> Premier organe fonctionnel de
l’embryon, le cœur en assure la survie. Le développement du cœur
est très finement régulé par une multitude de protéines nommées
« facteurs de transcription », qui contrôlent
l’activation ou la répression de certains gènes [1]. Grâce à
l’action de ces facteurs de transcription, une cellule cardiaque
exprime des gènes propres au cœur. On n’avait pas encore démontré
que les facteurs de transcription que l’on savait importants pour
l’embryon, le sont aussi pour l’adulte, une fois le cœur formé.
L’équipe de notre laboratoire, en collaboration avec des collègues
de l’Université de Toronto, a découvert le rôle majeur du facteur
de transcription nommé Irx5 dans la régulation des battements du
cœur [2].
Les maladies cardiaques constituent la cause la
plus fréquente de décès dans le monde industrialisé. À cet égard,
l’une des plus importantes causes de mort subite à tous les âges
est l’arythmie cardiaque. Il s’agit d’une maladie très grave qui
peut frapper sans avertissement ; elle affecte
particulièrement les personnes qui souffrent d’une insuffisance
cardiaque, consécutive, par exemple, à un infarctus. Ces personnes
sont atteintes d’arythmies qui risquent d’entraîner leur décès et
exigent l’implantation d’un pacemaker/défibrillateur. Le
plus souvent, c’est un défaut de repolarisation qui induit les
arythmies [3]. La repolarisation des cellules cardiaques constitue
le mécanisme par lequel les cellules se remettent à zéro après
chaque contraction ; ce mécanisme s’accomplit grâce à
l’extrusion d’ions potassiques à travers des canaux potassiques
localisés dans la membrane plasmique. De fait, la repolarisation
ordonnée des cellules cardiaques s’effectue via la présence
d’un gradient de repolarisation qui est lui-même la conséquence du
gradient d’expression du courant potassique ITO
(transient outward current). Celui-ci est plus important
dans l’épicarde que dans l’endocarde [4]. Néanmoins, le mécanisme
qui établit ce gradient restait à élucider.
En examinant des souris chez lesquelles le gène
Irx5 avait été invalidé (Irx5-/-), nous
avons constaté qu’elles paraissaient n’avoir aucune anomalie
cardiaque ; cependant, leur électrocardiogramme laissait
entrevoir un défaut de repolarisation. En effet, en stimulant leur
cœur comme en réponse à un stress, les souris
Irx5-/- manifestaient des arythmies, tandis que
le cœur des souris normales continuait de battre normalement. Cette
tendance à développer des arythmies sous condition de stress est
précisément ce qu’on observe chez les patients cardiaques ;
ces derniers, en effet, ne souffrent pas d’arythmies constamment,
ils les développent en condition de stress durant un effort
physique, par exemple, ou par suite de tension psychologique. En
examinant, par la technique du patch-clamp, la fonction de
canaux potassiques dans des cellules cardiaques isolées, nous avons
effectivement observé que le courant ITO était
élevé dans les cellules de l’endocarde. Dès lors, deux conclusions
se profilaient : premièrement, Irx5 régule le gradient et
deuxièmement une augmentation locale d’ITO
entraîne une susceptibilité aux arythmies. Cette dernière
observation est assez importante, car le lien entre le gradient
d’ITO et les arythmies demandait alors à être
clairement et définitivement établi. [5].
Mais comment Irx5 régule-t-il
ITO ? Le gradient d’ITO
s’installe via le gradient d’expression du gène
Kv4.2, qui produit la protéine principale du canal
potassique ITO. Irx5 est exprimé en un gradient
inverse de celui de Kv4.2 : là où Irx5 est fortement exprimé
se trouvent de faibles niveaux de Kv4.2 et inversement (Figure
1A). Dans un modèle de cellules en culture, cette relation
inverse prend un sens : si on augmente les niveaux de Irx5
dans des cellules cardiaques, l’activation du promoteur du gène
Kv4.2 est réduite. Et dans les cœurs de souris
Irx5-/-, les niveaux de protéine Kv4.2 augmentent
dans les régions où Irx5 est normalement exprimé de façon maximale
(Figure 1B). Irx5 agit donc pour réprimer l’expression de
Kv4.2, et le gradient d’expression de Irx5 produit à son tour un
gradient inverse dans l’expression de Kv4.2.

