> Qu’il devient lointain le temps du
dogme central de la neurobiologie où le tissu noble, seul habilité
à transporter l’information, était constitué par les réseaux de
neurones, tandis que les cellules gliales étaient réduites au rôle
de tissu de soutien, tout juste dignes de fournir quelques
substrats énergétiques à leurs augustes voisines ! Depuis 20
ans, les travaux portant sur la macroglie, astrocytes et
oligodendrocytes, ont révélé de multiples fonctions pour ces
cellules, y compris des fonctions essentielles dans le domaine de
la communication cellulaire [1]. La synapse, zone de contact entre
deux neurones où l’information est transférée de l’un à l’autre
sous forme d’amplitude de libération d’une molécule de
communication, le neurotransmetteur, est devenue
neuro-astrocytaire.
Astrocyte et synapse
En effet, les astrocytes jouent un rôle majeur
dans l’élimination rapide des ions et des neurotransmetteurs par
des systèmes de recapture puissants, permettant ainsi une
régénération rapide de la capacité de transmission de
l’information. L’exemple même de cette fonction est la synapse
excitatrice la plus fréquemment rencontrée dans le système
nerveux : la synapse glutamatergique. Les transporteurs
astrocytaires, essentiellement EAAT2/GLT1 chez l’adulte, éliminent
rapidement le glutamate de la synapse. Il existe de plus un
couplage métabolique entre l’entrée de glutamate et la libération
par l’astrocyte de glucose ou de lactate, permettant un
fonctionnement harmonieux de la synapse. La perte des
transporteurs, observée dans certaines maladies neurodégénératives
humaines comme la sclérose latérale amyotrophique (SLA), entraîne
une augmentation des concentrations de glutamate extracellulaire et
une excitotoxicité qui aboutit à la perte neuronale. Il en est de
même lors d’une ischémie où la modification morphologique de
l’astrocyte (swelling) induit une inactivation des
transporteurs du glutamate, aggravant la perte neuronale. Il est
également possible d’observer des situations où les transporteurs
fonctionnent à l’envers, c’est-à-dire où les astrocytes libèrent du
glutamate au lieu de le recapter. Au cours des dernières années,
plusieurs groupes travaillant sur un modèle de tranches
d’hippocampe maintenues en survie ont mis en évidence une
libération de glutamate in situ à partir des astrocytes.
Cette libération provoque l’apparition de courants transitoires
lents dans les neurones voisins par stimulation de récepteurs de
type NMDA [2, 3].

Figure 1. Les astrocytes (en
jaune) participent de façon active au fonctionnement des synapses
(ici glutamatergique, agrandie dans l’encart en microscopie
électronique).
Astrocyte et épilepsie
L’épilepsie est la pathologie neurologique la
plus fréquente après la migraine. Elle se caractérise par la
décharge paroxystique et hypersynchrone d’un groupe de neurones.
Une des questions fondamentales de l’épileptologie réside dans la
compréhension du mécanisme de synchronisation des cellules lors des
crises focales. Un article du groupe de Maiden Nedergard [4] place
aujourd’hui l’astrocyte au cœur du mécanisme de synchronisation.
Depuis les années 60, il est connu grâce aux enregistrements EEG
que la crise d’épilepsie corticale focale se caractérise par
l’apparition d’une onde de dépolarisation lente de 50 à 200
millisecondes, observée dans tous les neurones au même moment et
baptisée PDS (paroxysmal depolarization shift). L’analyse
fine du PDS a montré qu’il était lié à un potentiel synaptique
dépendant de l’activation des récepteurs AMPA, les principaux
récepteurs-canaux sensibles au glutamate, et que les récepteurs
NMDA, également canaux et sensibles au glutamate, jouaient un
certain rôle dans la phase tardive du PDS [5]. La principale
différence existant entre le PDS et les crises généralisées réside
dans l’existence d’une phase inhibitrice finale lors du PDS.
Où sont nos astrocytes dans cette affaire ?
Jusqu’à présent, de pauvres victimes collatérales de la pathologie
neuronale. Il est effectivement bien connu que la survenue de
crises comitiales provoque une modification morphologique des
astrocytes avec hypertrophie du corps cellulaire et augmentation
apparente de leur nombre, la gliose réactive chronique. Des
enregistrements électriques lors des crises montraient également
une onde de dépolarisation lente correspondant bien à la capture
passive de potassium, massivement libérée à la suite de la décharge
neuronale, par des cellules largement connectées grâce à des
jonctions de type gap [6]. Il semble toutefois possible
d’observer une gliose précédant la survenue des crises dans
certains modèles. La réaction astrocytaire ne serait donc pas
obligatoirement secondaire à la crise.
Le travail présenté aujourd’hui bénéficie des
dernières avancées de la technologie d’imagerie cellulaire du
calcium. Les auteurs ont chargé les cellules de l’hippocampe (gyrus
et CA1) avec du calcium « cagé ». L’exposition à une
source laser permet la libération et la brusque élévation
intracellulaire du calcium. La technique utilisée, couplée à la
technologie de microscopie en double photon, permet de cibler une
cellule particulière et d’enregistrer les conséquences dans les
cellules voisines. Lorsque le calcium est libéré au sein d’un
astrocyte, on observe dans les neurones avoisinants l’apparition
d’une dépolarisation typique d’un PDS. Si le calcium est libéré
dans le cytoplasme d’un neurone, rien ne se passe. De façon
intéressante, les auteurs ont testé 5 modèles différents de genèse
des crises. Dans chaque cas, l’interférence avec la transmission
neuronale n’affecte pas le PDS tandis que le blocage des vagues
calciques se transmettant d’astrocytes en astrocytes ou
l’inhibition de l’augmentation intracellulaire du calcium
astrocytaire inhibe totalement l’apparition du PDS.
Ce travail place donc l’astrocyte au cœur du
mécanisme de synchronisation de la crise. Comment s’intègrent ces
données dans la véritable clinique d’une crise chez l’homme ?
Au moins dans le phénomène de réentrée qui met en résonance la
décharge neuronale et la réponse gliale lors de la crise. Quel est
l’œuf et quelle est la poule ? La réponse reste ouverte, mais
la modulation des transporteurs astrocytaires du glutamate devient
une nouvelle cible thérapeutique pour le contrôle de crises
particulièrement invalidantes. ◊
Références
1. Araque A, Perea G. Glial modulation of synaptic
transmission in culture. Glia 2004 ; 47 :
241-8.
2. Fellin T, Pascual O, Gobbo S, et al.
Neuronal synchrony mediated by astrocytic glutamate through
activation of extrasynaptic NMDA receptors. Neuron
2004 ; 43 : 729-3.
3. Angulo MC, Kozlov AS, Charpak S, Audinat E.
Glutamate released from glial cells synchronizes neuronal activity
in the hippocampus. J Neurosci 2004 ; 24 :
6920-7.
4. Tian GF, Azmi H, Takano T, et al. An
astrocytic basis of epilepsy. Nat Med 2005 ; 11 :
973-81.
5. Dingledine R, Hynes MA, King GL. Involvement of
N-methyl-D-aspartate receptors in epileptiform bursting in the rat
hippocampal slice. J Physiol (Lond) 1996 ; 380 :
175-89.
6. Nett WJ, Oloff SH, McCarthy KD. Hippocampal
astrocytes in situ exhibit calcium oscillations that occur
independent of neuronal activity.
J Neurophysiol 2002 ; 87 : 528-37.