> Dans le régime occidental, les lipides
alimentaires représentent près de 40 % des apports caloriques
journaliers, alors que les recommandations nutritionnelles sont
10 % plus faibles. Cet apport excessif participe à
l’augmentation de la prévalence de l’obésité et des pathologies
associées (atteintes vasculaires, diabète de type II,
hypertension). Des études déjà anciennes indiquent que les sujets
obèses ont une préférence accrue pour les aliments riches en
graisses comparativement aux personnes minces [1, 2]. Ces travaux
suggèrent qu’une perception inappropriée des lipides alimentaires
pourrait contribuer à la mise en place d’une surcharge pondérale
dans l’espèce humaine.
L’origine de cette préférence pour les corps
gras est encore mal connue. Jusqu’à une période récente, on pensait
que seules la texture et l’odeur des lipides étaient responsables
de leur perception sensorielle. Cette vision restrictive a été
battue en brèche par une série d’études comportementales réalisées
chez le rat et la souris par l’équipe de Tohru Fushiki de
l’Université de Kyoto (Japon). Utilisant le test du double choix,
ces chercheurs ont pu établir que ces animaux ont une préférence
innée pour les solutions enrichies en lipides par rapport à des
solutions qui en sont dépourvues. Le fait que cette attirance
spontanée soit indépendante de la texture, de la perception
olfactive et des régulations métaboliques post-ingestives [3, 4]
suggère l’existence d’un système oro-sensoriel dédié à la
reconnaissance des lipides alimentaires.
En théorie, la perception orale des lipides
requiert la présence d’un ensemble de molécules permettant :
(1) une hydrolyse partielle des triglycérides constitutifs des
graisses ; (2) la solubilisation des acides gras à longue
chaîne (AGLC) ainsi libérés dans la salive ; et (3) leur
détection au niveau de cellules neuro-sensorielles des bourgeons du
goût. Chez le rat et la souris, l’ensemble de ces conditions semble
rempli. En effet, les glandes de von Ebner sécrètent la lipase
linguale dont le rôle dans la détection orale des lipides
alimentaires est important puisque son inhibition pharmacologique
s’accompagne d’une chute de la préférence pour la boisson enrichie
en triglycérides dans le test de double choix [5]. Localisées à la
base des papilles gustatives caliciformes, ces glandes délivrent la
lipase à proximité immédiate des bourgeons du goût. Cette
disposition anatomique est particulièrement adéquate pour une
libération et une détection efficace d’AGLC. Ces glandes produisent
également une lipocaline, la VEGP (von Ebner’s gland
protein), dont les propriétés de liaison permettent la
solubilisation et le transport des AGLC dans la salive. Au niveau
des bourgeons du goût, la détection des AGLC requiert la présence
d’un récepteur spécifique. La protéine CD36, également appelé
fatty acid transporter (FAT), présente les caractéristiques
requises pour une telle fonction. En effet, cette protéine
membranaire, qui possède une poche extracellulaire pouvant fixer
avec une forte affinité jusqu’à 3 AGLC [6], a été identifiée au
niveau de la papille caliciforme chez le rat [7] et chez la souris
[8].Dans cette dernière espèce, nos travaux montrent que le CD36 a
un positionnement idéal pour exercer une fonction de
lipidorécepteur, puisqu’il est spécifiquement trouvé au niveau de
la partie apicale de certaines cellules neurosensorielles des
bourgeons du goût [8].
Afin d’explorer cette hypothèse, des tests de
double choix ont été entrepris chez des souris dont le gène codant
pour le CD36 a été invalidé [9]. Ces animaux ont une attirance pour
les solutions sucrées et une aversion pour les solutions amères
équivalentes aux souris de type sauvage. En revanche, elles ne sont
plus capables de faire la différence entre une solution enrichie en
AGLC et une solution aqueuse. Cette absence de discrimination est
toujours constatée avec des teneurs extrêmement élevées en AGLC
(10 % d’acide linoléique). En l’absence de CD36, le système
gustatif semble donc fonctionner normalement sauf pour la détection
des AGLC.
