Une nouvelle vision de
l’épigénétique
Le weismannisme, qui défend l’opposition entre
la continuité du germen1 et la discontinuité du soma
(Figure 1) [1-3], a dominé la biologie au
xxe siècle. Si l’on sait surtout de cette doctrine
qu’elle rejette l’idée d’une hérédité des caractères acquis, les
aboutissants du weismannisme sont plus subtils que cela [4,
5] : de fait, le weismannisme explore les relations entre
cellules germinales et somatiques, mais aussi entre génotype et
phénotype, hérédité et développement, évolution et sélection. Dans
cette théorie, toute causalité (sauf celle due à des facteurs
environnementaux, ignorée à l’échelle de la cellule ou de
l’organisme) a son origine dans le germen, ou les gènes ; le
corps, ou le phénotype, constitue quant à lui une impasse causale.
La vision weismannienne a également été étendue à l‘échelon
moléculaire, en raison de son isomorphisme avec le dogme central de
Crick (Figure 1)2 : ces concepts sont
les fondements de notre représentation de ce qui est génétique, et
par conséquent de ce qui est épigénétique [6].

Figure 1. La théorie de
Weismann. August Weismann prône la séparation fondamentale
entre germen (G) et soma (S), le germen
étant à l’origine du soma et transmis de génération en
génération ; à l’inverse, il n’y a pas de contribution
somatique à la lignée germinale. Il existe ainsi une opposition
entre la continuité transgénérationnelle de la lignée germinale et
la discontinuité (impasse) de la lignée somatique. Cette figure
(d’après [1]) illustre également l’isomorphisme existant entre le
weismannisme [2] et le dogme central de la génétique moléculaire,
proposé par Crick [3]. P : phénotype.
Le curieux pouvoir d’une vision théorique est de
s’ancrer dans la pratique scientifique, y compris chez ceux qui la
rejettent : il est probable que c’est ce qui se passe pour la
recherche en épigénétique. On a ainsi souvent recours au
weismannisme dès qu’il s’agit d’expliquer un phénomène
épigénétique, même si les données de la recherche montrent qu’il
s’agit là d’une théorie erronée. Prenons l’exemple de la
méthylation d’une cytosine, qui peut entraîner un changement de
séquence via la désamination de la 5-méthylcytosine et la
formation subséquente de thymidine [7] : le weismannisme,
comme d’ailleurs le dogme central de la biologie moléculaire, sont
mis en échec, puique la causalité ne s’observe plus seulement dans
le sens unique gènes ® protéines, ou génotype ® phénotype. De plus,
en partant du principe que la désamination ne dépend pas d’une
quelconque variation dans la séquence des gènes codant pour les
enzymes de méthylation, la causalité n’est alors décidément pas
imputable aux gènes, même indirectement via une modification
de séquences enzymatiques.
La difficulté à articuler une nouvelle vision
théorique qui reconnaîtrait la toute nouvelle épigénétique tout en
préservant la distinction entre weismannisme et lamarckisme est
probablement due à ce caractère bien ancré du weismannisme. En
effet, il est typique en sciences de mettre en compétition
plusieurs modèles pour aboutir à une « vérité »
biologique : si deux modèles diffèrent dans leurs aspects
fondamentaux, on estime qu’ils ne peuvent être tous deux vrais, et
la démarche essentielle est alors d’élaborer des tests empiriques
permettant d’opter pour l’un ou l’autre d’entre eux. Une
alternative existe, qui est de considérer les modèles de façon non
nécessairement compétitive : plusieurs visions peuvent être
nécessaires pour orienter l’évaluation des modèles et produire
ainsi des théories solides.
Cet article ne propose donc pas de substituer
une nouvelle théorie au weismannisme, mais plutôt de lui trouver un
complément capable d’augmenter les chances de succès des théories
empiriques. Il reprend les questions posées par les phénomènes
épigénétiques, identifie en quoi le weismannisme peut, en tant que
vision théorique, être inadéquat pour les expliquer, et suggère,
enfin, la manière de formuler une nouvelle théorie.
Il importe d’abord de rappeler en quoi le
weismannisme a fait de l’hérédité et du développement deux
processus biologiques distincts et séparés (voir aussi [8]),
et de montrer que, à la lumière des observations épigénétiques,
l’un et l’autre peuvent en fait être vus comme deux phénomènes
entrelacés.
