Napoléon décéda le samedi 5 mai 1821, à l’âge de
51 ans, après 5 ans et demi d’exil à Sainte-Hélène, petite île
perdue au milieu de l’Atlantique sud.
Cent quatre vingt-cinq ans plus tard, la
détermination de la cause de sa mort continue de susciter des
interrogations. A-t-il été empoisonné par ingestion de
« mort au rat » ? Était-il intoxiqué par l’arsenic
ou le calomel ? Avait-il un cancer de l’estomac ?
Était-il tuberculeux ? Est-il possible d’avoir
rétrospectivement une certitude diagnostique ? Autant de
questions qui ont suscité une multitude de travaux [1-8] et divisé
médecins et historiens.
L’utilisation de techniques sophistiquées
d’expertise médico-légale permit de répondre, il y a quelques
années, à certaines interrogations concernant une éventuelle
intoxication [5]. Toutefois, la cause précise du décès demeure
inconnue et à défaut de pouvoir exhumer le corps de l’Empereur pour
effectuer de nouvelles investigations, les médecins continueront
d’utiliser cette source précieuse d’analyse et de recherche que
constituent les documents émanant de proches et de témoins l’ayant
côtoyé durant son exil.
Parmi ces documents, le rapport d’autopsie
publié en 1825 par le docteur Francesco Antonmarchi est considéré
par la plupart des auteurs comme une référence incontournable.
Cinq rapports d’autopsie
Napoléon fut autopsié par Antonmarchi le
6 mai 1821, le lendemain du décès en présence de 17 personnes
dont 7 médecins anglais.
Trois rapports d’autopsie furent rédigés les 6,
7 et 8 mai par Antonmarchi [1, 9], sir Thomas Reade [9] et le
docteur Thomas Shortt [1, 9].
Très proches, ils s’accordaient, entre autres,
sur la présence de poumons sains et d’une lésion gastrique d’aspect
tumoral.
Un compte rendu publié en 1823 par le médecin
anglais Walter Henry [1, 9], qui avait refusé de co-signer le
compte rendu de Shortt en 1821 pour des raisons qui nous sont
inconnues, était peu différent des précédents, mis à part la
description d’un aspect efféminé de l’Empereur avec une atrophie
des organes génitaux.
Enfin, en 1825, Antonmarchi publia, dans ses
Mémoires, un second compte rendu d’autopsie [9, 10] plus détaillé
que celui qu’il avait écrit précédemment, avec de nombreux ajouts,
concernant notamment les poumons, décrits comme suspects de
tuberculose.
Francesco Antonmarchi
D’origine corse, Francesco Antonmarchi
(1789-1838) étudia la médecine en Italie. Docteur en philosophie et
en médecine en 1808, il devint docteur en chirurgie quatre ans plus
tard. En 1813, il fut nommé prosecteur du célèbre anatomiste Paolo
Mascagni à l’Université de Florence.
Lorsqu’il fut recruté, à Rome, par la famille de
Napoléon et le cardinal Joseph Fesch, pour remplacer l’irlandais
Barry E. O’Méara, médecin personnel de l’Empereur depuis le
début de son exil, il avait peu exercé la médecine clinique et
possédait avant tout une expérience et des compétences en anatomie
et en anatomie pathologique.
Arrivé à Sainte-Hélène en septembre 1819,
il restera le médecin de l’Empereur jusqu’à son décès, le 5 mai
1821.
Peu apprécié par certains, le jugeant
« léger, bavard, vaniteux et assez ignorant » [8] ou
manquant de cœur et de compétence [7], il est réhabilité par
d’autres, dont le chirurgien François Paoli, qui mettent en avant
ses qualités professionnelles, son « dévouement de
médecin » et son « immense générosité » [11,
12].
Découverte d’un plagiat
Désireux de savoir comment étaient définies,
dans la littérature médicale française des années 1820-1825, les
pathologies dont l’Empereur était atteint, l’un de nous (J.
Bastien) découvrit une étonnante supercherie en parcourant les
Revues de médecine de l’époque. À la lecture d’un article du Dr
Rullier, publié en 1823 dans les Archives générales de
médecine (Figure 1), intitulé : « Note
sur un petit engorgement cancéreux de l’estomac, extrêmement
circonscrit, perforé à son centre, et suivi de l’épanchement des
alimens dans l’abdomen » [13], il apparut que des
paragraphes entiers étaient similaires à ceux que fera Antonmarchi,
deux ans plus tard, dans son second rapport d’autopsie. Il ne s’est
pas simplement inspiré de descriptions morphologiques faites par
Rullier mais a carrément fait un « copier-coller » en
changeant à peine la taille des lésions.

Figure 1. Couverture de
la revue Archives générales de Médecine de mai 1823
dans laquelle figure l’article du Dr Rullier.
Les extraits reproduits dans l’Encadré
témoignent des similitudes, surlignées en gras.