Il est connu que la présence de glucides au
niveau lingual est suffisante pour déclencher une hyperinsulinémie
transitoire. Aussi pouvait-on penser que la détection orale de
lipides par le CD36 pouvait également s’accompagner de changements
sécrétoires précoces facilitant la digestion des graisses. Pour
conforter cette hypothèse, un dépôt oral d’AGLC a été réalisé chez
des animaux porteurs d’une ligature œsophagienne (pour éviter toute
ingestion) et d’un cathétérisme du canal pancréato-biliaire. Comme
escompté, on observe une augmentation du flux pancréato-biliaire et
du contenu en protéines du suc pancréatique 5 minutes après le
dépôt oral chez les souris de type sauvage. En revanche, ces
changements n’existent plus chez les souris dépourvues de CD36, ni
chez des rats si l’AGLC est déposé sur le palais où le CD36 est
naturellement absent des papilles gustatives [8].
Nos résultats démontrent donc que le CD36
lingual se comporte comme un lipidorécepteur participant à la
couverture des besoins énergétiques de l’organisme en sélectionnant
et en favorisant l’absorption des nutriments lipidiques
(Figure 1). Cette fonction inédite est probablement
avantageuse pour l’animal quand la nourriture est rare. En
revanche, elle pourrait participer à la mise en place d’une
surcharge pondérale en cas de pléthore alimentaire permanente. On
ignore actuellement si une fonction similaire existe chez l’homme.
L’identification de marqueurs pertinents et non invasifs devrait
permettre de répondre à cette question dans un proche avenir.
◊

Figure 1. Modélisation
de la détection oro-sensorielle des lipides alimentaires chez le
rat et la souris. L’hydrolyse de triglycérides (TG) par la
lipase linguale libère des acides gras à longue chaîne (AGLC) dans
la salive, près des bourgeons du goût, où ils peuvent être
solubilisés par la VEGP (von Ebner’s gland protein) et/ou
captés par le récepteur CD36 situé à la surface de certaines
cellules neurosensorielles. L’interaction AGLC/CD36 affecte le
comportement alimentaire et les sécrétions digestives. On ignore
actuellement la cascade de signalisation mise en route au niveau
des bourgeons du goût et les voies nerveuses impliquées.
1,2-DG : 1,2- diglycérides. Le schéma du bourgeon du goût a
été reproduit avec l'aimable autorisation du
Dr N.A. Abumrad (Washington University St Louis
Missouri, USA)
REMERCIEMENTS
Ce travail a reçu le soutien du programme de
recherche en Nutrition Humaine (PRNH) Inra/Inserm (PB.) et du
Conseil Régional de Bourgogne (P.B.)
Références
1. Drewnowski A, Brunzell JD, Sande K, et
al. Sweet tooth reconsidered : taste responsiveness in
human obesity. Physiol Behav 1985 ; 35 :
617-22
2. Mela DH, Sachetti DA. Sensory preferences for
fats : relationships with diet and body composition. Am J
Clin Nutr 1991 ; 53 : 908-15
3. Takeda M, Imaizumi M, Fushiki T. Preference for
vegetable oils in the two-bottle choice test in mice. Life
Sci 2001 ; 69 : 847-54.
4. Fukawatari T, Shibata K, Iguchi K, et al.
Role of gustation in the recognition of oleate and triolein in
anosmic rats. Physiol Behav 2003 ; 78 :
579-83.
5. Kawai T, Fushiki T. Importance of lipolysis in
oral cavity for orosensory detection of fat. Am J Physiol
2003 ; 285 : R447-R54
6. Baillie AG, Coburn CT, Abumrad NA. Reversible
binding of long-chain fatty acids to purified FAT, the adipose CD36
homolog. J Membr Biol 1996 ; 153 : 75-81.
7. Fukuwatari, Kawada T, Tsuruta M, et al.
Expression of the putative membrane fatty acid transporter (FAT) in
taste buds of the circumvallate papillae in rats. FEBS Lett
1997 ; 414 : 461-4.
8. Laugerette F, Passilly-Degrace P, Patris B,
et al. CD36 involvement in orosensory detection of dietary
lipids, spontaneous fat preference, and digestive secretions. J
Clin Invest 2005 ; 115 : 3277-84.
9. Febbraio M, Abumrad NA, Hajjar DP, et al.
A null mutation in murine CD36 reveals an important role in fatty
acid and lipoprotein metabolism. J Biol Chem 1999 :
274 : 19055-62.