Hérédité versus
développement
L’opposition entre hérédité et développement
relève probablement plus d’une idée développée à la paillasse que
d’une véritable dichotomie originelle entre deux disciplines, la
génétique et la biologie du développement. Reprenons le diagramme
synthétisant le weismannisme (Figure 1) et son isomorphisme
avec le dogme central de la biologie moléculaire : selon
Crick, « une fois que l’information génétique s’est traduite
sous forme de protéine, elle ne peut plus en (res)sortir »
[3]. De même, Weismann défend la continuité de la lignée germinale
de génération en génération, et la discontinuité de la lignée
somatique ; pour aller plus loin, le weismannisme défendrait
même une autonomie des processus de l’hérédité (lignée germinale
vers lignée germinale, ou génotype vers génotype) par rapport à
ceux du développement (lignée germinale vers lignée somatique, ou
génotype vers phénotype). Selon certains, d’ailleurs, les processus
de transmission génétique pourraient être étudiés sans que soient
pris en compte les problèmes, beaucoup plus complexes, de
l’expression des gènes, et le weismannisme explique comment une
telle argumentation a pu se développer [6, 9].
La biologie de la fin du xxe siècle a
vu l’émergence de différents projets synthétiques, réunissant
notamment génétique et développement, évolution et développement,
ainsi que plusieurs autres associations « évo-dévo »
impliquant des disciplines telles que la biologie cellulaire, la
biochimie et même l’écologie. Il est probable que c’est la
tentative de synthèse de la génétique et du développement qui a été
la plus réductionniste, en raison de sa forte dépendance au
weismannisme dans tout ce qui a concerné la construction de
modèles, la conduite des expériences et l’interprétation des
résultats : si les gènes constituent l’unique principe causal
possible, ils deviennent, de fait, la première explication possible
du développement. Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que
les visions moins dépendantes du weismannisme soient régulièrement
en désaccord avec les interprétations de la génétique du
développement.
Considérer le développement comme un
processus d’hérédité…
Prenons des phénomènes typiquement qualifiés
d’épigénétiques dans la littérature. La méthylation, qui induit une
modification covalente des nucléotides, en est probablement le
paradigme, bien que des protéines de liaison à l’ADN telles que les
facteurs de transcription, des protéines chromosomiques comme les
histones, et des structures encore plus complexes comme les
protéines du groupe Polycomb constituent également des
« systèmes de modification de la chromatine » [7,
10].
Deux précisions sont importantes à propos des
systèmes de modification de la chromatine : d’une part, leurs
effets sont dépendants de l’ADN ; d’autre part, leur étude a
principalement pour objectif de comprendre les processus
d’établissement, de régulation, de maintien et de transmission des
différents états des cellules au sein d’organismes
pluricellulaires. L’épigénétique concerne donc l’ensemble des voies
par lesquelles les états cellulaires (au cours de la
différenciation comme après la différenciation) sont établis au
cours du développement, en fonction d’un contrôle épigénétique de
l’expression génique comme des états cellulaires soumis à une
hérédité cellulaire. Ainsi, Holliday définit l’épigénétique comme
« l’étude des modifications de l’expression des gènes
intervenant dans des organismes composés de cellules différenciées,
et de l’hérédité, au cours de la mitose, de profils donnés
d’expression génique » [11]3. Le développement est
donc appréhendé en termes de mise en place, maintien et
transmission de variations épigénétiques au sein et parmi les
lignées cellulaires. Mais cette interprétation du développement en
termes d’hérédité cellulaire est encore dépendante de la relation
inscrite par le weismannisme entre la génétique et
l’épigénétique : de nouveau, tout processus causal ne pouvant
être rattaché à la (variation de la) séquence nucléotidique relève
de l’épigénétique, et demeure d’une importance toute relative en
raison même du fait qu’il ne concerne pas le gène.
…et, inversement, l’hérédité comme un
processus développemental
Une tradition très différente de la recherche en
épigénétique concerne les interactions épigénétiques, « non
génétiques », observées, au-delà du niveau moléculaire, au
cours du développement. Le travail des embryologistes sur la
morphogenèse (c’est-à-dire le processus développemental à l’origine
de la formation des tissus et de la structure des organes), de même
que les phénomènes décrits par C.H. Waddington, appartiennent à
cette tradition.
