrôle d’hormones
stéroïdiennes. Le lien entre ces deux systèmes qui déterminent la
taille finale d’un organisme est largement inconnu.
La drosophile s’est imposée au fil des dernières
années comme un excellent modèle d’étude de la croissance. Chez cet
insecte dit « holométabole » car il subit une
métamorphose, les périodes embryonnaires et larvaires se succèdent
et conduisent à la formation d’une pupe au sein de laquelle se
reconstruisent les futurs tissus adultes. Du fait de la
métamorphose pupale, la taille finale de l’animal est déterminée
par la taille de la larve à l’issue d’une période de forte
croissance larvaire (Figure 1A) [4, 5]. De manière
comparable à la situation des vertébrés, la vitesse de croissance
chez la larve de drosophile est stimulée par des molécules de la
famille des insulines, appelées Dilp (pour drosophila
insulin-like peptides), tandis que la fin de la période de
croissance larvaire est sous le contrôle de l’ecdysone, la
principale hormone stéroïdienne chez les insectes.
La signalisation insuline/IGF (IIS) a été
particulièrement étudiée pour son implication dans le contrôle du
taux de croissance cellulaire in vivo. Chez les invertébrés,
l’IIS est fortement conservée et les Dilp portent à la fois les
fonctions métaboliques de l’insuline et les fonctions de croissance
des IGF [6]. Ces molécules sont sécrétées par deux groupes de
neurones appelés IPC (insulin-producing cells), chacun
localisé dans un hémisphère du système nerveux [7]. Elles agissent
sur un récepteur unique, InR (insulin receptor), qui active
la cascade des protéines kinases PI3-kinase/Akt et augmente la
croissance cellulaire via la rétention cytoplasmique du
facteur de transcription de type forkhead dFOXO [8, 9]
(Figure 1B). L’étude des nombreux mutants de la voie du
récepteur à l’insuline a clairement établi l’importance de ce
mécanisme humoral dans le contrôle de la croissance et du
métabolisme des tissus larvaires en fonction des conditions
environnementales [10]. Comme chez les mammifères, la production
des homologues de l’insuline est régulée par les niveaux de sucres
circulants [11, 12]. Chez les insectes, le corps gras larvaire est
assimilé au foie et aux tissus adipeux des vertébrés de par ses
fonctions humorales et de stockage. Cet organe joue le rôle de
senseur de la nutrition et contrôle la croissance des tissus
périphériques en agissant à distance sur la signalisation insuline
[13, 14]. Cette régulation peut alors réduire le taux de croissance
et conduire à une extension compensatoire de la durée du
développement afin d’atteindre une taille finale normale [15].

Figure 1.
A. Représentation des quatre stades du cycle de vie de la
drosophile : l’embryon (1 jour), la larve (4 jours),
la pupe (5 jours) et l’adulte. La croissance a lieu au cours des
stades larvaires sous l’influence de la voie de signalisation de
l’insuline. La maturation sexuelle a ensuite lieu pendant la
métamorphose. B. Les Dilp régulent la croissance
cellulaire en agissant sur un récepteur unique, InR, qui active la
cascade PI3-kinase/Akt et induit la rétention cytoplasmique de
dFOXO et la répression transcriptionnelle de 4E-BP. La
durée de la période de croissance larvaire est déterminée par la
20E qui permet la transcription de gènes requis pour les processus
biologiques de mues.
La durée de la période de croissance larvaire
est régulée par la 20-hydroxyecdysone (20E), la forme active de
l’ecdysone. Cette hormone stéroïdienne est sécrétée par la glande
en anneau larvaire, un tissu endocrinien localisé au niveau du
système nerveux central. L’accumulation pulsatile de cette hormone
contrôle les transitions larvaires et le début de la métamorphose
[16]. De la même façon que les stéroïdes des organismes supérieurs
(les corticoïdes de type cortisol ou aldostérone, et les hormones
sexuelles de type œstrogènes ou androgènes), la 20E agit via
des membres de la famille des récepteurs nucléaires qui se
comportent comme des facteurs de transcription dont l’activité est
contrôlée par le ligand [17]. La 20E permet ainsi la transcription
de gènes requis pour les processus biologiques de mue (Figure
1B).
