> Le maintien du taux de glucose sanguin
dans des valeurs étroites est une nécessité physiologique comme le
soulignent les complications sévères liées au diabète.
L’homéostasie glucidique résulte de l’action conjointe de plusieurs
organes qui équilibrent leurs capacités à produire ou à utiliser du
glucose. Parmi ces organes, le foie joue un rôle important dans cet
équilibre car il représente une source essentielle de glucose au
cours du jeûne. Afin de réduire la glycémie excessive des patients
diabétiques de type 2, la metformine (Glucophage®), une
molécule de la famille des biguanides, est utilisée couramment
depuis plusieurs dizaines d’années sans que l’on connaisse encore
aujourd’hui son mécanisme d’action cellulaire exact. La mise en
évidence par Shaw et al. [1] du rôle du suppresseur de
tumeur LKB1 (encore appelé STK11 pour sérine thréonine protéine
kinase 11) dans le mode d’action de la metformine, ouvre désormais
de nouvelles perspectives dans le traitement du diabète mais
également celui du cancer. LKB1 est une protéine kinase dont des
mutations ont été identifiées comme étant à l’origine du syndrome
de Peutz-Jeghers, maladie héréditaire rare caractérisée par le
développement de polypes intestinaux et d’adénocarcinomes
pulmonaires. La première cible de phosphorylation de LKB1 à avoir
été identifiée est la protéine kinase activée par l’AMP ou AMPK
(AMP-activated protein kinase), un senseur métabolique qui
permet d’ajuster, en permanence et au plus près, les besoins et
disponibilité énergétiques de la cellule [2, 3]. Parmi les
hypothèses permettant d’expliquer la formation de tumeurs chez les
patients présentant une mutation de LKB1, des défauts de
signalisation dans les voies impliquant le complexe TSC/mTOR ou la
protéine p53, qui sont connues pour être contrôlées par l’AMPK [4,
5], ont été avancés. L’AMPK semble toutefois exercer un rôle majeur
dans le contrôle de la production hépatique de glucose puisqu’il a
été montré que son activation inhibe fortement l’expression des
gènes clés de la gluconéogenèse que sont la glucose 6-phosphatase
(G6Pase) et la phosphoénolpyruvate carboxykinase (PEPCK) [6]. Dans
l’élucidation des mécanismes d’action cellulaire de la metformine,
des avancées récentes ont permis de mettre en évidence un rôle
potentiel de l’activation de l’AMPK par cet agent antidiabétique
dans le contrôle de la production hépatique de glucose [7]. De
même, une amélioration de l’homéostasie glucidique et de la
sensibilité à l’insuline de modèles murins diabétiques traités avec
des activateurs de l’AMPK a également été démontrée [2]. Cependant,
la découverte récente d’activités AMPK kinase autres que LKB1 a
posé la question du rôle de LKB1 dans les effets de l’AMPK en
relation avec le contrôle de l’homéostasie glucidique. Pour
répondre à cette interrogation, une délétion hépatique de LKB1 a
été réalisée dans le foie d’animaux adultes par l’infection
d’animaux LKB1 floxés avec un adénovirus exprimant la recombinase
Cre [1]. Cette délétion hépatique de LKB1 induit une perte de la
phosphorylation de l’AMPK et provoque une augmentation importante
de la glycémie ainsi qu’une intolérance au glucose (incapacité à
normaliser la glycémie en réponse à une charge en glucose). Ces
animaux ne présentent cependant pas de résistance apparente à
l’action de l’insuline, ce qui indique que l’activation du
transport de glucose dans les tissus périphériques n’est pas
altérée. L’hyperglycémie des animaux délétés en LKB1 hépatique est
vraisemblablement due à une production hépatique de glucose qui
n’est plus contrôlée chez ces animaux, en lien direct avec
l’augmentation de l’expression des enzymes de la gluconéogenèse,
notamment la G6Pase et la PEPCK.