Newman et Müller illustrent cette vision en
décrivant les mécanismes épigénétiques comme des « facteurs à
l’origine de la création de caractères morphologiques », ce
qui est une vue plus large que celle apportée par le weismannisme,
puisque les facteurs à l’origine de la création de caractères
morphologiques ne sont plus nécessairement des gènes [12]. Comme
chez Waddington, les phénomènes épigénétiques proviennent
d’interactions « phénotypiques » prenant place à un
niveau supérieur au niveau moléculaire, même s’il est clair que des
mécanismes moléculaires interviennent également dans la création
des caractères phénotypiques. Dans la théorie de l’assimilation
génétique de Waddington, les modifications phénotypiques
surviennent directement en réponse à des perturbations de
l’environnement, comme dans ses fameuses observations sur les cals
d’autruche4 ; le phénotype est ensuite
génétiquement assimilé, par le biais d’une mutation de
modificateurs des déterminants génétiques des caractères qui
interagissent de façon phénotypique pour induire le changement
initial. Newman et Müller parlent quant à eux de phénomènes
« prémendéliens », dans lesquels une série d’interactions
de tissus ou de cellules avec leur environnement physicochimique
pourraient donner naissance à de nouveaux types morphologiques.
Bien que les composants de ces interactions aient évidemment un
fondement génétique, l’émergence de nouveaux caractères ne
nécessite pas la sélection de gènes favoris : les gènes jouent
un rôle après la création épigénétique du caractère, afin de
l’intégrer et de le stabiliser dans le génome. Une séquence
différente est ainsi proposée dans l’ordre d’intervention des gènes
et des mécanismes épigénétiques au cours du développement :
comme dans l’assimilation génétique de Waddington, les caractères
apparaissent d’abord, puis sont stabilisés.
Newman et Müller estiment que « différents
processus épigénétiques ont prévalu à différentes étapes de
l’évolution morphologique, et que les formes comme les caractères
adoptés par les organismes pluricellulaires ont en grande partie
pour origine …[des interactions tissulaires et physicochimiques
conditionnelles et non programmées de]… ces mécanismes » [12].
L’hérédité est alors plutôt interprétée sous l’angle du
développement, comme un stade au cours d’une évolution
fondamentalement dirigée par une origine épigénétique des
caractères, et non par une variation de séquence génomique puis un
contrôle épigénétique de l’expression génique. Et si les gènes
interviennent avant les interactions épigénétiques dans l’émergence
des caractères, ce n’est pas comme déterminants de cette
émergence.
Cette vision des choses est explicitement
antiweismannienne : les auteurs regrettent ainsi que « la
notion d’un phénotype morphologique déterminé par le génotype soit
admise dans toutes les visions concurrentes …[de l’évolution des
caractères]. Ce dogme n’est pas non plus remis en cause en biologie
du développement, une discipline dont on dit qu’elle est l’étude
des « programmes génétiques » à l’origine de la création
de la structure des organismes et de la forme des organes »
[12]. Mais la logique attractive du weismannisme moléculaire
demeure : si des interactions épigénétiques entre tissus
conduisent à l’émergence de nouveaux caractères, le fait que ces
tissus aient des déterminants génétiques (et des déterminants
moléculaires épigénétiques) avant de donner naissance à de nouveaux
caractères pouvait réduire la théorie de Newman et Müller à une
simple interprétation compatible avec le weismannisme, dans
laquelle chaque « création » épigénétique d’un caractère
nécessite une détermination génétique préalable. Pour réfuter cette
interprétation simpliste de leur théorie, Newman et Müller ont
souligné que leur travail concernait l’évolution des caractères
morphologiques, ce qui signifie que l’argument weismannien doit
pouvoir être validé jusque dans l’émergence de tous les caractères,
c’est-à-dire à l’origine de la vie ; cela reviendrait à partir
du principe, qui relève de la théorie la plus extrême d’un monde
originel constitué d’ARN, que la vie aurait pour origine un simple
gène de ribozyme. Une autre solution est d’envisager que l’origine
des premiers caractères ne relève pas du gène dans ses acceptions
mendélienne ou moléculaire. En d’autres termes, les arguments
ramenant vers le concept weismannien du gène unique cause, même
indirecte, de l’émergence d’un caractère ne tiennent plus si le
gène ne se situe pas à l’origine de la vie.
Il n’est bien sûr pas question, ici, de régler
la question de l’origine de la vie. Il se trouve seulement que les
différentes manières de voir l’épigénétique, au niveau moléculaire
ou non, dépendent toutes de la dichotomie fondamentale entre
l’hérédité et le développement existant au sein du weismannisme.
Que l’on veuille penser le développement comme une sorte
d’hérédité, ou l’inverse, le weismannisme est omniprésent. Or l’on
peut imaginer une autre façon de voir les choses, en
s’affranchissant de cette théorie [13-16].
