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Numéro
Med Sci (Paris)
Volume 17, Numéro 11, Novembre 2001
Page(s) 1217 - 1219
Section Nouvelles
DOI http://dx.doi.org/10.1051/medsci/200117111217
Publié en ligne 15 novembre 2001

L’hypothèse selon laquelle le SIDA aurait été introduit dans la population Africaine dans les années 1957-1959 au cours des campagnes de vaccination contre le poliovirus de type I, utilisant le vaccin oral atténué développé par Hilary Koprowski, a été soulevée pour la première fois par le journaliste Tom Curtis [1]. Puis un autre journaliste, Edward Hooper, a développé l’hypothèse de Tom Curtis et a fourni un travail extraordinaire d’investigation sur plus d’une dizaine d’années [2]. Selon ces deux auteurs, ce mode de contamination serait la cause de l’émergence du VIH-1 dans les années 1957-1959 dans l’ancien Congo Belge, dénommé à présent République Démocratique du Congo.

Les préparations des lots de vaccins anti-poliovirus de type 1 oral (souche CHAT) qui auraient été réalisés à partir de cultures de reins de chimpanzés seraient à l’origine de cette émergence vitale. L’Unité de Rétrovirologie de l’Institut Pasteur (Paris), ainsi que les Instituts Roche (Californie) [3] et Max Planck (Leipzig) [4] ont été choisis par un comité d’experts afin d’analyser les échantillons ayant servi à la réalisation de ces lots de vaccins anti-poliovirus, gardés à l’Institut Wistar de Philadelphie pendant plus de 40 ans. Ces laboratoires nommés par le comité Wistar ont reçu au même moment les échantillons codés et ont réalisé leurs expériences, en parallèle et en aveugle. Dans un même temps, un groupe d’Edimbourg n’ayant pas été choisi par les experts a également analysé deux lots de vaccins [5].

Une brève description des échantillons donnés par l’institut Wistar est présentée dans le Tableau I. CHAT pool 13 provient du lot vaccinal le plus utilisé au cours de ces campagnes. Des milliers de personnes, principalement des enfants, ont été vaccinés par ce lot à Léopoldville à la fin des années 1950 [6]. Trois autres échantillons du pool CHAT étaient également gardés au Center for Disease Control et ont été inclus dans cette analyse (CHAT pool 13, CHAT type 1 Wy4B-5, CHAT 1FL).

Tableau I.

Description des échantillons de vaccins poliovirus analysés.

Dans un premier temps, nous avons analysé les échantillons pour la présence de VIH/SIVcpz (virus de l’immunodéficience de singe-chimpanzé) et de poliovirus dans les différents lots ainsi que l’ADN mitochondrial 12S afin de connaître la source exacte de l’animal utilisé. Pour les lentivirus, l’analyse a été réalisée avec un choix d’amorces extrêmement conservées dans les trois groupes majoritaires des lentivirus M, N, et O retrouvés dans le monde, et également dans les isolats de chimpanzés. Une technique expérimentale et particulièrement sensible, nous a permis de détecter 50 à 80 copies d’ARN par millilitre de culture. Après extraction des acides nucléiques totaux, l’ARN viral a été soumis à une transcription inverse avec les amorces spécifiques de poliovirus et de lentivirus VIH-1/SIVcpz. L’ADNc ainsi obtenu a été amplifié par PCR, cloné puis séquencé. Les premiers résultats obtenus ont montré que les échantillons de l’Institut Wistar étaient négatifs pour la présence de VIH-1/SIVcpz. En revanche, la présence de poliovirus a été détecté dans la majorité des échantillons. Cette analyse nous a également montré que les échantillons avaient été conservés dans des conditions suffisamment satisfaisantes pour permettre une bonne étude génétique, et a ainsi validé nos résultats. Dans un second temps, nous avons cherché à déterminer la source de primates (macaques ou chimpanzés) utilisés dans cette production vaccinale. Cela a été réalisé par l’analyse d’une région de 140 paires de bases localisées dans le gène de l’ADN mitochondrial 12S [7, 8]. Les amorces utilisées pour la PCR sont extrêmement bien conservées et peuvent amplifier avec la même spécificité une grande famille de primates (singes verts, chimpanzés, Rhésus macaque, sooty mangabey). La présence d’ADN mitochondrial a été détectée dans la plupart des échantillons analysés (figure 1). Après amplification et clonage, entre 8 et 20 clones ont été séquencés pour chaque échantillon étudié. A l’exception de l’échantillon CHAT 1FL, la majorité des séquences étaient phylogénétiquement proches du singe Rhésus macaque (Macaca mulatta) ou du cynomolgus (Macaca fascicularis). Il est également à noter que les séquences des Rhésus macaques obtenues sont divisées en deux grandes familles qui reflètent les populations de macaques originaires d’Inde et de Chine (figure 1) [9, 10]. Les séquences obtenues diffèrent uniquement par 0 à 2 bases de l’haplotype connu. Néanmoins, l’échantillon CHAT type 1 Wy4B possède un rapport 3/2 de l’haplotype Macaca mulatta et Macaca fascicularis. Cela est dû aux différents surnageants cellulaires mélangés dans les lots vaccinaux préparés. Par ailleurs, la présence de séquences Homo a été détectée dans l’échantillon CHAT 1FL, provenant du fait que cette culture a été réalisée sur la lignée cellulaire diplo’ide humaine FL.

thumbnail Figure 1.

