> Pendant longtemps, le métabolisme
énergétique cérébral a été considéré comme essentiellement aérobie,
le glucose constituant son principal substrat [1]. Dans ces
conditions, une élévation du niveau de lactate était censée
représenter essentiellement un signe de souffrance cérébrale, par
exemple lors d’une ischémie. Des observations issues de l’imagerie
fonctionnelle cérébrale et de la biologie cellulaire ont remis en
cause ce schéma simple. Fox et Raichle [2], en utilisant la
tomographie par émission de positons chez l’homme, ont montré que
des activations somato-sensorielles ou visuelles pouvaient
s’accompagner d’une augmentation marquée de la consommation
cérébrale de glucose, disproportionnée par rapport à l’augmentation
concomitante de la consommation d’oxygène. De manière cohérente,
une augmentation de la concentration tissulaire de lactate a été
observée en spectroscopie par résonance magnétique lors de
l’activation du cortex visuel [3]. In vitro, Pellerin et
Magistretti ont montré que l’activation des astrocytes par le
glutamate entraîne une augmentation de la production astrocytaire
de lactate, celui-ci étant sécrété dans le milieu extracellulaire
[4]. Sur cette base, ces deux auteurs ont proposé l’hypothèse de
l’astrocyte-neuron lactate shuttle (ANLS), selon laquelle le
lactate produit in vivo par les astrocytes serait capté par
les neurones, transformé en pyruvate et ainsi métabolisé par les
mitochondries neuronales. Cette hypothèse a fait l’objet d’un
intense débat, certains auteurs soutenant que le glucose
constituait de loin le principal substrat énergétique des neurones
[5].
Un modèle pour les cinétiques du lactate
intracérébral
Pour contribuer à cette discussion, nous avons
utilisé une approche fondée sur la modélisation mathématique des
réseaux métaboliques pour déterminer les mécanismes nécessaires
pour expliquer les cinétiques du lactate intracérébral observées
in vivo lors d’une activation. À partir d’un modèle qui
simule les interactions métaboliques entre astrocytes et neurones
[6], nous avons construit un modèle des échanges de lactate entre
cellules, milieu extracellulaire (interstitiel) et capillaires [7].
Ce modèle inclut la production et/ou la consommation cellulaire de
lactate, le flux sanguin cérébral, les échanges de lactate à
travers la barrière hémato-encéphalique, la diffusion du lactate
dans le milieu interstitiel et les variations du pH
extracellulaire, le transport membranaire ayant lieu sous forme
d’un cotransport lactate-H+ (Figure 1). Nous
avons comparé directement les résultats théoriques aux cinétiques
de lactate extracellulaire obtenues chez le rat in vivo par
Hu et Wilson [8]. Nous nous sommes plus particulièrement attachés à
l’explication de la diminution initiale de la concentration de
lactate (ou initial dip) observée tant chez l’animal [8] que
chez l’homme [9], diminution paradoxale qui avait été interprétée
par certains auteurs comme allant à l’encontre de l’hypothèse de
l’ANLS [9]. L’étude systématique du modèle montre que l’initial
dip du lactate ne peut être expliqué ni par l’augmentation des
échanges à travers la barrière hémato-encéphalique due à
l’élévation du flux sanguin local, ni par des modifications du pH,
ni par la diffusion extracellulaire du lactate. Ainsi, par une
sorte de raisonnement par l’absurde, nous avons pu montrer qu’il
était très probable que l’initial dip du lactate soit dû à
une consommation précoce de lactate par certaines cellules. De
plus, la modélisation des propriétés des isoformes des
transporteurs membranaires du lactate (monocarboxylate
transporters, MCT) montre que les neurones sont de meilleurs
candidats que les astrocytes pour une consommation de lactate
induite par l’activation (Figure 1). Par conséquent, au
lieu d’exclure l’hypothèse de l’ANLS, l’initial dip du
lactate constitue un argument majeur en faveur d’une consommation
de lactate par les neurones dès le début d’une stimulation.

