Salix babylonica Tortuosa
© Simone Gilgentrantz
Quand le saule (Salix alba) et la reine des prés
(Spirea) sont agressés par un pathogène, ils produisent
du salicylate pour se protéger. Il y a plus
de 2000 ans, Égyptiens et Assyriens, puis par la suite les Grecs, avaient
noté les vertus de ces plantes pour l’homme : tisanes et décoctions
étaient utilisées pour soulager les fièvres et les maux de l’enfantement.
Remède miracle à travers les siècles, on en fit de la poudre, la salicine.
Puis, après qu’un Italien ait obtenu la synthèse de l’acide
salicylique, un Français lance l’usage thérapeutique du
salicylate de sodium jusqu’à ce que le laboratoire Bayer, en
Allemagne, commercialise l’acide acétylsalicylique sous le
nom d’Aspirin (A pour acétyl, et spir pour spirée). Le succès
ne se fait pas attendre et sa consommation se répand dans
le monde, sans que l’on connaisse son mécanisme d’action.
Celui-ci ne sera découvert qu’un siècle plus tard1 : il s’agit
d’une inhibition irréversible des enzymes COX intervenant
dans la voie de biosynthèse d’eicosanoïdes (dont les prostaglandines).
Désormais, nous pensions donc tout savoir
sur l’aspirine. Il n’en est rien. Une publication récente
vient de découvrir que le salicylate agit aussi d’une autre
manière : à des concentrations élevées, il active l’AMPK
(AMP-activated protein kinase) qui joue un rôle clé dans la
régulation du métabolisme énergétique [1]. L’AMPK est un
détecteur de l’état de la cellule souvent évoqué dans ces
colonnes [2]. Il est activé en cas d’augmentation du ratio
AMP/ATP, c’est-à-dire lorsque le niveau énergétique de la cellule est
bas. Ce senseur intervient dans la régulation des graisses. Il est donc
d’un grand intérêt car il est capable d’agir dans les obésités et certains
diabètes [3]. La phosphorylation de la thréonine 172 (thr172) de la sous-unité catalytique est essentielle à l’activité de
l’AMPK. Par rapport à l’activateur synthétique de l’AMPK,
A-769662, il semble que le salicylate se fixe sur le même
site, car il cause également une activation allostérique
et une inhibition de la déphosphorylation
du site Thr172. Chez la souris invalidée pour
AMPK, les effets du salicylate (accroissement
de l’utilisation des graisses et abaissement
du taux des acides gras plasmatiques
observés chez la souris normale) ne se produisent
pas. La metformine, un des principaux
antidiabétiques oraux actuels, est un
activateur de l’AMPK [3]. Outre la régulation
énergétique, la metformine semble faire
baisser l’incidence des cancers. Or, la prise
d’aspirine avait été aussi évoquée comme
agent protecteur contre certains cancers.
Toutes les générations d’humains qui ont
pris de l’aspirine sans attendre une quelconque
AMM (mise sur le marché) ont donc
bien fait de le faire car elle a des qualités
insoupçonnées. Un seul bémol, toutefois, les
doses nécessaires pour entraîner l’activation de l’AMPK
pourraient être nettement plus élevées que les doses
prescrites habituellement.
Simone Gilgenkrantz
médecine/sciences
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1 Ce qui valut le prix Nobel de médecine en 1982 à Sir John Vane.
Références
- Hawley SA, et al. Science 2012 ; 19 avril (online).
- Foretz M, et al. Med Sci (Paris) 2006 ; 22 : 381-8.
- Foretz M, Viollet B. Med Sci (Paris) 2010 ; 26 : 663-6.
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© Inserm Priscille Brodin
Il était admis de longue date que la
capacité régénératrice du foie mobilisait
des cellules souches uniquement dans
certaines situations pathologiques spécifiques,
les hépatocytes assurant le plus souvent
cette fonction. Des cellules progénitrices bipotentes,
capables de se différencier en hépatocytes ou en
cholangiocytes, comme le font les hépatoblastes au cours de l’ontogénie, ont ainsi
été identifiées au niveau des espaces portes dans une région appelée canal de
Hering. Les controverses sur le mode d’activation et l’origine de ces cellules allaient
depuis lors bon train. Une étude anglaise éclaire ce débat en montrant que le type de
lésion hépatique module le dialogue entre cellules monocytaires et cellules parenchymateuses,
orientant le destin des cellules progénitrices pendant le processus
de régénération [1]. Ainsi, dans les foies de patients porteurs
d’une cirrhose biliaire primitive ou d’une cholangite sclérosante
primitive, qui présentent plutôt une régénération ductulaire, on observe une accumulation
de myofibroblates exprimant Jagged 1 (un ligand des récepteurs Notch).