Il est quasiment certain qu’Antonmarchi eut
l’occasion de lire cet article car, dans le même numéro des
Archives Générales de Médecine, le Pr Duméril, professeur de
physiologie à la faculté de médecine de Paris, faisait l’éloge de
ses compétences en anatomie à l’occasion de l’édition d’un ouvrage
comportant des planches anatomiques gravées et dessinées sous la
direction de son maître, le professeur Mascagni [14]. La découverte
du plagiat des lésions intra-abdominales nous incita à rechercher
si Antonmarchi avait utilisé d’autres « sources
d’inspiration » susceptibles de nourrir son imagination,
notamment pour les ajouts concernant le poumon gauche où sont
signalés des « tubercules et quelques petites excavations
tuberculeuses », mais sans succès.

Conclusions
Le compte rendu d’autopsie publié en 1825 par
Antonmarchi est précis et bien écrit. Rédigé par le dernier médecin
de Napoléon, il a été privilégié par les auteurs intéressés par les
causes du décès de l’Empereur, occultant les autres rapports
d’autopsie rédigés précédemment.
La découverte de similitudes avec un article
médical publié par Rullier en 1823 prouve qu’il s’agit pour une
grande part d’un plagiat. Cela est d’autant plus surprenant qu’on
ne peut que s’interroger sur les raisons de cette falsification.
Instruit, Antonmarchi maniait la langue française avec suffisamment
d’aisance pour rédiger sans difficulté un compte rendu
d’autopsie.
La description de lésions viscérales qu’aucun
autre témoin n’avait rapportées, suggère une réelle volonté de
tromperie. Voulait-il couper court aux rumeurs mettant en cause ses
compétences médicales à Sainte-Hélène ? Apporter des éléments
inédits aux nostalgiques de l’Empire ? Alimenter une
propagande bonapartiste et discréditer les Britanniques en
inventant des pathologies pouvant être liées aux conditions de
détention de l’Empereur ?
Bien qu’il eut fallu près de deux siècles pour
que cette supercherie soit découverte, il conviendra désormais d’en
tenir compte.
Il semble souhaitable, qu’à l’avenir, médecins
et historiens intéressés par l’état clinique de l’Empereur à
Sainte-Hélène et par les causes de sa mort ne se réfèrent plus à ce
compte rendu de 1825 et qu’ils considèrent comme suspect de
mensonges tout ce qui ne figure pas dans les quatre autres comptes
rendus d’autopsie rédigés par les médecins anglais et par
Antonmarchi lui-même en 1821. ◊
Références
1. Hillemand P. Pathologie de Napoléon, ses
maladies, leurs conséquences. La Palatine, 1970 : 250
p.
2. Maury R, de Candé Montholon F. L’énigme
Napoléon résolue. Paris : Albin Michel, 2000 : 256
p.
3. Macé J. Montholon a-t-il empoisonné
Napoléon ? Revue du Souvenir Napoléonien 1998 ;
419 : 9-11.
4. Forshufvud S. Napoléon a-t-il été
empoisonné. Paris : Plon, 1961 : 216 p.
5. Lemaire JF, Fornès P, Kintz P, Lentz T.
Autour de « l’Empoisonnement » de Napoléon.
Paris : Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon, 2002 :
131 p.
6. Di Costanzo J. Napoléon à Sainte
Hélène : les causes de la mort. Hépato-Gastro
2002 ; 2 : 75-80.
7. Godlewski G. Napoléon est il mort d’un
cancer ? Revue de l’Institut Napoléon.
Octobre 1959-Janvier 1960 ; n° 73-74.
8. Ganière P. Napoléon à Sainte Hélène.
Paris : Bibliothèque Amiot Dumont, 1957.
9. Bastien J, Jeandel R. Napoléon à
Sainte-Hélène. Etude critique de ses pathologies et des causes de
son décès. Le Publieur, 2005 : 220 p.
10. Antonmarchi F. Les derniers moments de
Napoléon. 1819-1821. Nouvelle édition avec une introduction et
des notes de Désiré Lacroix.
Paris : Garnier frères, 1898. T1 : 350 p. T2 :
203 p.
11. Poulet J. Le vrai visage d’Antonmarchi, dernier
médecin de l’Empereur. Sem Hop Paris 1969 ; 45 :
3394-402.
12. Paoli F. Le Dr Antonmarchi ou le secret du
masque de Napoléon. PubliSud, 1996 : 350 p.
13. Rullier. Note sur un petit engorgement
cancéreux de l’estomac, extrêmement circonscrit, perforé en son
centre, et suivi de l’épanchement des aliments dans l’abdomen.
Arch Gén Méd 1823 ; II : 380-7.
14. Planches anatomiques du corps humain, exécutées
d’après les dimensions naturelles, accompagnées d’un texte
explicatif, par F. Antonmarchi. Publiées par le comte de
Lasteyrie, éditeur. 1er et 2e livraisons.
Très grand in-folio, Paris, 1823.