> L’étude des stratégies employées par
les parasites afin d’être transmis d’un hôte à un autre est un
sujet central en parasitologie. Comprendre de telles stratégies est
fondamental pour tous les aspects appliqués de la parasitologie
comme l’épidémiologie et la médecine. L’une des stratégies de
transmission parasitaire les plus fascinantes est certainement la
manipulation de l’hôte, observée quand un parasite accroît sa
transmission en altérant le comportement ou la morphologie de son
hôte [1]. Par exemple, de nombreux parasites transmis de manière
trophique altèrent le comportement de leur hôte intermédiaire afin
d’augmenter leur chance d’être mangé par l’hôte définitif prédateur
[2]. Bien que les exemples soient nombreux, peu de choses sont
connues concernant les dialogues et conflits moléculaires entre
l’hôte et le parasite au cours du processus de manipulation.
Prologue
Les nématomorphes constituent un taxon
relativement inconnu d’environ 300 espèces distribuées dans le
monde entier. Les femelles et les mâles adultes ont une vie libre
et aquatique et se rassemblent en nœuds gordiens pour se reproduire
(Figure 1). Contrairement aux adultes, les juvéniles sont
parasites d’arthropodes, principalement des insectes terrestres.
Les nématomorphes sont donc confrontés au problème de franchir la
barrière entre le milieu aquatique et terrestre. Pour cela, ils
utilisent des hôtes intermédiaires comme des larves aquatiques
d’insectes (par exemple, larves de moustiques ou de phryganes) ou
bien infectent directement les hôtes lorsque les larves sont
ingérées avec de l’eau. Pendant leur développement, les
nématomorphes passent d’une taille microscopique à celle d’un ver
dont la longueur est considérablement plus grande que celle de
l’hôte qui l’héberge (Figure 2). Le nématomorphe arrivé à
maturité occupe tout son hôte à l’exception de la tête et des
pattes. À ce stade, les vers sont prêts à émerger. Il a été
récemment montré que les insectes hébergeant des vers matures
manifestent un comportement original et spécifique à leur statut de
parasité : ils sont à la recherche d’eau et y sautent quand
ils en rencontrent [3]. Sachant que les insectes sautant ainsi dans
l’eau ont un risque de noyade élevé, ce comportement est considéré
comme « suicidaire ». Les vers adultes émergent alors de
leur hôte et nagent activement dans l’eau afin de rencontrer des
partenaires sexuels.
Figure 1. Nœud gordien en
milieu naturel.

Figure 2. Le
nématomorphe Spinochordodes tellinii,
émergeant
de son hôte la sauterelle des chênes, Meconema
thalassinum.
Ce comportement de recherche d’eau par les
insectes infectés est observé chez au moins 8 espèces d’orthoptères
dans le sud de la France et il se pourrait que la plupart des
espèces de nématomorphes aient la capacité d’altérer le
comportement de leur hôte afin de pouvoir rejoindre un
environnement aquatique au terme de leur développement. Le but de
nos recherches (réalisées en collaboration entre l’UMR 2724
CNR/IRD, l’UMR INRA Bio3P de Rennes, le Laboratoire de Génomique
Fonctionnelle de Montpellier membre de la Génopole du Languedoc
Roussillon et Rothamsted Research Institute) est de mieux
connaître les précurseurs biochimiques à la base de cette
altération du comportement chez la sauterelle Meconema
thalassinum (De Geer) (Orthoptera : Tettigoniidae)
parasitée par le nématomorphe Spinochordodes tellinii
(Camerano). Nos recherches ont été menées simultanément chez l’hôte
et chez le parasite pendant trois moments clés de la
manipulation : avant, pendant et après le
« suicide » de l’hôte dans l’eau. Le détail de ces
recherches a été tout récemment publié [4] (un clip video est aussi
disponible à : http://www.canal.ird.fr).