Voir l’hérédité et le développement comme
deux phénomènes entrelacés
Malgré sa domination, le weismannisme ne peut
rendre compte de tous les phénomènes épigénétiques : certains
montrent que le flux d’information biologique peut aussi être à
destination, et pas seulement en provenance, de l’ADN ;
d’autres suggèrent l’existence d’une hérédité
« somatique » indépendante de l’hérédité strictement
dictée par la séquence de l’ADN. Mais au-delà même de cette
incapacité à expliquer l’ensemble des phénomènes épigénétiques, il
y a le fait que la variété des mécanismes épigénétiques permet de
concevoir l’hérédité sous l’angle du développement, et inversement.
Le weismannisme, d’ailleurs, n’interdit pas cela : il effectue
seulement une séparation entre deux processus qui n’ont en commun,
finalement, que d’être tous deux dirigés par les gènes.
Si le weismannisme décrit la relation
germen/soma ou génotype/phénotype comme une
succession de liaisons au sein d’une chaîne de causalité, une autre
façon de voir les choses est d’utiliser la métaphore de la corde
[17] (Figure 2), c’est-à-dire un entrecroisement de deux
processus : l’hérédité et le développement sont les brins de
cette corde et en occupent, l’un comme l’autre, toute la longueur.
Mais si l’hérédité et le développement constituent les brins de la
corde, que représente la corde elle-même ? La réponse peut
être : la reproduction. Celle-ci implique un entrelacement des
processus de propagation génétique et d’émergence développementale
et, tandis que la métaphore de la chaîne suggère que la
reproduction est un événement ou une connexion unique entre parents
et descendance, la métaphore de la corde suggère qu’elle est un
processus étendu dans le temps.

Figure 2. Modèles de
causalité biologique : la chaîne et la corde.
A. Ce modèle considère les causes et les effets comme
des événements liés au sein d’une chaîne de causalité. Cette chaîne
représente la continuité génétique (le germen, G), tandis
que chaque lien qui en émerge latéralement représente, pour chaque
génération, le soma (S), déterminé par la séquence
génétique. La discontinuité des soma entre générations
illustre pleinement la vision weismannienne de la causalité.
B. Ce modèle de la corde, point de vue
alternatif de la chaîne, considère l’hérédité et le développement
comme des processus qui s’étendent à travers les cycles cellulaires
et les générations. Ces processus se distinguent par le type de
continuité assurée plutôt que par le fait que l’un, mais pas
l’autre, serait discontinu : le développement (D), qui se
retrouve aussi être un phénomène continu à travers le cycle de la
vie, est ainsi représenté s’entrelaçant avec l’hérédité (H).
Comment voir la reproduction comme un phénomène
intervenant au cours de la vie d’une entité biologique plutôt que
comme un événement de fusion gamétique ou nucléaire, ou de fission
cellulaire ? La reproduction, dans sa plus simple expression,
est la multiplication d’entités s’accompagnant d’un recoupement
physique d’éléments entre parents et descendance [13, 18] :
différents éléments des parents (à un certain moment) deviennent
éléments de la descendance (à un autre moment), la reproduction ne
consistant donc plus en la simple transmission ou copie d’une
forme, mais en un flux de matière. Certains des éléments parentaux
transmis doivent avoir une caractéristique particulière, celle
d’être des mécanismes du développement, pouvant acquérir la
capacité de se reproduire. La reproduction devient alors la
multiplication d’entités au cours de laquelle certains des éléments
transmis à la descendance lui confèrent une capacité de
développement, et donc de reproduction. Il s’agit là d’une séquence
récurrente, qui illustre assez bien l’image de l’entrecroisement
entre hérédité et développement au cours de la reproduction.
L’hérédité est la corrélation entre parents et enfants liée à la
reproduction, la reproduction transfère la capacité de se
développer et le développement permet la reproduction.
Le « concept
reproducteur »
Différents points méritent d’être abordés pour
valider l’analyse abstraite des processus de reproduction,
d’hérédité et de développement réalisée à travers le concept
reproducteur.