Figure 1.
A. Gradients de Irx5 (vert) et Kv4.2 (rouge) dans
un cœur de souris normale (adapté de [2]).
B. Représentation des gradients opposés de Irx5
et Kv4.2, indiquant l’augmentation de l’expression de Kv4.2 chez
les souris Irx5-/-. C. Mécanisme
d’action de Irx5 (voir texte).
L’histoire se corse un peu lorsqu’on constate
que Irx5 augmente l’expression de Kv4.2 dans les cellules des
autres tissus ! Ce paradoxe a été expliqué très
simplement : Irx5 interagit avec une protéine propre aux
cellules cardiaques qui fonctionne comme répresseur d’activité
transcriptionnelle. Cette dernière protéine, nommée mBop [6],
recrute des protéines qui modifient la chromatine (nommées histone
désacetylases ou HDAC) pour réduire l’activité d’un gène cible.
Donc, dans les cellules cardiaques, Irx5 se lie au gène Kv4.2,
interagit avec mBop, qui à son tour recrute les HDAC, pour
finalement réduire complètement l’expression de Kv4.2 (Figure
1C). Puisque Irx5 est exprimé dans un gradient, ce mécanisme
forme un gradient inverse de ITO, qui permet la
relaxation du cœur de façon ordonnée à la fin de chaque
contraction. Sans cette fine régulation, des arythmies s’ensuivent.
Voilà pourquoi toute perturbation de ce mécanisme pourrait être à
la source des arythmies qu’on trouve chez des patients qui
souffrent d’insuffisance cardiaque ou de toute autre maladie qui
prédispose aux arythmies cardiaques.
Un détail important restait à élucider : le
cœur de la souris n’est pas identique à celui de mammifères plus
grands comme l’homme ou le chien, surtout en ce qui concerne la
nature moléculaire du courant ITO. Mais en
examinant la distribution de Irx5 dans le myocarde du chien, nous
avons observé que son gradient est semblable à celui de la souris,
ce qui suggère que son rôle pourrait être important aussi pour
réguler le gradient de repolarisation ; une observation
comparable pourrait éventuellement être perçue chez l’homme.
Nous avons donc découvert un mécanisme important
de la régulation de gènes cardiaques, et plus particulièrement de
la régulation du gradient de repolarisation cardiaque. Cette
découverte est essentielle pour comprendre comment ces gradients
sont formés et bien sûr pour commencer à savoir comment, dans un
cœur malade, cette régulation est interrompue, conduisant ainsi à
des arythmies parfois mortelles. ‡
Références
1. Bruneau BG. Transcriptional regulation of
vertebrate cardiac morphogenesis. Circ Res 2002 ;
90 : 509-19.
2. Costantini D, Arruda EP, Agarwal P, et
al. The homeodomain transcription factor Irx5 establishes the
mouse cardiac ventricular repolarization gradient. Cell
2005 ; 123 : 347-58.
3. Tomaselli GF, Zipes DP. What causes sudden death
in heart failure? Circ Res 2004 ; 95 : 754-63.
4. Oudit GY, Kassiri Z, Sah R, et al. The molecular
physiology of the cardiac transient outward potassium current
(I[to]) in normal and diseased myocardium. J Mol Cell
Cardiol 2001 ; 33 : 851-72.
5. Antzelevitch C. Cellular basis and mechanism
underlying normal and abnormal myocardial repolarization and
arrhythmogenesis. Ann Med 2004 ; 36 (suppl 1) :
5-14.
6. Gottlieb PD, Pierce SA, Sims RJ, et al. Bop
encodes a muscle-restricted protein containing MYND and SET domains
and is essential for cardiac differentiation and morphogenesis.
Nat Genet 2002 ; 31 : 25-32.