Nous avons examiné les fonctions possibles de la
20E dans le contrôle de la croissance de l’organisme en modifiant
les taux de production de cette hormone [18]. Pour cela, des
changements de masse de la glande en anneau ont été induits en
modulant l’activité de la PI3-kinase dans ce tissu. Comme attendu,
la modulation de cette voie de signalisation cause des effets de
croissance autonomes dans la glande mais qui s’accompagnent, de
façon surprenante, d’effets opposés sur la croissance de
l’organisme. Ainsi, la diminution de taille de la glande en anneau
induit un accroissement de la taille des animaux. Inversement, une
augmentation de la taille de la glande induit une réduction de la
taille des mouches (Figure 2A). L’ajout de 20E dans la
nourriture des larves ou l’inactivation du récepteur nucléaire à
l’ecdysone, respectivement, reproduisent ces effets, indiquant que
le facteur responsable est l’ecdysone circulante. L’analyse des
taux de transcription d’un gène cible de l’ecdysone, E74B, montre
en effet que les variations de taille de la glande en anneau
s’accompagnent de variations des niveaux circulants de 20E. De
manière surprenante, les effets observés sur la croissance ne sont
pas dus à un changement du programme développemental des animaux,
comme conséquence possible de la modification de la fonction
d’horloge de l’ecdysone. L’observation précise de la croissance des
animaux démontre au contraire que l’ecdysone freine le rythme de
croissance sans modifier la longueur de la période larvaire. Cela
révèle une nouvelle fonction de l’ecdysone comme contre-hormone de
croissance. À l’échelon cellulaire, plusieurs indicateurs tels que
l’activité de la kinase Akt, la localisation du facteur de
transcription dFOXO, et le niveau d’expression d’une de ses cibles
(4E-BP, un inhibiteur de la synthèse protéique), montrent que
l’activité de l’IIS est inversement corrélée au taux d’ecdysone
circulante. En freinant le taux de croissance via dFOXO,
cette hormone stéroïdienne constitue une force antagoniste à la
croissance tissulaire médiée par la voie de signalisation
IGF/DILP-InR-PI3K. Ces effets de l’ecdysone sont relayés en partie
par les fonctions de régulation de la croissance du corps gras
larvaire.

Figure 2. A. Les
changements de la taille de la glande en anneau s’accompagnent
d’effets opposés sur la croissance de l’organisme. Ainsi,
la diminution de taille de la glande en anneau induit un
accroissement de la taille des animaux. Inversement, une
augmentation de la taille de la glande induit une réduction de la
taille des mouches. Les contours cellulaires sont marqués en vert,
les noyaux cellulaires en rouge et les cellules nerveuses en bleu.
B. Modèle du contrôle de la croissance larvaire par les
forces antagonistes des voies de signalisation de la 20E et des
Dilp. Les Dilp sont produits par les IPC et activent la
croissance. Ils peuvent aussi stimuler la synthèse de la 20E. La
20E agit sur le corps gras et les tissus périphériques et provoque
une inhibition systémique de la croissance induite par la voie de
signalisation insuline. A : aorte ; GA : glande en
anneau ; IPC : insulin-producing cells ;
O : œsophage ; SNC : système nerveux central.
En conclusion, cette étude révèle l’existence
d’interactions complexes entre les voies de signalisation de
l’insuline et de l’ecdysone pour la détermination de la taille
finale de l’organisme (Figure 2B). La voie de signalisation
de l’insuline stimule la production d’ecdysone dans la glande en
anneau ; l’ecdysone en retour inhibe l’activité de la voie de
signalisation de l’insuline et la croissance des tissus larvaires,
et promeut les transitions larvaires et la maturation. Ces
interactions entre les deux voies permettent le couplage entre le
taux de croissance et la durée du développement grâce à un
effecteur commun, l’ecdysone. La signalisation insuline relayant
l’information nutritionnelle dans l’organisme, ce mécanisme permet
également de conserver le couplage entre la croissance et le temps
de développement en condition de carence nutritionnelle. Enfin, ces
résultats définissent la molécule dFOXO comme un nouveau point de
convergence moléculaire entre la signalisation des récepteurs
nucléaires aux hormones stéroïdiennes et la voie des IGF/insulines.
Une telle interaction fonctionnelle, si elle est conservée chez
l’homme, pourrait jouer un rôle important dans des pathologies
cancéreuses et métaboliques où ces signalisations sont
impliquées. ‡
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