En 1861, P. Broca présenta devant la société
d’anthropologie de Paris un patient porteur d’une « perte de
la parole » intervenant après une lésion de la partie rostrale
de la circonvolution frontale inférieure gauche (appelée depuis
aire de Broca). Quelques années plus tard, en 1874, C. Wernicke
décrivit un autre sujet affichant des troubles de la compréhension
dus à une atteinte de la partie postérieure de la circonvolution
temporale gauche (aire de Wernicke). Ces deux communications
marquèrent durablement les esprits en suggérant que le cerveau
était subdivisé en aires fonctionnelles « éloquentes »,
hautement spécialisées, et qu’une lésion de ces aires provoquait
des déficits majeurs et définitifs [1]. Ces idées restent centrales
dans la neurophysiologie moderne. Pourtant, depuis quelques années,
différentes données issues de la chirurgie des gliomes infiltrants
de bas grades (GIBG) sont venues bousculer ce dogme des
« aires éloquentes ». Il a notamment été montré que des
excisions cérébrales massives pouvaient ne s’accompagner d’aucune
séquelle fonctionnelle [2] : ainsi, un exemple
particulièrement frappant concerne la préservation des fonctions
langagières chez des patients ayant subi une ablation totale de
l’aire de Broca [3]. Ce type de résultats a d’évidentes
implications fondamentales et cliniques. Par ailleurs, il ouvre de
larges perspectives pour la compréhension des phénomènes de
plasticité cérébrale et la neurologie.
Plasticité cérébrale : un dynamisme
sous-estimé
Les patients souffrant d’une aphasie de type
Broca et Wernicke sont typiques de la clinique des accidents
vasculaires cérébraux (AVC). En effet, ils présentent le plus
souvent des lésions relativement focales et des troubles
fonctionnels persistant à long terme [4]. Ce tableau correspond
assez bien à l’idée largement répandue selon laquelle le cerveau
posséderait une capacité de réorganisation limitée. Un modèle
d’autant plus séduisant qu’il « cadre » parfaitement avec
les données de la neurophysiologie moderne. Des travaux de plus en
plus précis tendent en effet à mettre en lumière la haute
spécialisation fonctionnelle de nombreuses aires cérébrales [5-7].
En accord avec ce modèle de spécialisation, un grand nombre
d’observations cliniques, impliquant notamment la neuro-imagerie,
ont montré l’existence d’une plasticité principalement
périlésionnelle après un AVC [1].
L’idée d’une spécialisation anatomofonctionnelle
élective s’accorde toutefois assez mal avec les images IRM
rapportées dans les Figures 1 et 4, qui montrent le
cerveau de patients ayant subi d’importantes résections cérébrales.
Tous ces patients ont pourtant une vie socioprofessionnelle
normale, et aucun d’eux ne montre de déficit fonctionnel
identifiable sur la base de tests cliniques classiques [2,
8] : cela amène à nuancer ce que nous enseigne la clinique des
AVC, en indiquant que de très larges lésions peuvent n’avoir que
peu d’incidences fonctionnelles.
Les images IRM présentées sur la Figure 1
sont toutes relatives à des patients opérés de GIBG OMS grade II.
Ces gliomes sont des tumeurs à développement lent, dont l’évolution
se fait généralement en trois phases principales : croissance
locale et continue du diamètre moyen de la tumeur (environ
4 mm par an), invasion progressive des voies principales de la
substance blanche, au sein de l’hémisphère lésé ou controlatéral
via le corps calleux ou les commissures et, enfin,
transformation anaplasique. Concernant ce dernier point, il est
désormais établi que les GIBG changent systématiquement de nature
biologique et évoluent vers des gliomes de haut grade, avec une
médiane de transformation de 7-8 ans et une médiane de survie
estimée à 10 ans [9]. Cette inévitable transformation, associée à
l’optimisation des techniques opératoires, constituent les raisons
principales du choix chirurgical. Alors que l’excision préventive
des tumeurs de bas grade a longtemps semblé discutable, cette
option semble désormais mieux acceptée. L’idée est d’enlever le
tissu tumoral pour tenter de circonscrire son développement et
retarder sa dégénérescence [10]. Le succès de cette stratégie
dépend largement, bien sûr, du volume de tumeur effectivement
excisé : ainsi, dans une étude récente, aucune transformation
anaplasique n’a été observée, sur une médiane de 5-6 ans, lorsque
l’IRM postopératoire montrait que 100 % du GIBG avaient pu
être réséqués [8].

Figure 1. Exemples de
résection de GIBG dans différents sites, sans induction de déficits
fonctionnels détectables. A, B, C. Images IRM de
différents patients, après chirurgie d’un GIBG infiltrant des aires
éloquentes du cerveau. Aucun de ces patients ne présente de déficit
fonctionnel détectable, tous ont repris une vie
socioprofessionnelle normale malgré une résection massive de
certaines aires cérébrales.
