> Le glucose est un des substrats
énergétiques obligatoires d’un certain nombre de tissus, comme les
hématies, la medulla rénale et le cerveau. Ce dernier
utilise chez l’homme environ 120 g de glucose par jour. Un apport
continu de glucose est donc une condition absolue de notre survie
et l’organisme a développé des stratégies lui permettant de faire
face au caractère discontinu des apports nutritionnels. Après le
repas, le glucose arrivant en abondance est mis en réserve sous
forme de glycogène dans les organes, en particulier dans le foie.
Dans le foie et les muscles, ce processus est contrôlé par
l’insuline, sécrétée en cas d’absorption glucidique. À distance des
repas, le foie libère du glucose à partir du glycogène
(glycogénolyse) puis si la période de jeûne se prolonge (quelques
heures), le foie met en route une synthèse de novo de
glucose appelée néoglucogenèse permettant de fabriquer du glucose à
partir des acides aminés contenus dans les protéines (cela permet
de comprendre pourquoi le jeûne s’accompagne d’une fonte
musculaire). L’insuline sécrétée au moment du repas inhibe la
glycogénolyse et la gluconéogenèse, évitant ainsi un apport
simultané endogène et exogène de glucose et l’hyperglycémie qui
pourrait en résulter. L’insuline a donc un rôle majeur dans le
maintien de l’homéostasie glucidique par ses actions directes sur
le foie.
Le mécanisme de sécrétion de cette hormone
lorsque la glycémie s’élève fait schématiquement intervenir une
augmentation de l’utilisation de glucose par la cellule
-pancréatique, une production accrue d’ATP et une diminution du
rapport ADP/ATP conduisant à la fermeture de canaux K+
ATP-dépendants (Figure 1). Cela entraîne une dépolarisation
cellulaire qui permet l’ouverture de canaux Ca2+
dépendant du voltage. L’augmentation du calcium intracellulaire, de
concert avec d’autres seconds messagers (AMPc), stimule la
libération d’insuline.

Figure 1. Le canal K+
pancréatique dépendant de l’ATP. Le glucose absorbé au
moment du repas est utilisé par la cellule -pancréatique, ce qui
conduit à la fermeture des canaux potassiques (voir les sous-unités
du canal dans l’encart) et à la sécrétion d’insuline. L’effet du
glucose, la fermeture des canaux K+, peut être mimé par
les sulfonylurées. L’insuline inhibe, par des effets directs sur la
cellule hépatique, la production de glucose. L’insuline agit aussi
sur le cerveau au niveau de l’hypothalamus en entraînant dans une
population de neurones l’ouverture des canaux K+. Cela
déclenche un signal, relayé par le nerf vague, qui entraîne
également l’inhibition de la production hépatique de glucose.
L’effet de l’insuline sur l’ouverture des canaux potassiques peut
être mimé par le diazoxide.
Le canal K+ pancréatique dépendant de
l’ATP (Figure 1) est un hétéro-octamère formé de quatre
sous-unités appelés Kir 6.2 (inwardly rectifying K+
channel), le canal ionique proprement dit et de quatre
sous-unités régulatrices appelées SUR 1 (sulfonylurea
receptor), de la famille des transporteurs ABC (ATP-binding
cassette) [1]. C’est en se liant à ces sous-unités que les
drogues de la famille des sulfonylurées (par exemple le tolbutamide
ou le glibenclamide) utilisées dans le traitement du diabète de
type 2 ferment le canal potassique et stimulent la sécrétion
d’insuline. Inversement, le diazoxide en se liant à SUR 1 ouvre le
canal potassique et inhibe la sécrétion d’insuline. Le même type de
canal est également présent dans les neurones alors que des
isoformes différentes de SUR (SUR 2A et B) sont présentes dans les
muscles squelettiques, le muscle cardiaque et les muscles lisses
[2]. Les isoformes SUR 2 ont une affinité beaucoup plus faible pour
les sulfonylurées que SUR 1.