Cette expression de Jagged 1 correspond à une activation de la voie de signalisation
Notch dans les cellules hépatiques progénitrices, activation requise pour induire
leur spécification vers une voie cholangiocytaire. A contrario, dans les foies de
patients présentant une régénération de type hépatocytaire, par exemple en cas
d’infection chronique par le virus de l’hépatite C, les débris hépatocytaires digérés
par les macrophages avoisinants induisent l’expression de Wnt3a. L’activation de la
voie de la bêta-caténine aboutit notamment à l’induction de gènes cibles comme Numb, une ubiquitine ligase antagoniste de Notch requise pour que
les cellules progénitrices hépatiques acquièrent un destin hépatocytaire.
Si l’on traite des souris dont une régénération de type
hépatocytaire est stimulée par un inhibiteur de la voie Wnt ou de
Numb, l’activation de la voie de signalisation Notch dans les progéniteurs
hépatiques induit alors un phénotype biliaire. Il est possible
que d’autres voies de signalisation soient également impliquées
dans la spécification de ces cellules souches comme celle de Sox9,
qui est contrôlée à la fois par les voies Wnt et Hedgehog, ce dernier
agissant également comme un modulateur de
la voie Wnt canonique. Cette étude démontre
donc que le destin des progéniteurs hépatocytaires dans le foie
adulte est contrôlé par le microenvironnement. La réponse des
cellules myéloïdes au stimulus lésionnel est différente, activant la
voie Notch en cas de régénération biliaire ou au contraire l’inhibant,
en induisant la voie Wnt et le gène Numb, lorsqu’il est nécessaire
d’induire la différenciation hépatocytaire.
Hélène Gilgenkrantz
Institut Cochin, Paris, France
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Références
- Boulter L, et al. Nat Med 2012 ; 18 : 572-80.
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© Inserm - Rafael Oriol
Les podocytes sont des cellules dont les pieds reposent sur la membrane basale
glomérulaire ; ils contiennent un cytosquelette d’actine et sont séparés entre eux
par une jonction intercellulaire appelée membrane de fente. Dans presque toutes
les formes de glomérulonéphrite, ces pieds se rétractent par remodelage de l’architecture
de leur cytosquelette et des membranes de fente, processus
connu sous le nom d’« effacement ». Ces modifications sont
associées à une perte de sélectivité de la barrière glomérulaire qui
s’accompagne de protéinurie. La néphrine, une protéine d’adhésion
cellulaire, est au départ d’une voie de signalisation impliquant
la phosphorylation de protéines adaptatrices qui contrôlent la
dynamique du cytosquelette. George et al. [1] montrent qu’une de
ces protéines est Crk1/2 dont on savait déjà qu’elle interagit avec
la néphrine et contrôle les mouvements de l’actine dans d’autres
systèmes. Les chercheurs ont d’abord confirmé qu’in vivo chez le
rat, dans un modèle de syndrome néphrotique par administration
d’aminonucléoside de puromycine, la néphrine était phosphorylée
et formait en abondance un complexe avec Crk1/2. Il en est de
même in vitro dans une lignée de podocytes humains. L’activation de la néphrine
et de la Neph1, une protéine apparentée, induit la formation de protrusions
cellulaires à type de lamellipodes. Crk1/2 est indispensable à cet effet qui ne se
produit pas dans les cellules dans lesquelles son gène a été invalidé. D’autres
protéines interviennent dans ce processus comme la phosphoinositide 3 kinase
(PI3K), la focal adhesion kinase (FAK) et Cas. Les auteurs ont ensuite montré sur des coupes de
reins d’embryons de souris que la néphrine et Cas étaient
exprimées conjointement à la jonction intercellulaire des
précurseurs des pieds des podocytes. En outre, FAK, dont
on connaît le rôle dans la migration et la prolifération cellulaires
y est également exprimée. Utilisant le modèle d’effacement des
pieds des podocytes par injection de sulfate de protamine chez la
souris, on constate que ces résultats disparaissent chez les souris
invalidées pour Crk1/2. Il en est de même lorsqu’on
étudie, chez la souris adulte, le modèle classique
de syndrome néphrotique par administration d’anticorps
anti-membrane basale glomérulaire. Des
résultats identiques sont observés chez l’homme.
