En Indonésie, sur la petite île de Flores, à l’est de
Java, la grottes de Liang Bua intéresse depuis longtemps les
paléontologues. Les premières fouilles, faites par des religieux
hollandais, débutèrent en effet en 1965. Ceux-ci n’auraient jamais
pu imaginer que sous leurs pieds gisaient de minuscules êtres du
genre Homo ayant coexisté avec Homo sapiens et qui vivaient encore
il y a 18 000 ans.
C’est en septembre 2003 que des chercheurs australiens et
indonésiens ont fait cette extraordinaire découverte qui vient
d’être publiée en deux articles complémentaires dans le numéro du
28 octobre dernier de la revue Nature [1, 2].
À 5,9 m de profondeur a été mis à jour un squelette presque
complet, dont certaines articulations étaient encore en place, un
tibia replié sous le fémur. L’aspect des dents et des épiphyses
ainsi que l’anatomie pelvienne indique qu’il s’agit d’une femme
adulte. Bipède, elle mesure approximativement 1 mètre, elle
pèserait 25 kg et serait âgée d’une trentaine d’années. Sa capacité
endocrânienne (après réparation du crâne endommagé car extrêmement
friable) est de 380 cm3. Son appareil masticatoire est beaucoup
plus proche de celui des humains modernes que de celui des
australopithèques (Figure 1).

Figure 1. Crâne d’H. floresiensis.
Toutes les techniques de datation utilisées (carbone14,
luminescence, résonance magnétique…) concordent pour révéler cette
donnée stupéfiante : la dame de Flores vivait encore il y a 18 000
ans.
Pour bien comprendre le caractère étonnant de cette découverte, il
faut se remémorer l’odyssée des hominidés. On sait que les
Australopithèques (dont la plus célèbre, Lucy) ont vécu il y a 3
millions d’années. Puis le genre Homo est apparu et s’est ramifié
en diverses espèces parmi lesquelles H. habilis, H. erectus, H.
neandertalensis et enfin H. sapiens. Le fait que l’homme de
Néandertal ait coexisté avec l’homme moderne de 100 000 ans à 30
000 ans c’est-à-dire pendant près d’une dizaine de milliers
d’années avait déjà été une surprise. Mais nous étions loin de nous
douter que bien plus tard coexistait encore avec H. sapiens une
autre espèce d’Homo. Les humains modernes se trouvaient en Asie du
Sud-Est, il y a environ 100 000 ans (Figure 2).

Figure 2. Place d’Homo floresiensis dans l’évolution et
la dispersion du genre Homo. A. H. floresiensis serait issu des
descendants d’H. erectus. B. (1) H. ergaster, H. erectus ; (2) H.
georgicus ; (3) H. erectus javanais et chinois ; (4) H.
neandertalensis ; (5) H. sapiens ; (6) H. floresiensis (d’après
[4]).
Quelle est l’origine d’H. floresiensis ? Les
anthropologues qui l’ont découvert estiment qu’il serait issu d’un
groupe d’H. erectus. Ils se seraient répandus en Asie et auraient
atteint l’île de Flores. Là, ils auraient évolué vers un « nanisme
insulaire » fréquemment observé parmi les espèces animales [3] (et
dont l’origine serait différente de la petite taille des pygmées).
Du reste, dans la même zone de fouilles, se trouvent des stégodons
nains. Par rapport aux autres stégodons fossiles (une espèce de la
famille des proboscidiens apparentée à l’éléphant) ils ont eux
aussi subi la réduction de taille. En revanche, des ossements de
dragons de Komodo, un des plus gros lézards connus actuellement (‹)
ainsi que des restes d’autres espèces de varans ont été retrouvés
dans cette même zone.
Les autres sites de la grotte de Liang Bua recèlent aussi toute une
industrie lithique qui aurait débuté il y a 800 000 ans et qui se
serait poursuivie puisqu’on en trouve quelques spécimens autour
d’H. floresiensis : grattoirs, tranchoirs bifaces, lames,
microlames, poinçons…
(‹) m/s 2002, n° 2, p. 158
Le début de cette industrie pourrait correspondre à la
date d’arrivée des premiers H. erectus dans la grotte. Elle se
serait poursuivie dans le temps et serait donc l’œuvre d’H.
floresiensis.
Il subsiste encore bien des interrogations, et certains errements
de l’anthropologie dans le passé incitent à la prudence.
Comment et à quelle époque la ligne de Wallace*, - considérée comme
extrêmement difficile à traverser pour des espèces terrestres -, a
pu être franchie par les hommes de Flores et les stégodons ?
Y a-t-il eu contact entre ces hommes et les hommes modernes, au
cours du pléistocène tardif ?
L’analyse de l’ADN de la dame de Flores semble indispensable pour
valider les conclusions des chercheurs, mais malheureusement, les
tentatives d’extraction de l’ADN des stégodons nains de l’île (dans
le même état de conservation) ont été jusqu’à présent vouées à
l’échec.
Il n’en reste pas moins que cette découverte va encourager les
recherches dans cette île où d’autres ossements d’H. floresiensis
ont été découverts cette année et dans d’autres îles de la
région.
Elle montre en tout cas que le genre Homo a des possibilités de
réponse adaptative beaucoup plus importante qu’on ne le croyait.
Elle peut aussi remettre en cause la théorie de l’origine
exclusivement africaine de l’homme moderne.
Elle rappelle enfin les vieilles « légendes » de l’île de Sumatra
où l’on raconte que des petits hommes vivaient encore dans les bois
il n’y a pas bien longtemps…
Références
1. Brown P, Sutikna T, Porwood MJ, et al. A
new small-bodied hominin from the Late Pleistocene of Flores,
Indonesia. Nature 2004 ; 431 : 1055-61.
2. Morwood MJ, Soejono RP, Roberts RG, et al. Archeology
and age of a new hominin from Flores in eastern Indonesia. Nature
2004 ; 431 : 1087-91.
3. Lomolino MV. Body size of mammals on islands : the
island rule re-examined. Am Nat 1985 ; 125 : 310-6.
4. Lahr MM, Foley R. Human evolution writ small. Nature
2004 ; 431 :1043-4.
Note
* La ligne de Wallace passe à l’ouest de Bali puis
entre Bornéo et Célèbes et enfin à l’est des Philippines de part et
d’autre de laquelle les faunes insulaires sont très
différentes.