Certains éléments suggèrent donc que la clinique
des AVC pourrait aboutir à une sous-estimation des phénomènes de
plasticité cérébrale, ce qui peut s’expliquer par les différences
majeures existant entres les atteintes ictale et tumorale. En
effet, les AVC se produisent de manière soudaine et brutale,
impliquent souvent les voies d’associations profondes et touchent
des sujets généralement âgés. À l’inverse, les GIBG évoluent
lentement, laissant au système nerveux un temps important pour se
réorganiser, sont réséqués dans le respect des grands faisceaux de
substance blanche (cela est d’autant plus vrai que l’acte
opératoire est, comme nous le verrons plus loin, guidé par la
stimulation électrique peropératoire [8]) et concernent le plus
souvent des individus relativement jeunes (36-37 ans [9]).
L’existence de profondes différences entre la
plasticité cérébrale consécutive à un AVC et celle induite par des
GIBG est d’ailleurs nettement perceptible d’un point de vue
quantitatif. La Figure 2 synthétise, à ce sujet, les
résultats de deux méta-analyses récentes, impliquant deux
populations comparables, et portant sur les effets à long terme des
AVC et GIBG. Des bilans neurologiques classiques montrent
clairement que les patients porteurs de tumeurs lentement
infiltrantes ne présentent, dans 93 % des cas, aucun déficit
fonctionnel décelable 3 mois après la chirurgie. Quatre-vingt
treize pour cent des patients impliqués dans cette étude
longitudinale ont pu reprendre leur vie socioprofessionnelle après
la chirurgie. À l’inverse, 72 % des malades ayant souffert
d’un AVC précoce continuent de présenter des troubles modérés ou
sévères 11 ans après leur attaque, et près de 50 % des
patients n’ont pu reprendre leur travail après leur AVC.

Figure 2. Conséquences
cliniques des gliomes infiltrants de bas grades (GIBG, en rouge) et
des AVC (en bleu). Représentation du pourcentage de la
population considérée en fonction du degré de sévérité des déficits
mesurés avant (à gauche) et après (à droite) intervention
(3 mois après résection chirurgicale pour les GIBG,
11,7 ± 7,9 années après traitement pour les AVC). Les
données sur les GIBG et les AVC sont extraites, respectivement, de
[2] (103 patients, âge moyen 36 ans [17-63]) et [4] (272 patients,
âge moyen 37 ans [15-45]).
La différence entre bilans cliniques est encore
plus saisissante lorsque sont considérées les zones corticales
dites « éloquentes ». Ainsi, si l’on prend l’exemple de
l’aire gauche de Broca, on observe de très nettes différences selon
que l’atteinte anatomique résulte d’un AVC soudain ou d’un GIBG
progressif. Dans le cas d’un AVC, la récupération post-lésionnelle
est usuellement limitée, et la sévérité du déficit initial est
classiquement le facteur le mieux corrélé avec les éventuelles
conséquences cliniques à long terme [1]. À l’inverse, chez les
patients présentant des GIBG, de sévères aphasies postopératoires
immédiates sont en général observées (n = 7) [12, 13].
Celles-ci régressent toutefois très rapidement, pour finalement
disparaître, dans la totalité des cas, en quelques semaines.
Contrairement à une opinion largement répandue, il est même
possible de réséquer complètement l’aire de Broca sans induire le
moindre déficit langagier [3] (Figure 3). En outre, si des
troubles aphasiques importants et définitifs ont été rapportés chez
25 patients ayant subi un AVC dans l’insula gauche, suggérant un
rôle essentiel de cette aire pour les fonctions langagières [11],
il a été montré que lors d’une infiltration de l’insula gauche par
des GIBG, cette aire pouvait être complètement réséquée sans
induire de déficit langagier permanent (n = 7) [12, 13].

Figure 3. Résection complète
d’un GIBG localisé dans l’aire de Broca, du côté dominant
(gauche). Le patient ne présente aucun déficit neurologique
pré- ou postopératoire. A. IRM anatomique
pré-opératoire montrant un GIBG infiltrant l’aire de Broca (pars
opercularis et pars triangularis).
B. Vue intra-opératoire avant résection de la
tumeur. C. Vue après résection de la tumeur. La
cartographie électrique (voir partie ci-dessous) montre une
redistribution des aires éloquentes, avec un recrutement des sites
périlésionnels intervenant dans la compensation (marqués par des
étiquettes numérotées). 23, 24, 25 : cortex prémoteur
ventral ; 29 : cortex préfrontal dorsolatéral ; 30,
31 : partie orbitale du gyrus frontal inférieur. En
profondeur, la résection a été continuée jusqu’au contact des voies
associatives du langage, en particulier la partie antérieure du
fasciculus fronto-occipital inférieur (déclenchant une
paraphasie sémantique durant la stimulation électrique) et la
partie antérieure du fasciculus arcuatus (induisant des
perturbations phonologiques). Ces voies sont numérotées 50 et 40,
respectivement (adaptée de [3]).
