Les neuropathies périphériques héréditaires, dont la prévalence
est d’environ 1/5 000, sont les maladies monogéniques du système
nerveux les plus fréquentes. Ce grand groupe de maladies, très
hétérogène tant sur le plan clinique que génétique, présente une
caractéristique commune, l’atteinte progressive des nerfs
périphériques. L’analyse des vitesses de conduction nerveuse des
nerfs périphériques à l’aide de l’examen électromyographique permet
de distinguer deux grands types de neuropathies, les formes
démyélinisantes - incluant la maladie de Charcot-Marie-Tooth de
type 1, CMT1 - et les formes axonales, incluant les neuropathies
motrices distales héréditaires (dHMN) et sensitivo-motrices (CMT2)
[1].
De nombreux gènes responsables de ces affections ont été
identifiés. Ils codent pour des protéines impliquées dans des
processus cellulaires très divers tels que la compaction de la
gaine de myéline (PMP22, P0), l’assemblage des neurofilaments
(NEFL), le transport axonal (KIF1B), le trafic intracellulaire
(RAB7), l’apoptose (SPTLC1, LITAF), la transcription (EGR2), la
traduction (GARS) et la transduction du signal (PRX, MTMR2 et 13)
[2, 3]. Deux publications récentes, parues dans la revue Nature
Genetics [4, 5], suggèrent l’émergence d’un nouveau mécanisme
physiopathologique à partir de l’identification, par l’équipe de V.
Timmerman, de deux gènes codant pour les petites protéines de choc
thermique (sHSP), HSP22 et HSP27. Ces protéines appartiennent à la
superfamille des sHSP connues pour être impliquées dans de nombreux
processus cellulaires tels que l’aide au repliement des protéines,
l’inhibition de l’apoptose, l’organisation du cytosquelette ou la
suppression d’agrégats protéiques [6-10].
Ces travaux ont d’abord porté sur deux familles atteintes de dHMN
de type II liées au chromosome 12q24.3. Cette axonopathie motrice
pure est caractérisée par une atrophie et une paralysie des muscles
distaux. Une analyse des haplotypes utilisant des marqueurs
polymorphes a permis aux auteurs de restreindre la région génétique
candidate de 5 Mb à 1,7 Mb entre les marqueurs D12S349 et PLA2G1B.
Parmi les neuf gènes connus dans cet intervalle, cinq avaient été
préalablement exclus et les quatre autres ont fait l’objet d’un
séquençage systématique des exons et des jonctions exon-intron.
Cette stratégie a permis d’identifier une mutation faux-sens dans
l’exon 2 du gène HSPB8 codant pour HSP22. Par la suite, une autre
mutation faux-sens a été identifiée chez deux autres familles. Ces
deux mutations conduisent à la substitution du résidu lysine en
position 141 par un résidu asparagine (K141N) ou un acide
glutamique (K141E).
Cette équipe s’est également intéressée aux CMT2. Cette neuropathie
sensitivomotrice à prédominance distale se caractérise par une
faiblesse musculaire et une atrophie des muscles distaux associées
à des anomalies sensitives distales. Cette axonopathie est
génétiquement très hétérogène. Par exemple, dans les formes
autosomiques dominantes, huit locus ont été identifiés et cinq
gènes sont connus à ce jour (KIF1B, RAB7, GARS, NEFL, MPZ) [3].
Chez une famille pour laquelle le diagnostic de CMT2F liée au
chromosome 7q11-q21 a été porté, l’équipe de V. Timmerman a pu,
grâce à une analyse génétique, restreindre la région candidate à un
intervalle de 10 cM entre les marqueurs D7S672 et D7S806. Cinq
gènes candidats ont été judicieusement sélectionnés dans cette
région et, là encore, le séquençage systématique de ces gènes a
permis d’identifier une mutation dans l’un d’entre eux. De façon
surprenante, cette mutation faux-sens affecte le gène HSPB1 codant
lui aussi pour une sHSP, HSP27. La transition 404C->T identifiée
dans ce gène conduit à la substitution d’un résidu sérine par un
résidu phénylalanine en position 135 (S135F).
L’identification de mutations de HSP22 dans les dHMN, de mutations
de HSP27 dans les CMT2, et le fait que ces deux protéines
interagissent, ont conduit à rechercher des mutations de HSP27 dans
d’autres familles atteintes de dHMN ou de CMT. Ce même groupe a
ainsi identifié des mutations faux-sens de HSP27 chez des familles
atteintes de dHMN, démontrant que les mutations de ce gène
pouvaient conduire à des neuropathies purement motrices (dHMN) ou à
des neuropathies sensitivo-motrices (CMT2). L’ensemble de ces
résultats suggère donc l’implication des sHSP dans les neuropathies
périphériques.