Arbre phylogénétique de l’ADN mitochondrial 12S. Les trois groupes principaux correspondant sont : Macaca, Cercopithecus et Gorilla/Homo/Pan. On peut noter que les singes rhésus macaques (M. mulatta) sont divisés en deux groupes correspondant aux sous-espèces de macaques de Chine et d’Inde. Tous les échantillons représentés dans les encadrés ont été analysés en aveugle. Les échantillons de l’Institut Wistar et du CDC (Center for Disease Control) sont respectivement représentés en jaune et vert. Les échantillons témoins d’ADN mitochondrial donnés par le CDC sont en rouge. La souche témoin Sabin 1 est représentée en bleu. Toutes les autres séquences de primates non humains proviennent des banques de données. Seules les valeurs indicatrices de fiabilité statistique > 60 sont indiquées sur l’arbre.

Ces résultats ont été confirmés par l’analyse plus poussée de l’échantillon CHAT pool 13 qui fut utilisé en très grande quantité à Léopoldville. Celle-ci portait sur une seconde région de l’ADN mitochondrial 12S de 101 nucléotides, localisée en amont du segment précédent. Cent clones provenant de cet échantillon ont été séquencés, et à cette résolution, aucune cellule de chimpanzés n’a été détectée.

Ces résultats montrent l’utilisation quasi-exclusive de cellules de reins macaque, Rhésus et cynomolgus, dans la préparation des échantillons de vaccins de l’Institut Wistar. Cela semble confirmer les premiers articles décrivant le vaccin anti-poliovirus oral atténué [11-13], et les réponses de SA Plotkin et H. Koprowski qui affirmaient qu’aucune cellule de chimpanzé n’avait été employée pour leur réalisation [14]. En outre, l’espèce macaque, contrairement aux chimpanzés, n’est pas infectée par le SIV à l’état sauvage et, effectivement, aucun virus SIVcpz ou proche de HIV-1 n’a été détecté dans les échantillons de vaccins.

Références

  1. Curtis T. The Origin of AIDS: a startling new theory attempts to answer the question « Was it an act of God or an act of man ? » Rolling Stone 1992; 54–60. (Dans le texte)
  2. Hooper E. The River: A journey to the source of HIV and AIDS (Penguin, London), 1999. (Dans le texte)
  3. Blancou P, Vartanian JP, Christopherson C, et al. Polio vaccine samples not linked to AIDS. Nature 2001; 410: 1045–6. (Dans le texte)
  4. Poinar H, Kuch M, Paabo S. Molecular analyses of oral polio vaccine samples. Science 2001; 292: 743–4. (Dans le texte)
  5. Berry N, Davis C, Jenkins A, et al. Vaccine safety. Analysis of oral polio vaccine CHAT stocks. Nature 2001; 410: 1046–7. (Dans le texte)
  6. Plotkin SA, Lebrun A, Courtois G, Koprowski H. Vaccination with the CHAT strain of type 1 attenuated poliomyelitis virus in Léopoldville, Congo. Bull World Health Org 1961; 24: 785–92. (Dans le texte)
  7. Kocher, TD, Thomas WK, Meyer A, et al. Dynamics of mitochondrial DNA evolution in animals: amplification and sequencing with conserved primers. Proc Natl Acad Sci USA 1989; 86: 6196–200. (Dans le texte)
  8. van der Kuyl AC, Kuiken CL, Dekker JT, Goudsmit J. Phylogeny of African monkeys based upon mitochondrial 12S rRNA sequences. J Mol Evol 1995; 40: 173–80. (Dans le texte)
  9. Joag, SV, Stephens EB, Adams RJ, Foresman L, Narayan O. Pathogenesis of SIVmac infection in Chinese and Indian rhesus macaques : effects of splenectomy on virus burden. Virology 1994; 200 : 436–46. (Dans le texte)
  10. Champoux M, Higley JD, Suomi SJ. Behavioral and physiological characteristics of Indian and Chinese-Indian hybrid rhesus macaque infants. Developmental Psychobiology 1997; 31 : 49–63. (Dans le texte)
  11. Plotkin SA. Factors influencing a successful vaccination with live polio virus. Proceedings of the sixth international congress of Microbiological Standardisation. 1961 p. 48–73. Hoffman Verlag. (Dans le texte)
  12. Koprowski H. Live poliomyelitis virus vaccines. JAMA 1961; 178 : 1151–5.
  13. Plotkin SA, Katz M, Brown RE, Pagano JS. Oral poliovirus vaccination in newborn African infants. Am J Dis Child 1966; 111 : 27–30. (Dans le texte)
  14. Plotkin SA, Koprowski H. Responding to The River. Science 1999; 286 : 2450. (Dans le texte)

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Liste des tableaux

Tableau I.

Description des échantillons de vaccins poliovirus analysés.

Liste des figures

thumbnail Figure 1.

Arbre phylogénétique de l’ADN mitochondrial 12S. Les trois groupes principaux correspondant sont : Macaca, Cercopithecus et Gorilla/Homo/Pan. On peut noter que les singes rhésus macaques (M. mulatta) sont divisés en deux groupes correspondant aux sous-espèces de macaques de Chine et d’Inde. Tous les échantillons représentés dans les encadrés ont été analysés en aveugle. Les échantillons de l’Institut Wistar et du CDC (Center for Disease Control) sont respectivement représentés en jaune et vert. Les échantillons témoins d’ADN mitochondrial donnés par le CDC sont en rouge. La souche témoin Sabin 1 est représentée en bleu. Toutes les autres séquences de primates non humains proviennent des banques de données. Seules les valeurs indicatrices de fiabilité statistique > 60 sont indiquées sur l’arbre.

Dans le texte