Mécanismes de la plasticité
cérébrale
Observations pré-opératoires
Les patients atteints de GIBG présentent souvent
un bilan neurologique pré-opératoire normal, ou quasi normal [2,
14-16]. Cela peut s’expliquer si l’on admet que la lente
infiltration tumorale induit une réorganisation fonctionnelle
progressive. En accord avec cette idée, quatre grands patrons de
redistribution ont été rapportés dans la littérature (Tableau
I).

Tableau I. Patrons de
redistribution permettant une réorganisation fonctionnelle en cas
de GIBG. Ces différents patrons de compensation coexistent
généralement à des degrés divers : une combinaison
d’activations péritumorales et controhémisphériques a, notamment,
été rapportée pour des fonctions sensorimotrices [24] et
langagières [17, 19, 25].
Observations peropératoires
Rôle de la stimulation électrique
directe pour la traçabilité fonctionnelle
L’évaluation des patrons de réorganisation
pré-opératoires repose principalement sur des techniques récentes
d’imagerie neurofonctionnelle. Malgré leur intérêt et leur
indiscutable efficience, ces techniques restent toutefois encore
trop imparfaites pour conduire l’acte chirurgical, c’est-à-dire
pour circonscrire précisément les zones cérébrales à réséquer. Pour
toute ablation d’un GIBG localisé dans les aires éloquentes,
l’utilisation additionnelle de la stimulation électrique directe
(SED) intra-opératoire est largement conseillée, sous anesthésie
locale ou générale [8, 26]. En produisant des perturbations
transitoires, cette technique permet la détection, en temps réel,
des aires corticales et sous-corticales « essentielles à la
fonction », pour la réalisation de tâches cognitives ou
motrices relativement complexes. La SED permet également une étude
anatomofonctionnelle des tractus de la substance blanche au cours
de la résection [15, 27]. Le principe opératoire est alors le
suivant : toute perturbation fonctionnelle induite de façon
reproductive par SED doit stopper le processus chirurgical. La
résection de la tumeur est, dans ce contexte, réalisée « par
rapport aux limites de la fonction » : ce principe a
permis d’effectuer d’importantes résections dans les aires du
langage, et notamment dans l’aire de Broca, sans atteinte
fonctionnelle consécutive détectable [12-13] (Figure 3). Il
a également permis d’identifier le réseau neuronal impliqué dans la
production langagière [3] et les fonctions sémantiques [28].
Réorganisation fonctionnelle induite
par l’acte chirurgical lui-même
Pendant la résection, la cartographie par SED
montre une réorganisation à court terme, probablement due à un
démasquage des connections intracorticales latentes via une
hyperexcitabilité induite par l’acte chirurgical lui-même [29-31].
Ce démasquage de redondances fonctionnelles a été observé à
l’intérieur du gyrus précentral (représentation motrices multiples)
[30] et du gyrus rétrocentral (représentation sensorielles
multiples) [32], mais aussi de part et d’autre du sillon central
(redondances motrices et sensorielles multiples) [29]. Ces
observations supportent l’hypothèse d’une organisation dynamique
fonctionnelle en mosaïque de l’ensemble du cortex sensorimoteur,
avec des connexions fortes entre les aires motrices et sensorielles
[33].
Observations postopératoires :
plasticité à long terme
Durant la dernière décennie, de nombreux travaux
ont montré que la ré-organisation cérébrale fonctionnelle pouvait
se poursuivre au-delà de la chirurgie. Ainsi, Krainik et ses
collaborateurs [21] ont observé une réorganisation postopératoire
dans l’aire motrice supplémentaire et le cortex prémoteur
controlésionnels, après une invasion ipsilatérale par un GIBG.
Cette réorganisation dans l’hémisphère sain persistait à long terme
et avait une valeur fonctionnelle réelle, corrélée à l’indice de
récupération.
Par delà les éléments précédents, l’exemple le
plus frappant de plasticité postopératoire est fourni par les
situations de chirurgies itératives : ce type de situation se
produit lorsque la tumeur présente en son sein des sites
fonctionnels qui empêchent sa résection totale lors du premier acte
chirurgical. Il arrive alors qu’une seconde chirurgie soit
planifiée en cas de nouvelle évolution tumorale, ce qui se produit
généralement au bout de une à plusieurs années. Il a alors pu être
observé, grâce à la SED, que les zones fonctionnelles infiltrées
par le gliome et non réséquées initialement s’étaient réorganisées
par rapport à la première chirurgie. Cette réorganisation s’était
opérée en recrutant les aires périlésionnelles, ce qui a permis de
retirer le résidu tumoral n’ayant pu être enlevé lors de la
première intervention [14]. La Figure 4 illustre ce
résultat pour une résection complète de « l’aire temporale
gauche du langage » (résection compensée par le lobe
insulaire). La résection s’est effectuée en deux étapes espacées de
18 mois. Aucun déficit fonctionnel ne fut enregistré, alors que,
dans le cas d’un AVC impliquant cette région, le patient présente
classiquement une aphasie complète [1].