Un premier point concerne le recoupement
matériel. N’importe quel processus de reproduction, tel qu’il vient
d’être défini, nécessite l’intervention d’une hérédité dite
« épigénétique » : puisqu’aucun processus de
reproduction ne peut résulter d’un simple flux de gènes, d’autres
éléments doivent être transmis afin de fabriquer une nouvelle
entité capable de se développer. Jablonka et Lamb ont décrit trois
catégories de systèmes d’hérédité épigénétique : les systèmes
de modification de la chromatine (mentionnés plus haut), les
systèmes d’hérédité « métabolique » à l’équilibre et les
systèmes d’hérédité structurale [10]. Le plus connu des systèmes
d’hérédité structurale n’impliquant pas de marquage de la
chromatine est celui décrit par Sonneborn chez la paramécie
(-> m/s 2005, n° 4,
p. 377).
Les systèmes à l’équilibre impliquent, quant à
eux, une transmission de profils métaboliques grâce à l’équilibre
chimique qu’ils produisent. Leur perpétuation dépend de la façon
dont les métabolismes sont dupliqués au cours de la division
cellulaire : dans la mesure où les métabolismes sont
autocatalytiques et fluides [19], leur division globale en deux
parties séparées dans l’espace permet une transmission de l’état
d’équilibre à chacune des cellules filles ; une
« mutation » de cet état d’équilibre en raison d’une
perturbation environnementale peut aboutir à un nouvel état
d’équilibre, lui aussi transmissible. On voit que ces deux types
d‘hérédité, structurale et métabolique, impliquent l’existence d’un
recoupement matériel d’éléments, aussi bien épigénétiques que
génétiques, au cours de la reproduction. Si l’un comme l’autre de
ces types d’hérédité jouent un rôle développemental dans la mesure
où ils entraînent l’acquisition de la capacité à se reproduire,
alors ce sont des mécanismes du développement tels que définis plus
haut et le système qui les contient est « reproducteur »
[13-16, 18].
Un deuxième point à souligner concernant la
validité scientifique du concept reproducteur est son entière
indépendance vis-à-vis des gènes comme des acides nucléiques, une
indépendance qui permet d’analyser le problème de la transition
évolutive (c’est-à-dire de l’origine évolutive des nouveaux niveaux
d’organisation biologique) sans faire référence à l’existence de
« réplicateurs » [15] : dans cette nouvelle vision,
la transition évolutive ne nécessite pas que les gènes aient existé
avant les systèmes capables de subir des variations héréditaires,
au contraire de ce que réclame la théorie de l’évolution, non
circulaire, de l’origine des gènes. Le concept reproducteur
autorise ainsi l’évolution d’une unité de reproduction sans le
concours des gènes, tandis que la vision weismannienne nécessite la
création spontanée des premiers réplicateurs.
Une autre question d’importance est d’ajuster la
représentation de l’hérédité épigénétique dans ses relations avec
la reproduction et les processus d’hérédité conventionnelle,
c’est-à-dire génétique. Si la reproduction biologique est un type
de multiplication impliquant le recoupement partiel de mécanismes
développementaux, l’hérédité est un processus de reproduction
impliquant le recoupement partiel de mécanismes développementaux
évolués. En d’autres termes, pour constituer un système d’hérédité,
les éléments appartenant aux mécanismes développementaux doivent
avoir suffisamment évolué pour pouvoir assurer, justement, leur
rôle dans le développement. Il n’est pas fait explicitement
référence aux gènes dans cette définition : l’évolution a pu
intervenir sans le concours d’aucun système d’hérédité, par le
biais d’une héritabilité résultant simplement de ce recoupement
matériel. L’évolution adapatative se sera par la suite affinée dès
lors que les mécanismes développementaux auront eux-mêmes évolué en
termes de spécialisation, de partage des tâches au cours du
développement, de diversification écologique, et de stabilisation
des nouveaux niveaux d’organisation grâce à une séparation d’avec
les éléments peu coopératifs. Une autre évolution expérimentée par
ces mécanismes développementaux a été leur organisation au sein
d’une structure très spécialisée dotée d’un codage, à même de leur
fournir une certaine autonomie. En général, les systèmes autonomes
biologiques se sont, à certains égards et à un certain degré,
affranchis des contraintes chimiques, une propriété qui peut être
nommée « liberté stœchiométrique » ; l’exemple le
plus évident de ce type de système de codage est celui du codage
génétique fondé sur la séquence d’ADN.