Plusieurs arguments permettent de démontrer la responsabilité des
mutations faux-sens de ces gènes dans la pathogénie de ces
affections. HSP22 et HSP27 sont avant tout des protéines
ubiquitaires, bien exprimées dans les neurones sensitifs et moteurs
affectés dans ces neuropathies. Ces mutations n’ont pas été
retrouvées au sein d’une grande population de sujets sains, un
argument faible pour des maladies rares. De plus, les mutations
observées chez ces patients sont localisées dans le domaine
alpha-cristalline, fortement conservé au sein de la famille des
protéines sHSP, ou dans d’autres résidus très conservés au sein des
protéines orthologues. De plus, ces mutations sont situées à
proximité de résidus d’autres sHSP telles que l’alpha-A cristalline
et l’alpha-B cristalline, dont les mutations faux-sens sont
responsables respectivement d’une forme de cataracte congénitale ou
d’une myopathie [11, 12]. Le caractère « pathologique » de ces
mutations a été confirmé en analysant leurs effets dans des modèles
cellulaires. Une diminution de la survie des cellules de
neuroblastomes exprimant l’une ou l’autre de ces protéines mutées
(HSP22 K141E et HSP27 S135F) a souligné l’effet délétère des
mutations de ces sHSP. De plus, des anomalies intracellulaires ont
été observées. En effet, la mutation HSP22K141E engendre la
formation d’agrégats de HSP22 cytoplasmique et périnucléaire. Quant
à la mutation HSP27S135F, observée dans les CMT2F, elle engendre in
vitro un défaut d’assemblage des neurofilaments, rappelant celui
déjà décrit dans les CMT2E liées aux mutations du gène NEFL. Des
anomalies du cytosquelette telles que des agrégats de desmine ont
également été observées dans une myopathie liée à des mutations du
domaine alpha-cristalline d’une autre sHSP, l’alpha-B cristalline
[8]. L’altération des filaments intermédiaires suggère donc que le
maintien de l’organisation du cytosquelette implique les sHSP.
L’intégrité du cytosquelette étant indispensable au bon
fonctionnement du transport axonal - un processus essentiel dans
les neurones de très grande taille - il est possible que les
mutations des sHSP conduisent à une altération de ce
transport.
L’ensemble de ces travaux souligne plusieurs points. Le séquençage
systématique des gènes situés dans un intervalle génétique
important reste parfois le seul recours efficace pour permettre
l’identification des mutations de gènes de maladies rares, quand le
nombre de familles ne permet pas une cartographie génétique très
fine. La génétique à rebours n’a donc pas fini de nous ouvrir de
nouvelles portes vers des mécanismes physiopathologiques inexplorés
! Cette stratégie a ainsi permis d’identifier des mutations au sein
des gènes codant pour HSP22 et HSP27 dans les neuropathies
périphériques. Ces travaux démontrent le rôle majeur des sHSP
dans les maladies neurodégénératives. L’identification de ces deux
gènes souligne de nouveau l’hétérogénéité génétique de ces
affections. De plus, l’identification de mutations de HSP27 dans
des neuropathies sensitivo-motrices, ou motrices pures, suggère
l’implication de mécanismes physiopathologiques communs à l’origine
de neuropathies pourtant cliniquement distinctes. Cette hypothèse
est renforcée par les travaux récemment rapportés par A. Antonellis
et al., qui montrent que des mutations du gène GARS codant pour la
glycine ARNt synthétase sont responsables de neuropathies
sensitivo-motrices (CMT2D) ou motrices pures (dHMN-V) [13]. Un
nouvel exemple de l’absence de corrélation génotype-phénotype
!
L’existence d’un rôle crucial des HSP dans les maladies
neurodégénératives avait déjà été suspectée par l’identification
d’une mutation de la protéine chaperon HSP60 au sein d’une famille
atteinte de paraplégie spastique, une maladie caractérisée par une
dégénérescence des axones des voies corticospinales [14]. De plus,
HSP27 semble jouer un rôle neuroprotecteur dans certaines maladies
[10, 15]. Les protéines chaperons, et en particulier les petites
protéines de choc thermique, jouent donc un rôle pivot dans
l’intégrité du système nerveux. Néanmoins, les mécanismes
moléculaires conduisant à la dégénérescence des axones plutôt que
d’autres types cellulaires restent encore mal connus. De plus, la
pathogénie des mutations de HSP27 ou HSP22 dans les neuropathies -
effet dominant négatif ou gain d’une nouvelle fonction - reste à
élucider.
Comment réconcilier cette extraordinaire hétérogénéité génétique et
les maladies du nerf périphérique que peu ou pas d’éléments
cliniques permettent de distinguer ? S’agit-il de processus
physiopathologiques distincts d’un bout (la mutation génique) à
l’autre (la dégénérescence axonale), ou de mécanismes
physiopathologiques distincts qui s’engouffrent ensuite vers un
même tronc commun pour aboutir à la dégénérescence axonale ? Dans
le premier cas, cela conduit à une recherche physiopathologique et
thérapeutique spécifique de chaque entité moléculaire. Dans le
second cas, la dissection moléculaire de ce tronc commun pourrait
conduire à l’identification de cibles thérapeutiques communes aux
neuropathies périphériques. Une approche « transversale » de ces
affections est désormais possible à partir de modèles murins ou
cellulaires de ces maladies utilisant des techniques d’analyse
globale du protéome ou du transcriptome. Elle devrait permettre de
répondre à cette question clé pour les recherches thérapeutiques à
venir.
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