Figure 4. Résection en
deux étapes d’un GIBG infiltrant le lobe temporal gauche.
Le patient ne présente aucun déficit neurologique pré- ou
postopératoire. A. Images IRM montrant un GIBG
localisé dans l’hémisphère dominant et envahissant le lobe temporal
gauche. B. Vue intra-opératoire avant résection. La
cartographie fonctionnelle sous anesthésie locale autorise la
détection des sites suivants : 1, 2, 3 et 4, aires
motrices ; 10, aire somatosensorielle ; 11, 12 et 21,
aires du langage, avec arrêt de la parole pendant les
stimulations ; 37 et 38, aires du langage avec anomie induite
par stimulations. Les frontières de la tumeur ont été identifiées
par échographie.C. Vue intra-opératoire après la
première résection. Les mêmes sites moteurs et langagiers ont été
retrouvés en utilisant les mêmes paramètres électriques. Pour des
raisons techniques, la marque 27 a été utilisée au lieu de la 37 et
la marque 32 au lieu de la 27, mais elles indiquent les mêmes aires
du langage impliquées dans la dénomination (comme confirmé par les
stimulations répétées). En raison d’une infiltration par le gliome
des deux sites langagiers temporaux moyens de la dénomination 32 et
27, la résection de la tumeur a été stoppée postérieurement et une
résection incomplète a été réalisée. D. Vue
intra-opératoire après la seconde résection, décidée 18 mois plus
tard en raison de la récurrence de la tumeur. Aucun site du langage
n’a été détecté dans le lobe temporal avec la stimulation
électrique. Une résection totale du gliome a donc été réalisée. À
la fin de la résection temporale, une cartographie fonctionnelle a
été à nouveau réalisée : des stimulations du cortex insulaire
gauche induisent un arrêt de la parole. E. Images IRM
postopératoires après la seconde résection, illustrant une
résection totale du gliome. Le patient ne présente pas de déficit.
Petites flèches : sillon central ; grosses flèches :
limites fonctionnelle de la première résection ; A :
antérieur ; M : moyen ; P : postérieur (adaptée
de [14]).
Implications cliniques
Les éléments évoqués ci-dessus ont bien sûr des
implications cliniques importantes. Bien que cette question ne
constitue pas le point central du présent manuscrit (voir
[31] pour une discussion), il semble important de souligner deux
points. D’une part, la connaissance de la réorganisation
fonctionnelle pré-opératoire est essentielle dans l’optique d’une
planification chirurgicale : en effet, plus les aires
éloquentes infiltrées sont redistribuées à distance, plus les
chances de réaliser une résection totale augmentent, et plus le
risque de déficits neurologiques postopératoires permanents diminue
[2, 8]. D’autre part, lorsque plusieurs chirurgies consécutives
sont réalisées, la plasticité induite par la première résection
peut amener une redistribution à long terme des cartes
fonctionnelles. Cette redistribution a une valeur clinique réelle,
puisqu’elle peut permettre de pratiquer une résection de la tumeur
résiduelle sans induire de séquelle. Ainsi, il serait possible
d’envisager une planification dynamique de la chirurgie, impliquant
plusieurs résections successives [14].
Conclusions
Il est possible d’optimiser la résection de GIBG
localisés dans les régions éloquentes sans induire de déficits
neurologiques chez les patients. L’usage de la SED est essentiel
pour cartographier en temps réel les fonctions et leur
réorganisation. Les résultats présentés au sein de cet article
indiquent clairement que le cortex cérébral possède un potentiel
plastique majeur, longtemps sous-estimé dans les études portant sur
les AVC. Une telle capacité de compensation fonctionnelle peut être
utilisée pour étendre les indications de chirurgie dans des
structures critiques et pour augmenter la qualité de la résection
en minimisant le risque de séquelles. À ce titre, il nous semble
que le modèle physiopathologique des GIBG permet d’ouvrir une voie
nouvelle dans la compréhension de la plasticité cérébrale et du
fonctionnement du cerveau. ‡
REMERCIEMENTS
Ce travail a été soutenu par un financement
post-doctoral émanant de l’Association pour la Recherche sur le
Cancer (ARC-France) alloué à FB sur les années 2005-2007.
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