De l’ensemble de ces points commence à émerger
une image. La reproduction est le type de processus le plus général
dans lequel l’hérédité et le développement s’entrecroisent. Sa
structure fondamentale résulte du recoupement matériel d’éléments
ayant une organisation autocatalytique et autopoïétique
(organisation et maintien autonomes) [16, 19]. L’hérédité est, de
son côté, un cas particulier de processus reproductif dans lequel
les mécanismes développementaux ont évolué afin de remplir des
fonctions développementales. L’hérédité génétique est, quant à
elle, un cas particulier d’hérédité dans lequel les mécanismes
développementaux ont évolué jusqu’à atteindre un niveau
« codant » d’organisation. Sous cet angle, l’épigénétique
décrit une série de systèmes d’hérédité non génétiques. Mais il
n’est plus indispensable de définir l’épigénétique par rapport à ce
qui est génétique : de fait, l’existence de mécanismes évolués
d’hérédité génétique n’est plus nécessaire à l’existence de
l’hérédité épigénétique. Les relations entre reproduction,
épigénétique et hérédité génétique sont définies en termes de
relations entre le général et le particulier, et non plus en termes
de relations de causalité entre les types de systèmes (hormis leurs
relations de causalité au cours de l’évolution). Dans ce sens, le
concept reproducteur donne une interprétation moléculaire et
physicochimique aux notions véhiculées par l’épigénétique,
utilisées pour décrire différents aspects d’un processus en termes
d’hérédité ou de développement, hors de toute référence à une
quelconque hiérarchisation de niveaux d’organistion biologique.
Conclusions : quelle est la
signification d’« épi » dans
« épigénétique » ?
Du point de vue du weismannisme, tout ce qui est
« hors » de la séquence de l’ADN ou de ses variations est
« épigénétique ». Cette définition est si large qu’elle
rend virtuellement impossible toute tentative de classement
théorique des phénomènes épigénétiques ou, plus simplement, toute
recherche de simples règles d’organisation. Dans le weismannisme,
les gènes sont monarques au royaume du développement ;
l’ironie est qu’en faisant du gène la causalité de tout, le gène
seul ne peut rien expliquer.
Nous avons vu que les concepts sur
l’épigénétique peuvent être classés en deux catégories : ceux
traitant de l’hérédité comme du développement, et ceux traitant du
développement comme de l’hérédité. L’idée est de trouver une
théorie intermédiaire permettant d’expliquer certains phénomènes
frappants sans avoir recours à une explication développementale
unique – les gènes – mais sans non plus faire référence à un
concept holistique inexploitable. Cette tentative se trouve hélas
entravée par la définition weismannienne de ce qui est
épigénétique.
Cette autre façon de voir les choses peut être
le concept reproducteur : le préfixe « épi »
s’entend alors de façon quasiment littérale, dans la mesure où nous
sommes dans la vision d’un processus physique plutôt que formel ou
structural. Est épigénétique ce qui est effectivement
« sur » les gènes : systèmes de modification de la
chromatine ou de méthylation de l’ADN, facteurs de transcription,
histones… Bien sûr, l’héritabilité de ces systèmes ne repose pas
uniquement sur les gènes : ils ne sont transmis que dans le
contexte d’une hérédité structurale, ou à l’équilibre, de la
machinerie moléculaire nécessaire à la (dé)méthylation de l’ADN
dans la descendance. Ces derniers mécanismes ne sont quant à eux
pas obligatoirement à classer dans l’hérédité
« épigénétique » : du point de vue du concept
reproducteur, il s’agit simplement d’hérédité. Le concept
reproducteur qualifie ainsi moins facilement un événement
d’épigénétique, favorisant en cela les interactions entre
généticiens, épigénéticiens et autres personnes intéressées par les
origines et l’évolution des processus de la reproduction et du
développement. ‡
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1 Le germen correspond à l’ensemble
des cellules germinales, par opposition au soma constitué du reste
des cellules d’un organisme (note du traducteur).
2 C’est-à-dire l’existence d’un sens
unique de transmission de l’information
ADN ® ARN ® protéines, sans possibilité de
retour d’information des protéines vers le génome (note du
traducteur).
3 Sa limitation de la définition de
l’épigénétique à l’hérédité « au cours de la mitose »
traduit probablement le fait que les modifications de la chromatine
sont fréquemment observées dans le développement somatique, par
opposition à l’hérédité au cours de la méiose.
4 Waddington observa que les cals,
normalement formés dans les zones de peau régulièrement soumises à
la friction, sont observables dès la naissance chez l’autruche, au
niveau des zones qui seront effectivement en contact répété avec le
sol. Il émit l’hypothèse selon laquelle ce caractère, acquis
normalement au cours de la vie pouvait, chez l’autruche, être
devenu « partie intégrante du génome » au cours de
l’évolution, c’est-à-dire avoir fait l’objet d’une
« assimilation génétique » (note du traducteur).