Au cours du jeûne, l’initiation du programme
gluconéogénique repose conjointement sur l’activation du facteur de
transcription CREB (CRE-binding protein) par la PKA et le
recrutement du coactivateur, TORC2 (transducer of regulated CREB
activity 2) [8] (Figure 1). L’activité de TORC2 est
contrôlée par phosphorylation par l’AMPK sur le résidu Ser171,
déterminant sa liaison à la protéine 14-3-3 et sa localisation
subcellulaire [8, 9] (Figure 2). Dans le foie de souris à
jeun, TORC2 est déphosphorylé et transloqué dans le noyau où il
augmente l’expression du coactivateur PGC-1a (peroxisome
proliferator-activated receptor gamma coactivator-1a), impliqué
dans l’activation transcriptionnelle des gènes G6Pase et PEPCK en
association avec les facteurs de transcription HNF4a et Foxo1
(Figure 1). À l’inverse, la déplétion de TORC2 dans les
hépatocytes provoque une diminution importante de l’expression de
la PEPCK, et donc de la glycémie au cours du jeûne [8]. L’apport
récent des travaux de Shaw et al. montre, qu’en l’absence de
LKB1, TORC2 n’est plus phosphorylé et est présent majoritairement
dans le noyau des hépatocytes [1]. Pour démontrer le rôle de cette
translocation nucléaire de TORC2 dans l’augmentation de la
gluconéogenèse chez les animaux délétés en LKB1 dans le foie, les
niveaux d’expression de TORC2 hépatique ont été artificiellement
réduits par l’injection d’un adénovirus exprimant un ARN
interférent. Dans le foie de ces animaux dont la glycémie est
initialement emballée, la diminution de PGC-1a est proportionnelle
à celle de TORC2, ce qui conduit, au final, à une diminution du
glucose sanguin à jeun [1]. Ces données indiquent que le
coactivateur TORC2 est une cible de LKB1 et qu’il joue un rôle
crucial dans le contrôle de la gluconéogenèse. Enfin, l’originalité
de cette étude a été d’établir le rôle de LKB1 dans l’inhibition de
la gluconéogenèse hépatique induite par la metformine. En effet,
l’administration in vivo de metformine chez les animaux
délétés en LKB1 hépatique n’a aucun effet sur la glycémie et
l’activation de l’AMPK hépatique, contrairement aux animaux témoins
[1], suggérant l’importance du système LKB1/AMPK dans le mode
d’action de cet antidiabétique. De plus, ces résultats permettent
de démontrer que l’effet normoglycémiant de la metformine, dont
l’origine était jusque-là très discutée, est principalement
hépatique via une inhibition de la gluconéogenèse. La
description de LKB1 comme suppresseur de tumeur questionne
aujourd’hui sur une action antitumorale possible de la metformine
et il serait intéressant de mesurer l’incidence des cancers chez
les patients diabétiques sous traitement avec la metformine [10].
En conclusion, ces travaux renforcent l’idée de l’existence
d’interfaces communes dans le traitement du diabète et du cancer,
qui restent cependant encore à explorer. ‡

Figure 1. Régulation
transcriptionnelle des gènes de la gluconéogenèse au cours du
jeûne. En réponse à l’activation par la PKA, le facteur de
transcription CREB recrute le coactivateur TORC2 et permet
l’expression du gène codant le coactivateur PGC-1a. En association
avec les facteurs de transcription HNF4a et Foxo1, PGC-1a active la
transcription des gènes G6Pase et PEPCK provoquant
une activation de la gluconéogenèse hépatique.

Figure 2. Mode d’action de
la metformine dans l’inhibition de la gluconéogenèse
hépatique. En réponse à l’action de la metformine et à
l’activation par le suppresseur de tumeur LKB1, l’AMPK phosphoryle
le coactivateur TORC2 sur le résidu Ser171 et inhibe sa
translocation dans le noyau. La séquestration de TORC2 dans le
cytoplasme par la protéine 14-3-3 empêche l’activation du programme
gluconéogénique et inhibe la production hépatique de glucose
Références
1. Shaw RJ, Lamia KA, Vasquez D, et al. The
kinase LKB1 mediates glucose homeostasis in liver and therapeutic
effects of metformin. Science 2005 ; 310 : 1642-6.
2. Kahn BB, Alquier T, Carling D, Hardie DG.
AMP-activated protein kinase : ancient energy gauge provides
clues to modern understanding of metabolism. Cell Metab
2005 ; 1 : 15-25.
3. Foretz M, Taleux N, Guigas B, et al.
Régulation du métabolisme énergétique par l’AMPK : une
nouvelle voie thérapeutique pour le traitement des maladies
métaboliques et cardiaques. Med Sci (Paris)
2006 ; 22 (sous presse).
4. Jones RG, Plas DR, Kubek S, et al.
AMP-activated protein kinase induces a p53-dependent metabolic
checkpoint. Mol Cell 2005 ; 18 : 283-93.
5. Shaw RJ, Bardeesy N, Manning BD, et al.
The LKB1 tumor suppressor negatively regulates mTOR signaling.
Cancer Cell 2004 ; 6 : 91-9.
6. Foretz M, Ancellin N, Andreelli F, et al.
Short-term overexpression of a constitutively active form of
AMP-activated protein kinase in the liver leads to mild
hypoglycemia and fatty liver. Diabetes 2005 ; 54 :
1331-9.
7. Zhou G, Myers R, Li Y, et al. Role of
AMP-activated protein kinase in mechanism of metformin action. J
Clin Invest 2001 ; 108 : 1167-74.
8. Koo SH, Flechner L, Qi L, et al. The CREB
coactivator TORC2 is a key regulator of fasting glucose metabolism.
Nature 2005 ; 437 : 1109-11.
9. Screaton RA, Conkright MD, Katoh Y, et
al. The CREB coactivator TORC2 functions as a calcium- and
cAMP-sensitive coincidence detector. Cell 2004 ; 119 :
61-74.
10. Evans JM, Donnelly LA, Emslie-Smith AM, et
al. Metformin and reduced risk of cancer in diabetic patients.
Br Med J 2005 ; 330 : 1304-5.