En effet, on constate de façon reproductible l’intense
phosphorylation de Cas et de FAK à l’examen
des biopsies obtenues chez les malades atteints
de glomérulonéphrites extramembraneuses et de
syndromes néphrotiques avec lésions histologiques
minimes. En revanche, ces effets sont absents chez
les malades atteints de hyalinose segmentaire et
focale. Ce travail, qui complète nos connaissances
sur les voies de signalisation impliquées dans le maintien de
l’architecture des podocytes, ouvre des perspectives pour mieux
définir des sous-groupes dans les glomérulonéphrites, permettant
ainsi de cibler les traitements.
Raymond Ardaillou
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Références
- George B, et al. J Clin Invest 2012 ; 122 : 674-92.
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Dans les colonies de fourmis
comme dans les grandes
métropoles humaines, les
épidémies sont à redouter
et des mesures doivent être
prises pour les enrayer. Une étude récente sur une espèce de fourmis,
Lasius neglectus, très répandue en Europe (en France, surtout en Corse
et sur le pourtour méditerranéen), montre que ces insectes sociaux
pourraient peut-être nous donner des leçons en matière de stratégie de
défense des populations [1]. Les colonies de L. neglectus peuvent être
contaminées par un champignon, Metarhizium anisopliae.
Ce parasite entomopathogène peut tuer
de nombreux insectes (certaines souches sont utilisées
comme bioinsecticides). Il en existe de nombreuses
variétés, certaines étant spécifiques des termites et des fourmis.
Introduites dans une colonie, les spores entrent en contact avec
la cuticule des fourmis et, après germination, les hyphes1 pénètrent à
l’intérieur de l’insecte, ce qui entraîne sa mort. Pourtant, des chercheurs
allemands et autrichiens avaient constaté que des colonies de fourmis
contaminées s’immunisaient et devenaient résistantes à l’attaque de
ces champignons [2]. Après avoir éliminé l’hypothèse d’une immunisation
passive, ils ont pu expliquer par quel mécanisme la colonie toute
entière finit par acquérir une immunité lorsqu’elle est contaminée par
ce champignon. En laboratoire, ils ont mis en contact des fourmis avec
des spores marquées par une protéine fluorescente. Elles ont rapidement
été contaminées, mais, dans les 2 jours qui ont suivi, les fourmis
naïves se trouvant avec elles se sont empressées d’enlever les spores. En
empêchant les spores de se fixer définitivement, elles ont protégé celles qui étaient infectées,
mais elles se sont
contaminées à leur
tour. Par examen des
spores fluorescentes
et par dissection sous
microscope, on constate que 60 à 80 % des fourmis
naïves sont atteintes mais modérément. On observe
seulement 2 % de mortalité. Car les fourmis soignantes
acquièrent une immunité : augmentation de l’activité
antifongique, avec augmentation
de l’expression de certains gènes
(défensine, prophénoloxydase). La
cathepsine L, protéase antibactérienne
et antivirale, n’est pas, quant à elle, augmentée.
La trophallaxie2 - qui joue un rôle chez les fourmis
charpentières (Camponotus pennsylvanicus) en cas
d’infection bactérienne [3] - ne semble pas intervenir
dans cette expérience. Cette méthode d’immunisation
« douce » ressemble à un procédé qui eut jadis son
succès : l’utilisation de la vaccine contre la variole, mais
elle démontre surtout que les êtres vivant en groupe ont
intérêt à se préoccuper de leurs congénères pour assurer
la survie de toute la colonie.
Simone Gilgenkrantz
médecine/sciences
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1 Filaments ramifiés qui absorbent les nutriments de l’hôte.
2 Échange de gouttelettes de liquide régurgité.
Références
- Konrad M, et al. Plos Biol 2012 ; 10 : e1001300.
- Ulgevig LV, Cremer S. Curr Biol 2007 ; 17 : 1967-71.
- Hamilton G, et al. Biol Lett 2011 ; 7 : 89-92.
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Le paracétamol est le médicament le plus
populaire dans le monde occidental. En
France, Sécurité sociale et mutuelles se
partagent 75 millions d’euros de remboursement,
loin devant tous les autres médicaments
prescrits. Et pourtant, nous ne connaissions pas
son mode d’action. Le paracétamol a été découvert
en 1889 par Karl Morner puis oublié jusqu’à ce que
Julius Axelrod en découvre les propriétés antalgiques
et antipyrétiques au début des années 1950.