Une approche protéomique pour mieux
appréhender les dialogues et conflits moléculaires entre hôtes et
parasites
Nous avons utilisé l’électrophorèse
bidimensionnelle et la spectrométrie de masse afin d’identifier les
éventuelles protéines d’intérêt. L’étude des protéines exprimées
par le génome de l’hôte et par celui du parasite à l’aide de la
protéomique (ou parasitoprotéomique) offre une vision rapide et
globale du dialogue moléculaire mis en place au cours de la
manipulation [5]. Prenant en compte la possibilité d’éventuels
croisements moléculaires entre la sauterelle et son parasite
via la synthèse de protéines mimétiques, nous avons réalisé
des recherches de protéines exprimées de manière différentielle
dans le cerveau d’hôtes manipulés comparés à des hôtes sains et
confronté ces protéines avec celles produites par le parasite.
Des protéines mimétiques pour modifier le
comportement de l’hôte
Les principaux résultats de cette étude montrent
que le nématomorphe, S. tellinii, peut modifier le
comportement de la sauterelle, M. thalassinum, en produisant
des molécules effectrices qui agissent directement sur le système
nerveux central de l’hôte. L’un des résultats les plus fascinants
de cette étude est que deux de ces protéines sécrétées par le
nématomorphe sont mimétiques à celles produites par la sauterelle.
Ces protéines appartiennent à la famille des Wnt et sont exprimées
de manière différentielle dans les cerveaux de sauterelles lors de
l’expression du comportement modifié. Ces protéines mimétiques
auraient ainsi une place importante dans la cascade d’événements à
l’origine de l’altération du comportement de l’hôte. Il est souvent
admis que les parasites exploitent principalement des méthodes
indirectes ou moins coûteuses en énergie pour modifier le
comportement de leur hôte. Toutefois, la particularité de notre
système est très certainement la grande taille du parasite, ce qui
rend possible la production en assez grande quantité de molécules
mimétiques effectrices qui agiraient directement sur le système
nerveux des insectes hôtes. Aussi, plusieurs familles de protéines
liées au fonctionnement normal du système nerveux central de l’hôte
sont perturbées durant la manipulation par S. tellinii.
Finalement, l’expression différentielle de protéines liées à
l’apoptose cellulaire a été observée, et cela corrobore des études
suggérant la modulation possible de ce mécanisme cellulaire par les
parasites.
Un avenir prometteur dans la lutte des
maladies vectorielles
De nombreuses maladies parasitaires nuisibles à
l’homme sont transmises par des insectes vecteurs hématophages. Un
nombre croissant de travaux montre que la sélection a favorisé les
parasites capables de manipuler leurs vecteurs afin d’augmenter
leur chance d’être transmis [6]. Ainsi la protéomique sera dans les
années à venir un outil essentiel pour comprendre les mécanismes
sous-jacents de ces altérations du comportement et pourrait
apporter des informations précieuses dans la lutte contre ces
maladies. ◊
Références
1. Thomas F, Adamo S, Moore S. Parasitic
manipulation : where are we and where should we go ?
Behav Process 2005 ; 68 : 185-99.
2. Moore J. Parasites and the behaviour of
animals. Oxford series in ecology and evolution. New
York : Oxford University Press, 2002.
3. Thomas F, Schmidt-Rhaesa A, Martin G, et
al. Do hairworms (Nematomorpha) manipulate the
water-seeking behaviour of their terrestrial hosts ? J Evol
Biol 2002 ; 15 : 356-61.
4. Biron DG, Marché L, Ponton F, et al.
Behavioural manipulation in a grasshopper harbourin hairworm :
a proteomics approach. Proc Roy Soc Lond B 2005 (sous
presse).
5. Biron DG, Moura H, Marché L, et al.
Towards a new conceptual approach to parasitoproteomics. Trends
Parasitol 2005 ; 21 : 162-8.
6. Hamilton JGC, Hurd H. Parasite manipulation of
vector behaviour. In : Lewis EE, Campbell JF, Sukhdeo MVK,
eds. The behavioural ecology of parasites. London :
CABI publishing, 2002.