Figure 1. Modèle de la cinétique du
lactate intracérébral permettant d’évaluer les déterminants de
l’initial dip du lactate observé au début d’une
activation. En réponse à une stimulation, la concentration
de lactate extracellulaire diminue au-dessous de la ligne de base
(initial dip), ce qui ne peut être dû à une diffusion du
lactate provenant des régions non stimulées. L’étude systématique
des contributions des échanges de lactate à travers la barrière
hémato-encéphalique et des variations de pH montre que ces
mécanismes sont insuffisants pour expliquer l’initial dip.
Il apparaît ainsi indispensable de supposer une augmentation de la
consommation cellulaire de lactate, ou une diminution de sa
sécrétion par les cellules dans le milieu extracellulaire, cette
dernière hypothèse étant peu plausible. Les caractéristiques des
isoformes des transporteurs membranaires du lactate
(MCT2 dans les neurones et MCT1 dans les
astrocytes principalement) montrent que les astrocytes sont de bons
candidats pour une sécrétion de lactate, les neurones étant plus
aptes à consommer du lactate lors de l’initial dip.
Nous avons enfin élaboré un modèle analogue pour
le glucose, ce qui nous a permis d’estimer que la contribution de
l’ANLS à l’apport supplémentaire de pyruvate aux mitochondries
neuronales lors d’une stimulation est d’environ 30 % à
60 %. Ce pourcentage pourrait se révéler plus important,
compte tenu des données récentes in vitro montrant notamment
une inhibition du transport du glucose dans les neurones lors d’une
activation [10] : la confirmation in vivo de ces
données renforcerait l’importance de la contribution de l’ANLS au
métabolisme énergétique neuronal.
Ainsi, il apparaît très probable que le lactate
soit un substrat énergétique majeur pour les neurones dans des
conditions physiologiques. Cette remise en cause du schéma
classique peut contribuer à une meilleure compréhension de diverses
maladies cérébrales dans lesquelles l’altération du métabolisme
énergétique est un aspect essentiel, par exemple les gliomes
intracérébraux, les maladies neuro-dégénératives ou les accidents
vasculaires cérébraux ischémiques. En particulier, les nouvelles
données sur le métabolisme énergétique doivent être prises en
compte dans l’interprétation des données fournies par les
différentes méthodes d’imagerie fonctionnelle cérébrale.
◊
Références
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York : Wiley, 1978.
2. Fox PT, Raichle ME. Focal physiological
uncoupling of cerebral blood flow and oxidative metabolism during
somatosensory stimulation in human subjects. Proc Natl Acad Sci
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3. Prichard J, Rothman D, Novotny E, et al.
Lactate rise detected by 1H NMR in human visual cortex
during physiologic stimulation. Proc Natl Acad Sci USA
1991 ; 88 : 5829-31.
4. Pellerin L, Magistretti PJ. Glutamate uptake
into astrocytes stimulates aerobic glycolysis : a mechanism
coupling neuronal activity to glucose utilization. Proc Natl
Acad Sci USA 1994 ; 91 : 10625-9.
5. Dienel GA, Cruz NF. Nutrition during brain
activation : does cell-to-cell lactate shuttling contribute
significantly to sweet and sour food for thought ?
Neurochem Int 2004 ; 45 : 321-51.
6. Aubert A, Costalat R. Interaction between
astrocytes and neurons studied using a mathematical model of
compartmentalized energy metabolism. J Cereb Blood Flow
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7. Aubert A, Costalat R, Magistretti PJ, Pellerin
L. Brain lactate kinetics : modeling evidence for neuronal
lactate uptake upon activation. Proc Natl Acad Sci USA
2005 ; 102 : 16448-53.
8. Hu Y, Wilson GS. A temporary local energy pool
coupled to neuronal activity : fluctuations of extracellular
lactate levels in rat brain monitored with rapid-response
enzyme-based sensor. J Neurochem 1997 ; 69 :
1484-90.
9. Mangia S, Garreffa G, Bianciardi M, et
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neural activity. Neuroscience 2003 ; 118 :
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10. Porras OH, Loaiza A, Barros LF. Glutamate
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J Neurosci 2004 ; 24 : 9669-73.