On sait, depuis Claude Bernard et sa célèbre «
piqûre » du plancher du 4e ventricule entraînant un
diabète transitoire, que le cerveau peut contrôler l’homéostasie
glucidique. Bien que l’utilisation du glucose dans le cerveau ne
soit pas dépendante de l’insuline (ce qui entraînerait un
fonctionnement cérébral assez chaotique puisqu’il dépendrait de
l’absorption de glucides !), il a été montré que l’insuline pouvait
avoir une action centrale sur le métabolisme énergétique, en
diminuant la prise alimentaire et en favorisant la dépense
énergétique [3]. L’insuline peut également exercer au niveau
central une action sur le métabolisme glucidique périphérique et en
particulier hépatique. En effet, une injection
intra-cérébroventriculaire d’insuline diminue la production
hépatique de glucose [4], alors que le blocage de la signalisation
insulinique au niveau hypothalamique a l’effet inverse. Rappelons
que l’hypothalamus contient, au sein de noyaux spécifiques, des
neurones exerçant un effet anabolique (stimulation de la prise de
nourriture, diminution de la dépense énergétique), ou catabolique
(augmentation de la dépense énergétique, inhibition de la prise
alimentaire). En 2000, T.S. Zheng et al. ont montré que
l’insuline pouvait diminuer par hyperpolarisation l’activité d’une
sous-population de neurones dans les noyaux arqués et ventromédians
de l’hypothalamus, en ouvrant des canaux K+ dépendants
de l’ATP [5]. Cette observation vient d’être prolongée en montrant
que la modulation de l’activité de ces canaux entraînait des
modifications très importantes du métabolisme glucidique hépatique
chez le rat. Pocai et al. [6] ont utilisé un activateur du
canal, le diazoxide délivré par voie intracérébroventriculaire ou
par voie intrahypothalamique. Cela entraîne une hypoglycémie liée à
une inhibition de la production hépatique de glucose et en
particulier de la gluconéogenèse, un effet très semblable à celui
de l’insuline administrée au niveau hypothalamique. Les effets
inhibiteurs centraux de l’insuline sur la production hépatique de
glucose peuvent être supprimés en utilisant une sulfonylurée
bloquant le canal K+ ou chez des souris dont le gène
SUR 1 a été inactivé. Les auteurs ont enfin démontré que les
branches efférentes hépatiques du nerf vague étaient nécessaires à
la transmission du signal insulinique du cerveau vers le foie. Le
mécanisme de signalisation qui va du récepteur de l’insuline au
canal potassique reste mal connu. Il fait probablement intervenir
IRS 2, une protéine qui se lie au récepteur de l’insuline activé
par la liaison de l’hormone [7]. IRS 2 est ensuite phosphorylé sur
des résidus tyrosines par l’activité tyrosine kinase du récepteur
et recrute alors des effecteurs intracellulaires. Un de ces
effecteurs, la phosphatidylinositol-3-kinase, est également
impliqué dans les effets hypothalamiques de l’insuline [6].
Toutefois, les étapes ultérieures restent inconnues.
En résumé, l’élévation de glucose au moment des
repas entraîne la sécrétion d’insuline qui outre ses effets directs
sur le métabolisme hépatique active un circuit neuronal central
inhibant la production hépatique de glucose (Figure 1).
Les canaux K+ dépendants de l’ATP
sont donc impliqués dans le système de régulation par l’insuline du
métabolisme glucidique au niveau de la sécrétion de l’hormone mais
également au niveau de son action hypoglycémiante.
Plus de cinquante mutations dans l’une ou
l’autre sous-unité du canal K+ dépendant de l’ATP ont
été décrites chez l’homme [1]. Elles sont responsables d’une forme
récessive d’hyper-insulinisme persistant de l’enfant qui se
caractérise par le découplage de l’actvité électrique de la cellule
-pancréatique et du métabolisme glucidique. On peut se demander si
ces mutations ont également des conséquences sur la régulation
centrale de la production hépatique de glucose et sur la
sensibilité à l’insuline [8].
Il est bien sûr tentant au vu de ces
informations d’utiliser une molécule « ouvrant » les canaux
K+ dépendants de l’ATP (comme le diazoxide) pour
diminuer la production hépatique de glucose, un des principaux
responsables de l’hyperglycémie observée lors du diabète. Il faut
toutefois se rappeler que ces mêmes canaux K+ doivent
être fermés dans les cellules du pancréas pour permettre la
sécrétion d’insuline en réponse au glucose. Les diabétiques de type
1 sans insulinosécrétion résiduelle pourraient cependant
représenter une population de patients chez laquelle on pourrait
envisager d’utiliser un tel traitement pour diminuer la production
hépatique de glucose sans risquer évidemment de détérioration de la
sécrétion. On peut à l’inverse se demander si le bénéfice bien
établi en terme de sécrétion d’insuline d’un traitement du diabète
de type 2 par les sulfonylurées ne pourrait être en fait amoindri
par une action anti-insulinique centrale. ◊
Références
1. Aguilar-Bryan L, Bryan J, Nakazaki M.
Of mice and men: K(ATP) channels and insulin secretion. Recent
Prog Horm Res 2001 ; 56 : 47-68.
2. Aguilar-Bryan L, Bryan J. Molecular
biology of adenosine triphosphate-sensitive potassium channels.
Endocrinol Rev 1999 ; 20 : 101-35.
3. Woods SC, Lotter EC, McKay LD, Porte D
Jr. Chronic intracerebroventricular infusion of insulin reduces
food intake and body weight of baboons. Nature 1979 ; 282 :
503-5.
4. Obici S, Zhang BB, Karkanias G,
Rossetti L. Hypothalamic insulin signaling is required for
inhibition of glucose production. Nat Med 2002 ; 8 :
1376-82.
5. Spanswick D, Smith MA, Mirshamsi S,
et al. Insulin activates ATP-sensitive K+
channels in hypothalamic neurons of lean, but not obese rats.
Nat Neurosci 2000 ; 3 : 757-8.
6. Pocai A, Lam TK, Gutierrez-Juarez R,
et al. Hypothalamic K(ATP) channels control hepatic glucose
production. Nature 2005 : 434 :1026-31.
7. Choudhury AI, Heffron H, Smith MA, et al. The role of
insulin receptor substrate 2 in hypothalamic and beta cell
function. J Clin Invest 2005 : 115 : 940-50.
8. Gribble FM. Metabolism: a higher power for insulin.
Nature 2005 ; 434 : 965-6.