Dans l’esprit des patients, il
est souvent associé à l’aspirine
et à l’ibuprofène, produits qu’il remplace
lorsque l’armoire à pharmacie familiale n’en contient plus. Pourtant,
contrairement à l’aspirine et à l’ibuprofène qui agissent en bloquant
les cyclooxygénases 1 et 2, le paracétamol est un piètre inhibiteur de
ces mêmes enzymes, et, par voie de conséquence, un agent pratiquement
dépourvu d’activité anti-inflammatoire. C’est en étudiant les
métabolites produits in vivo que des chercheurs anglais [1], suédois
[2] et français [3] ont commencé à comprendre comment le paracétamol
agit. Dans le foie, le paracétamol est converti en espèces
chimiquement réactives, le para-aminophénol et la para-benzoquinone-
imine, qui sont normalement conjuguées avec des groupes
polaires pour faciliter l’élimination du médicament par le rein. Toutefois,
on isole des quantités importantes de para-aminophénol dans le
cerveau, ainsi qu’une autre substance, l’AM404, qui est son produit de
condensation avec l’acide arachidonique. L’AM404 est un activateur
du récepteur TRVP1 (transient receptor potential vanilloid 1) de la capsaïcine (principe actif du piment) et des températures
élevées, ce qui a pour conséquence d’abolir
le traitement du signal douloureux par le cerveau. Il
s’agit d’un effet central lié à la production localisée du
métabolite AM404. Mais le paracétamol bloque aussi
le réflexe lié à la perception d’un stimulus douloureux,
comme le retrait de la main d’un
objet chaud ou piquant. Cette
seconde action est due à l’autre
métabolite, la para-benzoquinone-imine, qui active
de manière très efficace le récepteur TRPA1 (transient
receptor potential cation channel, member A1)
de l’isothiocyanate d’allyle (substance piquante du
wasabi) et des espèces réactives des thiols. Récepteur-
canal, TRPA1 est présent dans la moelle épinière
au niveau du premier relais de transmission du signal
douloureux. Le paracétamol est totalement incapable
d’activer par lui-même les récepteurs TRPV1 et TRPA1.
Il est tel qu’un couteau suisse replié, et l’on comprend
mieux aujourd’hui pourquoi il a fallu près de 100 ans
pour en démasquer les lames.
Jean-Luc Galzi
CNRS UMR 7242, Strasbourg, France
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Références
- Andersson DA, et al. Nat Commun 2011 ; 2 : 551.
- Hogestatt ED, et al. J Biol Chem 2005 ; 280 : 31405-12.
- Mallet C, et al. PLoS One 2010 ; 5 : e12748.
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Le babouin
peut se passer
de l’anglais sans
peine pour distinguer rich de ruch ou rach, les deux derniers mots
n’existant pas en anglais. Dans une étude utilisant le conditionnement
opérant en milieu ouvert, Grainger et al. [1] ont démontré que
ces lointains cousins utilisaient une stratégie d’apprentissage statistique
pour distinguer des mots signifiants de mots non-signifiants
de 4 lettres. Cet apprentissage orthographique ne requiert donc a
l’évidence pas, comme on le pensait jusqu’alors, de pré-requis linguistiques
phonologiques. Les babouins ont été choisis comme sujets
par la similitude de leur système visuel avec l’humain et leur relative
incapacité à appréhender les bases de notre langage, contrairement
aux grands singes. Cette étude appuie l’hypothèse selon laquelle
certaines capacités cognitives complexes « se servent » de structures
et de fonctions préexistantes, en l’occurrence la capacité du
cortex occipital-frontal à reconnaître des formes complexes, des
visages aux caractères imprimés. Cela pourrait également permettre de jeter un regard neuf sur
l’incompatibilité observée
entre un certain caractère inné d’affections
comme la dyslexie
et l’apparition trop
récente du langage
écrit à l’échelle de
l’évolution pour avoir
pu s’imprimer génétiquement
et structurellement
dans notre
cerveau [2]. Reste à
répéter l’expérience
en français pour que
nos maîtres bénéficient de l’expérience d’assistants
babouins pour améliorer l’« aurtaugrafe » de nos
chères têtes blondes.
Jean-Michel Rigo
Biomed Research Institute, Hasselt University, Belgique
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Références
- Grainger J, et al. Science 2012 ; 336 : 245-8.
- Platt ML, Adams GK. Science 2012 ; 336 : 168-9.
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